Iris, je vous louerois; il n'est que trop aisé:

Mais vous avez cent fois notre encens refusé;

En cela peu semblable au reste des mortelles,

Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles:

Pas une ne s'endort à ce bruit si flatteur.

Je ne les blâme point; je souffre cette humeur:

Elle est commune aux dieux, aux monarques, aux belles.

Ce breuvage vanté par le peuple rimeur,

Le nectar que l'on sert au maître du tonnerre,

Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre,

C'est la louange, Iris. Vous ne la goûtez point;

D'autres propos chez vous récompensent ce point.

Propos, agréables commerces,

Où le hasard fournit cent matières diverses;

Jusque-là qu'en votre entretien

La bagatelle a part: le monde n'en croit rien.

Laissons le monde et sa croyance.

La bagatelle, la science,

Les chimères, le rien, tout est bon: je soutiens

Qu'il faut de tout aux entretiens:

C'est un parterre où Flore épand ses biens;

Sur différentes fleurs l'abeille s'y repose,

Et fait du miel de toute chose.

Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais

Qu'en ces fables aussi j'entremêle des traits

De certaine philosophie,

Subtile, engageante et hardie.

On l'appelle nouvelle: en avez-vous ou non

Ouï parler? Ils disent donc

Que la bête est une machine;

Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts:

Nul sentiment, point d'âme; en elle tout est corps.

Telle est la montre qui chemine

A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.

Ouvrez-la, lisez dans son sein:

Mainte roue y tient lieu de tout l'esprit du monde;

La première y meut la seconde;

Une troisième suit: elle sonne à la fin.

Au dire de ces gens, la bête est toute telle.

L'objet la frappe en un endroit:

Ce lieu frappé s'en va tout droit,

Selon nous, au voisin en porter la nouvelle.

Le sens de proche en proche aussitôt la reçoit.

L'impression se fait, mais comment se fait-elle?

Selon eux, par nécessité,

Sans passion, sans volonté;

L'animal se sent agité

De mouvements que le vulgaire appelle

Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle,

Ou quelque autre de ces états.

Mais ce n'est point cela, ne vous y trompez pas.

Qu'est-ce donc? Une montre. Et nous? C'est autre chose.

Voici de la façon que Descartes l'expose:

Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu

Chez les païens, et qui tient le milieu

Entre l'homme et l'esprit; comme entre l'huître et l'homme

Le tient tel de nos gens, franche bête de somme;

Voici, dis-je, comment raisonne cet auteur:

Sur tous les animaux, enfants du Créateur,

J'ai le don de penser; et je sais que je pense.

Or vous savez, Iris, de certaine science,

Que, quand la bête penseroit,

La bête ne réfléchiroit

Sur l'objet ni sur sa pensée.

Descartes va plus loin, et soutient nettement

Qu'elle ne pense nullement.

Vous n'êtes point embarrassée

De le croire, ni moi. Cependant, quand aux bois

Le bruit des cors, celui des voix,

N'a donné nul relâche à la fuyante proie,

Qu'en vain elle a mis ses efforts

A confondre et brouiller la voie,

L'animal chargé d'ans, vieux cerf, et de dix cors,

En suppose un plus jeune, et l'oblige, par force,

A présenter aux chiens une nouvelle amorce.

Que de raisonnements pour conserver ses jours!

Le retour sur ses pas, les malices, les tours,

Et le change, et cent stratagèmes,

Dignes des plus grands chefs, dignes d'un meilleur sort.

On le déchire après sa mort:

Ce sont tous ses honneurs suprêmes.

Quand la perdrix

Voit ses petits

En danger, et n'ayant qu'une plume nouvelle

Qui ne peut fuir encor par les airs le trépas,

Elle fait la blessée, et va traînant de l'aile,

Attirant le chasseur et le chien sur ses pas,

Détourne le danger, sauve ainsi sa famille;

Et puis, quand le chasseur croit que son chien la pille,

Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit

De l'homme qui, confus, des yeux en vain la suit.

