Voulant apprendre la morale,
Se fit, un beau jour, amener
Le singe, maître ès-arts chez la gent animale.
La première leçon que donna le régent
Fut celle-ci: Grand roi, pour régner sagement,
Il faut que tout prince préfère
Le zèle de l'État à certain mouvement
Qu'on appelle communément
Amour-propre; car c'est le père,
C'est l'auteur de tous les défauts
Que l'on remarque aux animaux.
Vouloir que de tout point ce sentiment vous quitte,
Ce n'est pas chose si petite
Qu'on en vienne à bout en un jour:
C'est beaucoup de pouvoir modérer cet amour.
Par là votre personne auguste
N'admettra jamais rien en soi
De ridicule ni d'injuste.--
Donne-moi, repartit le roi,
Des exemples de l'un et l'autre.--
Toute espèce, dit le docteur,
Et je commence par la nôtre,
Toute profession s'estime dans son cœur,
Traite les autres d'ignorantes,
Les qualifie impertinentes;
Et semblables discours qui ne nous coûtent rien.
L'amour-propre, au rebours, fait qu'au degré suprême
On porte ses pareils; car c'est un bon moyen
De s'élever aussi soi-même.
De tout ce que dessus j'argumente très-bien
Qu'ici-bas maint talent n'est que pure grimace,
Cabale, et certain art de se faire valoir,
Mieux su des ignorants que des gens de savoir.
L'autre jour, suivant à la trace
Deux ânes qui, prenant tour à tour l'encensoir,
Se louoient tour à tour, comme c'est la manière,
J'ouïs que l'un des deux disoit à son confrère:
Seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot
L'homme, cet animal si parfait? Il profane
Notre auguste nom, traitant d'âne
Quiconque est ignorant, d'esprit lourd, idiot:
Il abuse encore d'un mot,
Et traite notre rire et nos discours de braire.
Les humains sont plaisants de prétendre exceller
Par-dessus nous. Non, non; c'est à vous de parler,
A leurs orateurs de se taire:
Voilà les vrais braillards. Mais laissons là ces gens:
Vous m'entendez, je vous entends;
Il suffit. Et quant aux merveilles
Dont votre divin chant vient frapper les oreilles,
Philomèle est, au prix, novice dans cet art;
Vous surpassez Lambert[73]. L'autre baudet repart:
Seigneur, j'admire en vous des qualités pareilles.
Ces ânes, non contents de s'être ainsi grattés,
S'en allèrent dans les cités
L'un l'autre se prôner: chacun d'eux croyoit faire,
En prisant ses pareils, une fort bonne affaire,
Prétendant que l'honneur en reviendroit sur lui.
J'en connois beaucoup aujourd'hui,
Non parmi les baudets, mais parmi les puissances,
Que le Ciel voulut mettre en de plus hauts degrés,
Qui changeroient entre eux les simples excellences,
S'ils osoient, en des majestés.
J'en dis peut-être plus qu'il ne faut, et suppose
Que votre majesté gardera le secret.
Elle avoit souhaité d'apprendre quelque trait
Qui lui fît voir, entre autre chose,
L'amour-propre donnant du ridicule aux gens.
L'injuste aura son tour: il y faut plus de temps.
Ainsi parla ce singe. On ne m'a pas su dire
S'il traita l'autre point, car il est délicat;
Et notre maître ès-arts, qui n'étoit pas un fat,
Regardoit ce lion comme un terrible sire.
[73] Musicien célèbre.
[Illustration]
[Illustration]
VI
LE LOUP ET LE RENARD.
Mais d'où vient qu'au renard Esope accorde un point,
C'est d'exceller en tours pleins de matoiserie?
J'en cherche la raison, et ne la trouve point.
Quand le loup a besoin de défendre sa vie,
Ou d'attaquer celle d'autrui,
N'en sait-il pas autant que lui?
Je crois qu'il en sait plus, et j'oserois peut-être
Avec quelque raison contredire mon maître.
Voici pourtant un cas où tout l'honneur échut
A l'hôte des terriers. Un soir il aperçut
La lune au fond d'un puits: l'orbiculaire image
Lui parut un ample fromage.