Non loin du nord il est un monde

Où l'on sait que les habitants

Vivent, ainsi qu'au premier temps,

Dans une ignorance profonde:

Je parle des humains; car, quant aux animaux,

Ils y construisent des travaux

Qui des torrents grossis arrêtent le ravage,

Et font communiquer l'un et l'autre rivage.

L'édifice résiste et dure en son entier:

Après un lit de bois est un lit de mortier.

Chaque castor agit: commune en est la tâche,

Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche;

Maint maître d'œuvre y court, et tient haut le bâton.

La république de Platon

Ne seroit rien que l'apprentie

De cette famille amphibie.

Ils savent en hiver élever leurs maisons,

Passent les étangs sur des ponts,

Fruit de leur art, savant ouvrage;

Et nos pareils ont beau le voir,

Jusqu'à présent tout leur savoir

Est de passer l'onde à la nage.

Que ces castors ne soient qu'un corps vide d'esprit,

Jamais on ne pourra m'obliger à le croire;

Mais voici beaucoup plus; écoutez ce récit,

Que je tiens d'un roi plein de gloire.

Le défenseur du nord vous sera mon garant:

Je vais citer un prince aimé de la Victoire;

Son nom seul est un mur à l'empire ottoman:

C'est le roi Polonois[66]. Jamais un roi ne ment.

Il dit donc que, sur sa frontière,

Des animaux entre eux ont guerre de tout temps:

Le sang, qui se transmet des pères aux enfants,

En renouvelle la matière.

Ces animaux, dit-il, sont germains du renard.

Jamais la guerre avec tant d'art

Ne s'est faite parmi les hommes,

Non pas même au siècle où nous sommes.

Corps de garde avancés, vedettes, espions,

Embuscades, partis, et mille inventions

D'une pernicieuse et maudite science,

Fille du Styx et mère des héros,

Exercent de ces animaux

Le bon sens et l'expérience.

Pour chanter leurs combats, l'Achéron nous devroit

Rendre Homère. Ah! s'il le rendoit,

Et qu'il rendît aussi le rival d'Épicure[67],

Que diroit ce dernier sur ces exemples-ci?

Ce que j'ai déjà dit: qu'aux bêtes la nature

Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci;

Que la mémoire est corporelle;

Et que, pour en venir aux exemples divers

Que j'ai mis en jour dans ces vers,

L'animal n'a besoin que d'elle.

L'objet, lorsqu'il revient, va dans son magasin

Chercher, par le même chemin,

L'image auparavant tracée,

Qui sur les mêmes pas revient pareillement,

Sans le secours de la pensée,

Causer un même événement.

Nous agissons tout autrement:

La volonté nous détermine;

Non l'objet, ni l'instinct. Je parle, je chemine:

Je sens en moi certain agent;

Tout obéit dans ma machine

A ce principe intelligent.

Il est distinct du corps, se conçoit nettement,

Se conçoit mieux que le corps même:

De tous nos mouvements c'est l'arbitre suprême.

Mais comment le corps l'entend-il?

C'est là le point. Je vois l'outil

Obéir à la main; mais la main, qui la guide?

Eh! qui guide les cieux et leur course rapide?

Quelque ange est attaché peut-être à ces grands corps.

Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts.

L'impression se fait: le moyen, je l'ignore;

On ne l'apprend qu'au sein de la Divinité;

Et, s'il faut en parler avec sincérité,

Descartes l'ignoroit encore.

Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux:

Ce que je sais, Iris, c'est qu'en ces animaux

Dont je viens de citer l'exemple,

Cet esprit n'agit pas; l'homme seul est son temple.

Aussi faut-il donner à l'animal un point

Que la plante après tout n'a point:

Cependant la plante respire;

Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire?

Deux rats cherchoient leur vie; ils trouvèrent un œuf.

Le dîner suffisoit à gens de cette espèce:

Il n'étoit pas besoin qu'ils trouvassent un bœuf.

Pleins d'appétit et d'allégresse,

Ils alloient de leur œuf manger chacun sa part,

Quand un quidam parut: c'étoit maître renard,

Rencontre incommode et fâcheuse;

Car comment sauver l'œuf? le bien empaqueter;

Puis des pieds de devant ensemble le porter,

Ou le rouler, ou le traîner:

C'étoit chose impossible autant que hasardeuse.

Nécessité l'ingénieuse

Leur fournit une invention.

Comme ils pouvoient gagner leur habitation,

L'écornifleur étant à demi-quart de lieue,

L'un se mit sur le dos, prit l'œuf entre ses bras;

Puis, malgré quelques heurts et quelques mauvais pas,

L'autre le traîna par la queue.

Qu'on m'aille soutenir, après un tel récit,

Que les bêtes n'ont point d'esprit!

Pour moi, si j'en étois le maître,

Je leur en donnerois aussi bien qu'aux enfants.

Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans?

Quelqu'un peut donc penser ne se pouvant connoître.

Par un exemple tout égal,

J'attribuerois à l'animal,

Non point une raison selon notre manière,

Mais beaucoup plus aussi qu'un aveugle ressort:

Je subtiliserois un morceau de matière

Que l'on ne pourroit plus concevoir sans effort,

Quintessence d'atome, extrait de la lumière,

Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor

Que le feu; car, enfin, si le bois fait la flamme,

La flamme, en s'épurant, peut-elle pas de l'âme

Nous donner quelque idée? et sort-il pas de l'or

Des entrailles du plomb? Je rendrois mon ouvrage

Capable de sentir, juger, rien davantage,

Et juger imparfaitement;

Sans qu'un singe jamais fît le moindre argument.

A l'égard de nous autres hommes,

Je ferois notre lot infiniment plus fort;

Nous aurions un double trésor:

L'un, cette âme pareille en tous tant que nous sommes,

Sages, fous, enfants, idiots,

Hôtes de l'univers sous le nom d'animaux;

L'autre, encore une autre âme, entre nous et les anges

Commune en un certain degré;

Et ce trésor à part créé

Suivroit parmi les airs les célestes phalanges,

Entreroit dans un point sans en être pressé,

Ne finiroit jamais, quoique ayant commencé:

Choses réelles, quoique étranges.

Tant que l'enfance dureroit,

Cette fille du ciel en nous ne paroîtroit

Qu'une tendre et foible lumière:

L'organe étant plus fort, la raison perceroit

Les ténèbres de la matière,

Qui toujours envelopperoit

L'autre âme imparfaite et grossière.

[66] Sobieski.

[67] Descartes.

[Illustration]

[Illustration]

II

L'HOMME ET LA COULEUVRE.

Un homme vit une couleuvre:

Ah! méchante, dit-il, je m'en vais faire une œuvre

Agréable à tout l'univers!

A ces mots l'animal pervers

(C'est le serpent que je veux dire,

Et non l'homme: on pourroit aisément s'y tromper),

A ces mots le serpent, se laissant attraper,

Est pris, mis en un sac; et ce qui fut le pire,

On résolut sa mort, fût-il coupable ou non.

Afin de le payer toutefois de raison,

L'autre lui fit cette harangue:

Symbole des ingrats! être bon aux méchants,

C'est être sot; meurs donc: ta colère et tes dents

Ne me nuiront jamais. Le serpent, en sa langue,

Reprit du mieux qu'il put: S'il falloit condamner

Tous les ingrats qui sont au monde,

A qui pourroit-on pardonner?

Toi-même tu te fais ton procès: je me fonde

Sur tes propres leçons; jette les yeux sur toi.