Deux seaux alternativement
Puisoient le liquide élément:
Notre renard, pressé par une faim canine,
S'accommode en celui qu'au haut de la machine
L'autre seau tenoit suspendu.
Voilà l'animal descendu,
Tiré d'erreur, mais fort en peine,
Et voyant sa perte prochaine:
Car comment remonter, si quelque autre affamé,
De la même image charmé,
Et succédant à sa misère,
Par le même chemin ne le tiroit d'affaire?
Deux jours s'étoient passés sans qu'aucun vînt au puits.
Le temps, qui toujours marche, avoit pendant deux nuits
Échancré, selon l'ordinaire,
De l'astre au front d'argent la face circulaire.
Sire renard étoit désespéré.
Compère loup, le gosier altéré,
Passe par là. L'autre dit: Camarade,
Je vous veux régaler: voyez-vous cet objet?
C'est un fromage exquis. Le dieu Faune l'a fait:
La vache Io donna le lait.
Jupiter, s'il étoit malade,
Reprendroit l'appétit en tâtant d'un tel mets.
J'en ai mangé cette échancrure;
Le reste vous sera suffisante pâture.
Descendez dans un seau que j'ai là mis exprès.
Bien qu'au moins mal qu'il pût il ajustât l'histoire,
Le loup fut un sot de le croire:
Il descend; et son poids, emportant l'autre part,
Reguinde[74] en haut maître renard.
Ne nous en moquons point: nous nous laissons séduire
Sur aussi peu de fondement;
Et chacun croit fort aisément
Ce qu'il craint et ce qu'il désire.
[74] Élève. Terme de fauconnerie.
[Illustration]
[Illustration]
VII
LE PAYSAN DU DANUBE.
Il ne faut point juger les gens sur l'apparence.
Le conseil en est bon; mais il n'est pas nouveau.
Jadis l'erreur du souriceau
Me servit à prouver le discours que j'avance;
J'ai, pour le fonder à présent,
Le bon Socrate, Ésope, et certain paysan
Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle
Nous fait un portrait fort fidèle.
On connoît les premiers: quant à l'autre, voici
Le personnage en raccourci.
Son menton nourrissoit une barbe touffue;
Toute sa personne velue
Représentoit un ours, mais un ours mal léché;
Sous un sourcil épais il avoit l'œil caché;
Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,
Portoit sayon de poil de chèvre,
Et ceinture de joncs marins.
Cet homme ainsi bâti fut député des villes
Que lave le Danube. Il n'étoit point d'asiles
Où l'avarice des Romains
Ne pénétrât alors, et ne portât les mains.
Le député vint donc, et fit cette harangue:
Romains, et vous, sénat, assis pour m'écouter:
Je supplie avant tout les dieux de m'assister:
Veuillent les immortels, conducteurs de ma langue,
Que je ne dise rien qui doive être repris.
Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits
Que tout mal et toute injustice:
Faute d'y recourir, on viole leurs lois.
Témoin nous que punit la romaine avarice:
Rome est, par nos forfaits, plus que par ses exploits,
L'instrument de notre supplice.
Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour
Ne transporte chez vous les pleurs et la misère;
Et mettant en nos mains, par un juste retour,
Les armes dont se sert sa vengeance sévère,
Il ne vous fasse en sa colère,
Nos esclaves à votre tour.
Et pourquoi sommes-nous les vôtres? Qu'on me die
En quoi vous valez mieux que cent peuples divers.
Quel droit vous a rendus maîtres de l'univers?
Pourquoi venir troubler une innocente vie?
Nous cultivions en paix d'heureux champs; et nos mains
Étoient propres aux arts, ainsi qu'au labourage.
Qu'avez-vous appris aux Germains?
Ils ont l'adresse et le courage:
S'ils avoient eu l'avidité,
Comme vous, et la violence,
Peut-être en votre place ils auroient la puissance,
Et sauroient en user sans inhumanité.
Celle que vos préteurs ont sur nous exercée
N'entre qu'à peine en la pensée.
La majesté de vos autels
Elle-même en est offensée;
Car sachez que les immortels
Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples,
Ils n'ont devant les yeux que des objets d'horreur,
De mépris d'eux et de leurs temples,
D'avarice qui va jusques à la fureur.