Mes jours sont en tes mains, tranche-les; ta justice,

C'est ton utilité, ton plaisir, ton caprice:

Selon ces lois, condamne-moi;

Mais trouve bon qu'avec franchise

En mourant au moins je te dise

Que le symbole des ingrats

Ce n'est point le serpent, c'est l'homme. Ces paroles

Firent arrêter l'autre; il recula d'un pas.

Enfin il repartit: Tes raisons sont frivoles.

Je pourrois décider, car ce droit m'appartient;

Mais rapportons-nous-en. Soit fait, dit le reptile.

Une vache étoit là: l'on l'appelle; elle vient:

Le cas est proposé. C'étoit chose facile:

Falloit-il pour cela, dit-elle, m'appeler?

La couleuvre a raison: pourquoi dissimuler?

Je nourris celui-ci depuis longues années;

Il n'a sans mes bienfaits passé nulles journées;

Tout n'est que pour lui seul; mon lait et mes enfants

Le font à la maison revenir les mains pleines:

Même j'ai rétabli sa santé, que les ans

Avoient altérée; et mes peines

Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin.

Enfin me voilà vieille; il me laisse en un coin

Sans herbe: s'il vouloit encore me laisser paître!

Mais je suis attachée: et si j'eusse eu pour maître

Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin

L'ingratitude? Adieu: j'ai dit ce que je pense.

L'homme, tout étonné d'une telle sentence,

Dit au serpent: Faut-il croire ce qu'elle dit?

C'est une radoteuse; elle a perdu l'esprit.

Croyons ce bœuf. Croyons, dit la rampante bête.

Ainsi dit, ainsi fait. Le bœuf vient à pas lents.

Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête,

Il dit que du labeur des ans

Pour nous seuls il portoit les soins les plus pesants,

Parcourant sans cesser ce long cercle de peines

Qui, revenant sur soi, ramenoit dans nos plaines

Ce que Cérès nous donne, et vend aux animaux;

Que cette suite de travaux

Pour récompense avoit, de tous tant que nous sommes,

Force coups, peu de gré: puis, quand il étoit vieux,

On croyoit l'honorer chaque fois que les hommes

Achetoient de son sang l'indulgence des dieux.

Ainsi parla le bœuf: L'homme dit: Faisons taire

Cet ennuyeux déclamateur;

Il cherche de grands mots, et vient ici se faire,

Au lieu d'arbitre, accusateur.

Je le récuse aussi. L'arbre étant pris pour juge,

Ce fut bien pis encore. Il servoit de refuge

Contre le chaud, la pluie et la fureur des vents;

Pour nous seuls il ornoit les jardins et les champs:

L'ombrage n'étoit pas le seul bien qu'il sût faire;

Il courboit sous les fruits. Cependant pour salaire

Un rustre l'abattoit: c'étoit là son loyer,

Quoique, pendant tout l'an, libéral il nous donne

Ou des fleurs au printemps; ou du fruit en automne,

L'ombre l'été, l'hiver les plaisirs du foyer.

Que ne l'émondoit-on, sans prendre la cognée?

De son tempérament, il eût encor vécu.

L'homme, trouvant mauvais que l'on l'eût convaincu,

Voulut à toute force avoir cause gagnée.

Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là!

Du sac et du serpent aussitôt il donna

Contre les murs, tant qu'il tua la bête.

On en use ainsi chez les grands:

La raison les offense; ils se mettent en tête

Que tout est né pour eux, quadrupèdes et gens,

Et serpents.

Si quelqu'un desserre les dents,

C'est un sot. J'en conviens: mais que faut-il donc faire?

Parler de loin, ou bien se taire.

[Illustration]

III

LA TORTUE ET LES DEUX CANARDS.

Une tortue étoit, à la tête légère,

Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays.

Volontiers on fait cas d'une terre étrangère;

Volontiers gens boiteux haïssent le logis.

Deux canards, à qui la commère

Communiqua ce beau dessein,

Lui dirent qu'ils avoient de quoi la satisfaire.

Voyez-vous ce large chemin?

Nous vous voiturerons, par l'air, en Amérique;

Vous verrez mainte république,

Maint royaume, maint peuple; et vous profiterez

Des différentes mœurs que vous remarquerez.

Ulysse en fit autant. On ne s'attendoit guère

De voir Ulysse en cette affaire.

La tortue écouta la proposition.

Marché fait, les oiseaux forgent une machine

Pour transporter la pèlerine.

Dans la gueule, en travers, on lui passe un bâton.

Serrez bien, dirent-ils; gardez de lâcher prise.

Puis chaque canard prend ce bâton par un bout.

La tortue enlevée, on s'étonne partout

De voir aller en cette guise

L'animal lent et sa maison,

Justement au milieu de l'un et l'autre oison.

Miracle! crioit-on: venez voir dans les nues

Passer la reine des tortues.

La reine! vraiment oui: je la suis en effet;

Ne vous en moquez point. Elle eût beaucoup mieux fait

De passer son chemin sans dire aucune chose;

Car, lâchant le bâton en desserrant les dents,

Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants.

Son indiscrétion de sa perte fut cause.

Imprudence, babil, et sotte vanité,

Et vaine curiosité,

Ont ensemble étroit parentage;

Ce sont enfants tous d'un lignage.

[Illustration]

IV

LES POISSONS ET LE CORMORAN.

Il n'étoit point d'étang dans tout le voisinage

Qu'un cormoran n'eût mis à contribution:

Viviers et réservoirs lui payoient pension.

Sa cuisine alloit bien; mais, lorsque le long âge

Eut glacé le pauvre animal,

La même cuisine alla mal.

Tout cormoran se sert de pourvoyeur lui-même.

Le nôtre, un peu trop vieux pour voir au fond des eaux,

N'ayant ni filets ni réseaux,

Souffroit une disette extrême.

Que fit-il? Le besoin, docteur en stratagème,

Lui fournit celui-ci. Sur le bord d'un étang

Cormoran vit une écrevisse.

Ma commère, dit-il, allez tout à l'instant

Porter un avis important

A ce peuple: il faut qu'il périsse;

Le maître de ce lieu dans huit jours pêchera.

L'écrevisse en hâte s'en va

Conter le cas. Grande est l'émute;

On court, on s'assemble, on députe

A l'oiseau: Seigneur Cormoran,

D'où vous vient cet avis? Quel est votre garant?

Êtes-vous sûr de cette affaire?

N'y savez-vous remède? Et qu'est-il bon de faire?

Changer de lieu, dit-il.--Comment le ferons-nous?--

N'en soyez point en soin: je vous porterai tous,

L'un après l'autre, en ma retraite.

Nul que Dieu seul et moi n'en connoît les chemins;

Il n'est demeure plus secrète.

Un vivier que Nature y creusa de ses mains,

Inconnu des traîtres humains,

Sauvera votre république.

On le crut. Le peuple aquatique

L'un après l'autre fut porté

Sous ce rocher peu fréquenté.

Là, Cormoran le bon apôtre,

Les ayant mis en un endroit

Transparent, peu creux, fort étroit,

Vous les prenoit sans peine, un jour l'un, un jour l'autre.

Il leur apprit à leurs dépens

Que l'on ne doit jamais avoir de confiance

En ceux qui sont mangeurs de gens.

Ils y perdirent peu; puisque l'humaine engeance

En auroit aussi bien croqué sa bonne part.

Qu'importe qui vous mange, homme ou loup? toute panse

Me paroît une à cet égard:

Un jour plus tôt, un jour plus tard,

Ce n'est pas grande différence.

[Illustration]

[Illustration]

V

L'ENFOUISSEUR ET SON COMPÈRE.

Un pince-maille avoit tant amassé,

Qu'il ne savoit où loger sa finance.