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome:
La terre et le travail de l'homme
Font pour les assouvir des efforts superflus.
Retirez-les: on ne veut plus
Cultiver pour eux les campagnes.
Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes;
Nous laissons nos chères compagnes;
Nous ne conversons plus qu'avec des ours affreux,
Découragés de mettre au jour des malheureux,
Et de peupler pour Rome un pays qu'elle opprime.
Quant à nos enfants déjà nés,
Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés:
Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime.
Retirez-les; ils ne nous apprendront
Que la mollesse et que le vice;
Les Germains comme eux deviendront
Gens de rapine et d'avarice.
C'est tout ce que j'ai vu dans Rome à mon abord.
N'a-t-on point de présent à faire,
Point de pourpre à donner; c'est en vain qu'on espère
Quelque refuge aux lois: encor leur ministère
A-t-il mille longueurs. Ce discours, un peu fort,
Doit commencer à vous déplaire.
Je finis, punissez de mort
Une plainte un peu trop sincère.
A ces mots, il se couche; et chacun étonné
Admire le grand cœur, le bon sens, l'éloquence
Du sauvage ainsi prosterné.
On le créa patrice; et ce fut la vengeance
Qu'on crut qu'un tel discours méritoit. On choisit
D'autres préteurs; et par écrit
Le sénat demanda ce qu'avoit dit cet homme,
Pour servir de modèle aux parleurs à venir.
On ne sut pas longtemps à Rome
Cette éloquence entretenir.
[Illustration]
[Illustration]
VIII
LE VIEILLARD ET LES TROIS JEUNES HOMMES.
Un octogénaire plantoit.
Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge!
Disoient trois jouvenceaux, enfants du voisinage:
Assurément il radotoit.
Car, au nom des dieux, je vous prie,
Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir?
Autant qu'un patriarche il vous faudroit vieillir.
A quoi bon charger votre vie
Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous?
Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées;
Quittez le long espoir et les vastes pensées;
Tout cela ne convient qu'à nous.--
Il ne convient pas à vous-mêmes,
Repartit le vieillard. Tout établissement
Vient tard, et dure peu. La main des Parques blêmes
De vos jours et des miens se joue également.
Nos termes sont pareils par leur courte durée.
Qui de nous des clartés de la voûte azurée
Doit jouir le dernier? Est-il aucun moment
Qui vous puisse assurer d'un second seulement;
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage:
Eh bien! défendez-vous au sage
De se donner des soins pour le plaisir d'autrui?
Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui:
J'en puis jouir demain, et quelques jours encore;
Je puis enfin compter l'aurore
Plus d'une fois sur vos tombeaux.
Le vieillard eut raison: l'un des trois jouvenceaux
Se noya dès le port, allant à l'Amérique;
L'autre, afin de monter aux grandes dignités,
Dans les emplois de Mars servant la république,
Par un coup imprévu vit ses jours emportés;
Le troisième tomba d'un arbre
Que lui-même il voulut enter;
Et, pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre
Ce que je viens de raconter.
[Illustration]
IX
LES SOURIS ET LE CHAT-HUANT.
Il ne faut jamais dire aux gens:
Écoutez un bon mot, oyez une merveille,
Savez-vous si les écoutants
En feront une estime à la vôtre pareille?
Voici pourtant un cas qui peut être excepté:
Je le maintiens prodige, et tel que d'une fable
Il a l'air et les traits, encor que véritable.
On abattit un pin pour son antiquité
Vieux palais d'un hibou, triste et sombre retraite
De l'oiseau qu'Atropos prend pour son interprète.
Dans son tronc caverneux, et miné par le temps,
Logeoient, entre autres habitants,
Force souris sans pieds, toutes rondes de graisse.
L'oiseau les nourrissoit parmi des tas de blé,
Et de son bec avoit leur troupeau mutilé.
Cet oiseau raisonnoit, il faut qu'on le confesse.
En son temps, aux souris le compagnon chassa:
Les premières qu'il prit du logis échappées,
Pour y remédier, le drôle estropia
Tout ce qu'il prit ensuite; et leurs jambes coupées
Firent qu'il les mangeoit à sa commodité,
Aujourd'hui l'une, et demain l'autre.