L'avarice, compagne et sœur de l'ignorance;

Le rendoit fort embarrassé

Dans le choix d'un dépositaire:

Car il en vouloit un, et voici sa raison:

L'objet tente; il faudra que ce monceau s'altère,

Si je le laisse à la maison:

Moi-même de mon bien je serai le larron.--

Le larron? Quoi! jouir, c'est se voler soi-même?

Mon ami, j'ai pitié de ton erreur extrême.

Apprends de moi cette leçon:

Le bien n'est bien qu'en tant que l'on s'en peut défaire;

Sans cela c'est un mal. Veux-tu le réserver

Pour un âge et des temps qui n'en ont plus que faire?

La peine d'acquérir, le soin de conserver,

Otent le prix à l'or, qu'on croit si nécessaire.--

Pour se décharger d'un tel soin,

Notre homme eût pu trouver des gens sûrs au besoin;

Il aima mieux la terre; et, prenant son compère,

Celui-ci l'aide. Ils vont enfouir le trésor.

Au bout de quelque temps, l'homme va voir son or;

Il ne retrouva que le gîte.

Soupçonnant à bon droit le compère, il va vite

Lui dire: Apprêtez-vous; car il me reste encor

Quelques deniers: je veux les joindre à l'autre masse.

Le compère aussitôt va remettre en sa place

L'argent volé; prétendant bien

Tout reprendre à la fois, sans qu'il y manquât rien.

Mais pour ce coup l'autre fut sage:

Il retint tout chez lui, résolu de jouir,

Plus n'entasser, plus n'enfouir;

Et le pauvre voleur, ne trouvant plus son gage,

Pensa tomber de sa hauteur.

Il n'est pas malaisé de tromper un trompeur.

[Illustration]

VI

LE LOUP ET LES BERGERS.

Un loup rempli d'humanité

(S'il en est de tels dans le monde)

Fit un jour sur sa cruauté,

Quoiqu'il ne l'exerçât que par nécessité,

Une réflexion profonde.

Je suis haï, dit-il; et de qui? De chacun.

Le loup est l'ennemi commun:

Chiens, chasseurs, villageois, s'assemblent pour sa perte;

Jupiter est là-haut étourdi de leurs cris;

C'est par là que de loups l'Angleterre est déserte:

On y mit notre tête à prix.

Il n'est hobereau qui ne fasse

Contre nous tels bans publier;

Il n'est marmot osant crier

Que du loup aussitôt sa mère ne menace.

Le tout pour un âne rogneux,

Pour un mouton pourri, pour quelque chien hargneux,

Dont j'aurai passé mon envie.

Eh bien! ne mangeons plus de chose ayant eu vie:

Paissons l'herbe, broutons, mourons de faim plutôt.

Est-ce une chose si cruelle?

Vaut-il mieux s'attirer la haine universelle?

Disant ces mots, il vit des bergers, pour leur rôt,

Mangeants un agneau cuit en broche.

Oh! oh! dit-il, je me reproche

Le sang de cette gent: voilà ses gardiens

S'en repaissants eux et leurs chiens;

Et moi loup, j'en ferai scrupule!

Non, par tous les dieux! non, je serois ridicule:

Thibaut l'agnelet passera,

Sans qu'à la broche je le mette,

Et non-seulement lui, mais la mère qu'il tette,

Et le père qui l'engendra!

Ce loup avoit raison. Est-il dit qu'on nous voie

Faire festin de toute proie,

Manger les animaux; et nous les réduirons

Aux mets de l'âge d'or autant que nous pourrons?

Ils n'auront ni croc ni marmite!

Bergers, bergers! le loup n'a tort

Que quand il n'est pas le plus fort:

Voulez-vous qu'il vive en ermite?

[Illustration]

[Illustration]

VII

L'ARAIGNÉE ET L'HIRONDELLE.

O Jupiter, qui sus de ton cerveau,

Par un secret d'accouchement nouveau,

Tirer Pallas, jadis mon ennemie,

Entends ma plainte une fois en ta vie!

Progné me vient enlever les morceaux;

Caracolant, frisant l'air et les eaux,

Elle me prend mes mouches à ma porte:

Miennes je puis les dire; et mon réseau

En seroit plein sans ce maudit oiseau:

Je l'ai tissu de matière assez forte.

Ainsi, d'un discours insolent,

Se plaignoit l'araignée autrefois tapissière,

Et qui lors étant filandière

Prétendoit enlacer tout insecte volant.

La sœur de Philomèle, attentive à sa proie,

Malgré le bestion happoit mouches dans l'air,

Pour ses petits, pour elle, impitoyable joie,

Que ses enfants gloutons, d'un bec toujours ouvert,

D'un ton demi-formé, bégayante couvée,

Demandoient par des cris encor mal entendus.

La pauvre aragne n'ayant plus

Que la tête et les pieds, artisans superflus,

Se vit elle-même enlevée:

L'hirondelle, en passant, emporta toile, et tout,

Et l'animal pendant au bout.

Jupin pour chaque état mit deux tables au monde:

L'adroit, le vigilant, et le fort, sont assis

A la première; et les petits

Mangent leur reste à la seconde.

[Illustration]

[Illustration]

VIII

LA PERDRIX ET LES COQS.

Parmi de certains coqs, incivils, peu galants,

Toujours en noise et turbulents,

Une perdrix étoit nourrie.

Son sexe, et l'hospitalité,

De la part de ces coqs, peuple à l'amour porté,

Lui faisoient espérer beaucoup d'honnêteté:

Ils feroient les honneurs de la ménagerie.

Ce peuple, cependant, fort souvent en furie,

Pour la dame étrangère ayant peu de respec[68],

Lui donnoit fort souvent d'horribles coups de bec.

D'abord elle en fut affligée;

Mais, sitôt qu'elle eut vu cette troupe enragée

S'entre-battre elle-même et se percer les flancs,

Elle se consola. Ce sont leurs mœurs, dit-elle;

Ne les accusons point, plaignons plutôt ces gens:

Jupiter sur un seul modèle

N'a pas formé tous les esprits;

Il est des naturels de coqs et de perdrix.

S'il dépendoit de moi, je passerois ma vie

En plus honnête compagnie.

Le maître de ces lieux en ordonne autrement;

Il nous prend avec des tonnelles,

Nous loge avec des coqs, et nous coupe les ailes:

C'est de l'homme qu'il faut se plaindre seulement.

[68] Au lieu de _respect_, pour la rime et par licence poétique.

[Illustration]

[Illustration]

IX

LE CHIEN A QUI ON A COUPÉ LES OREILLES.

Qu'ai-je fait, pour me voir ainsi

Mutilé par mon propre maître?

Le bel état où me voici!

Devant les autres chiens oserai-je paroître?

O rois des animaux, ou plutôt leurs tyrans,

Qui vous feroit choses pareilles!

Ainsi crioit Mouflar, jeune dogue; et les gens,

Peu touchés de ses cris douloureux et perçants,

Venoient de lui couper sans pitié les oreilles.

Mouflar y croyoit perdre. Il vit avec le temps

Qu'il y gagnoit beaucoup; car, étant de nature

A piller ses pareils, mainte mésaventure

L'auroit fait retourner chez lui

Avec cette partie en cent lieux altérée:

Chien hargneux a toujours l'oreille déchirée.

Le moins qu'on peut laisser de prise aux dents d'autrui,

C'est le mieux. Quand on n'a qu'un endroit à défendre,

On le munit, de peur d'esclandre.

Témoin maître Mouflar armé d'un gorgerin;

Du reste, ayant d'oreille autant que sur ma main,

Un loup n'eût su par où le prendre.

[Illustration]

[Illustration]

X

LE BERGER ET LE ROI.

Fables de La Fontaine · 第 14 / 19 段