Tout manger à la fois, l'impossibilité
S'y trouvoit, joint aussi le soin de sa santé.
Sa prévoyance alloit aussi loin que la nôtre:
Elle alloit jusqu'à leur porter
Vivres et grains pour subsister.
Puis qu'un cartésien s'obstine
A traiter ce hibou de montre et de machine!
Quel ressort lui pouvoit donner
Le conseil de tronquer un peuple mis en mue?
Si ce n'est pas là raisonner,
La raison m'est chose inconnue.
Voyez que d'arguments il fit:
Quand ce peuple est pris, il s'enfuit:
Donc il faut le croquer aussitôt qu'on le happe.
Tout! il est impossible. Et puis pour le besoin
N'en dois-je pas garder? Donc il faut avoir soin
De le nourrir sans qu'il échappe.
Mais comment? Otons-lui les pieds. Or trouvez-moi
Chose par les humains à sa fin mieux conduite!
Quel autre art de penser Aristote et sa suite
Enseignent-ils, par votre foi?
Ceci n'est point une fable; et la chose, quoique merveilleuse et
presque incroyable, est véritablement arrivée. J'ai peut-être porté
trop loin la prévoyance de ce hibou; car je ne prétends pas établir
dans les bêtes un progrès de raisonnement tel que celui-ci; mais
ces exagérations sont permises à la poésie, surtout dans la manière
d'écrire dont je me sers.
(_Note de La Fontaine._)
[Illustration]
ÉPILOGUE
C'est ainsi que ma muse, au bord d'une onde pure,
Traduisoit en langue des dieux
Tout ce que disent sous les cieux
Tant d'êtres empruntant la voix de la nature.
Truchement de peuples divers,
Je les faisois servir d'acteurs en mon ouvrage;
Car tout parle dans l'univers;
Il n'est rien qui n'ait son langage.
Plus éloquents chez eux qu'ils ne sont dans mes vers,
Si ceux que j'introduis me trouvent peu fidèle,
Si mon œuvre n'est pas un assez bon modèle,
J'ai du moins ouvert le chemin:
D'autres pourront y mettre une dernière main.
Favoris des neuf Sœurs, achevez l'entreprise:
Donnez mainte leçon que j'ai sans doute omise;
Sous ces inventions il faut l'envelopper.
Mais vous n'avez que trop de quoi vous occuper:
Pendant le doux emploi de ma muse innocente,
Louis dompte l'Europe, et, d'une main puissante,
Il conduit à leur fin les plus nobles projets
Qu'ait jamais formés un monarque.
Favoris des neuf Sœurs, ce sont là des sujets
Vainqueurs du Temps et de la Parque.
FIN DU LIVRE ONZIÈME.
[Illustration: LIVRE 12.]
A
MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE
MONSEIGNEUR,
Je ne puis employer, pour mes fables, de protection qui me soit plus
glorieuse que la vôtre. Ce goût exquis et ce jugement si solide que
vous faites paroître dans toutes choses au delà d'un âge où à peine les
autres princes sont-ils touchés de ce qui les environne avec le plus
d'éclat: tout cela, joint au devoir de vous obéir et à la passion de
vous plaire, m'a obligé de vous présenter un ouvrage dont l'original
a été l'admiration de tous les siècles, aussi bien que celle de tous
les sages. Vous m'avez même ordonné de continuer; et, si vous me
permettez de le dire, il y a des sujets dont je vous suis redevable,
et où vous avez jeté des grâces qui ont été admirées de tout le monde.
Nous n'avons plus besoin de consulter ni Apollon, ni les Muses, ni
aucune des divinités du Parnasse: elles se rencontrent toutes dans
les présents que vous a faits la nature, et dans cette science de
bien juger les ouvrages de l'esprit, à quoi vous joignez déjà celle
de connoître toutes les règles qui y conviennent. Les fables d'Ésope
sont une ample matière pour ces talents, elles embrassent toutes
sortes d'événements et de caractères. Ces mensonges sont proprement
une manière d'histoire où on ne flatte personne. Ce ne sont pas choses
de peu d'importance que ces sujets: les animaux sont les précepteurs
des hommes dans mon ouvrage. Je ne m'étendrai pas davantage là-dessus:
vous voyez mieux que moi le profit qu'on en peut tirer. Si vous vous
connoissez maintenant en orateurs et en poëtes, vous vous connoîtrez
encore mieux quelque jour en bons politiques et en bons généraux
d'armée; et vous vous tromperez aussi peu au choix des personnes qu'au
mérite des actions. Je ne suis pas d'un âge à espérer d'en être témoin.
Il faut que je me contente de travailler sous vos ordres. L'envie
de vous plaire me tiendra lieu d'une imagination que les ans ont
affoiblie: quand vous souhaiterez quelque fable, je la trouverai dans
ce fonds-là. Je voudrois bien que vous y pussiez trouver des louanges
dignes du monarque qui fait maintenant le destin de tant de peuples
et de nations, et qui rend toutes les parties du monde attentives à
ses conquêtes, à ses victoires, et à la paix qui semble se rapprocher,
et dont il impose les conditions avec toute la modération que peuvent
souhaiter nos ennemis. Je me le figure comme un conquérant qui veut
mettre des bornes à sa gloire et à sa puissance, et de qui on pourroit
dire, à meilleur titre qu'on ne l'a dit d'Alexandre, qu'il va tenir
les états de l'univers, en obligeant les ministres de tant de princes
de s'assembler pour terminer une guerre qui ne peut être que ruineuse
à leurs maîtres. Ce sont des sujets au-dessus de nos paroles: je les
laisse à de meilleures plumes que la mienne, et suis avec le plus
profond respect,
MONSEIGNEUR,
Votre très-humble, très-obéissant et très fidèle serviteur,
DE LA FONTAINE.
[Illustration]
[Illustration]
I
LES COMPAGNONS D'ULYSSE.
A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE.
PRINCE, l'unique objet du soin des immortels,
Souffrez que mon encens parfume vos autels.
Je vous offre un peu tard ces présents de ma muse:
Les ans et les travaux me serviront d'excuse.
Mon esprit diminue, au lieu qu'à chaque instant
On aperçoit le vôtre aller en augmentant:
Il ne va pas, il court, il semble avoir des ailes.
Le héros dont il tient des qualités si belles
Dans le métier de Mars brûle d'en faire autant:
Il ne tient pas à lui que, forçant la victoire,
Il ne marche à pas de géant
Dans la carrière de la gloire.
Quelque dieu le retient: c'est notre souverain,
Lui qu'un mois a rendu maître et vainqueur du Rhin.
Cette rapidité fut alors nécessaire,
Peut-être elle seroit aujourd'hui téméraire.
Je m'en tais; aussi bien les Ris et les Amours
Ne sont pas soupçonnés d'aimer les longs discours.
De ces sortes de dieux votre cour se compose:
Ils ne vous quittent point. Ce n'est pas qu'après tout
D'autres divinités n'y tiennent le haut bout:
Le sens et la raison y règlent toute chose.
Consultez ces derniers sur un fait où les Grecs,
Imprudents et peu circonspects,
S'abandonnèrent à des charmes
Qui métamorphosoient en bêtes les humains.
Les compagnons d'Ulysse, après dix ans d'alarmes,
Erroient au gré du vent, de leur sort incertains.
Ils abordèrent un rivage
Où la fille du dieu du jour,
Circé, tenoit alors sa cour.
Elle leur fit prendre un breuvage
Délicieux, mais plein d'un funeste poison.
D'abord ils perdent la raison;
Quelques moments après, leur corps et leur visage
Prennent l'air et les traits d'animaux différents:
Les voilà devenus ours, lions, éléphants;
Les uns sous une masse énorme,
Les autres sous une autre forme.
Il s'en vit de petits; EXEMPLUM, UT TALPA.
Le seul Ulysse en échappa;
Il sut se défier de la liqueur traîtresse.
Comme il joignoit à la sagesse
La mine d'un héros et le doux entretien,
Il fit tant que l'enchanteresse
Prit un autre poison peu différent du sien.
Une déesse dit tout ce qu'elle a dans l'âme:
Celle-ci déclara sa flamme.
Ulysse étoit trop fin pour ne pas profiter
D'une pareille conjoncture:
Il obtint qu'on rendroit à ses Grecs leur figure.
Mais la voudront-ils bien, dit la nymphe, accepter?
Allez le proposer de ce pas à la troupe.
Ulysse y court, et dit: L'empoisonneuse coupe
A son remède encore; et je viens vous l'offrir:
Chers amis, voulez-vous hommes redevenir?
On vous rend déjà la parole.
Le lion dit, pensant rugir:
Je n'ai pas la tête si folle;
Moi renoncer aux dons que je viens d'acquérir!
J'ai griffe et dents, et mets en pièces qui m'attaque.
Je suis roi: deviendrai-je un citadin d'Ithaque!
Tu me rendras peut-être encor simple soldat:
Je ne veux point changer d'état.
Ulysse du lion court à l'ours: Eh! mon frère,
Comme te voilà fait! je t'ai vu si joli!
Ah! vraiment nous y voici,
Reprit l'ours à sa manière:
Comme me voilà fait! comme doit être un ours.
Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une autre?
Est-ce à la tienne à juger de la nôtre?
Je m'en rapporte aux yeux d'une ourse mes amours.
Te déplais-je? va-t'en; suis ta route, et me laisse.
Je vis libre, content, sans nul soin qui me presse;
Et te dis tout net et tout plat:
Je ne veux point changer d'état.
Le prince grec au loup va proposer l'affaire;
Il lui dit, au hasard d'un semblable refus:
Camarade, je suis confus
Qu'une jeune et belle bergère
Conte aux échos les appétits gloutons
Qui t'ont fait manger ses moutons.
Autrefois on t'eût vu sauver sa bergerie;
Tu menois une honnête vie.
Quitte ces bois et redevien,
Au lieu de loup, homme de bien.
En est-il? dit le loup: pour moi, je n'en vois guère.
Tu t'en viens me traiter de bête carnassière;
Toi qui parles, qu'es-tu? N'auriez-vous pas sans moi,
Mangé ces animaux que plaint tout le village?
Si j'étois homme, par ta foi,
Aimerois-je moins le carnage?
Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous:
Ne vous êtes-vous pas l'un à l'autre des loups?
Tout bien considéré, je te soutiens en somme
Que, scélérat pour scélérat,
Il vaut mieux être un loup qu'un homme:
Je ne veux point changer d'état.
Ulysse fit à tous une même semonce;
Chacun d'eux fit même réponce,
Autant le grand que le petit.
La liberté, les bois, suivre leur appétit,
C'étoit leurs délices suprêmes:
Tous renonçoient au los des belles actions.
Ils croyoient s'affranchir suivants leurs passions.
Ils étoient esclaves d'eux-mêmes.
Prince, j'aurois voulu vous choisir un sujet
Où je pusse mêler le plaisant à l'utile:
C'étoit sans doute un beau projet.
Si ce choix eût été facile.
Les compagnons d'Ulysse enfin se sont offerts:
Ils ont force pareils en ce bas univers,
Gens à qui j'impose pour peine
Votre censure et votre haine.
[Illustration]
[Illustration]
II
LE CHAT ET LES DEUX MOINEAUX.
A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE.
Un chat, contemporain d'un fort jeune moineau,
Fut logé près de lui dès l'âge du berceau:
La cage et le panier avoient mêmes pénates.
Le chat étoit souvent agacé par l'oiseau;
L'un s'escrimoit du bec, l'autre jouoit des pattes.
Ce dernier toutefois épargnoit son ami,
Ne le corrigeant qu'à demi:
Il se fût fait un grand scrupule
D'armer de pointes sa férule.
Le passereau, moins circonspec,
Lui donnoit force coups de bec.
En sage et discrète personne,
Maître chat excusoit ses jeux;
Entre amis il ne faut jamais qu'on s'abandonne
Aux traits d'un courroux sérieux.
Comme ils se connoissoient tous deux dès leur bas âge,
Une longue habitude en paix les maintenoit;
Jamais en vrai combat le jeu ne se tournoit:
Quand un moineau du voisinage
S'en vint les visiter, et se fit compagnon
Du pétulant Pierrot et du sage Raton.
Entre les deux oiseaux il arriva querelle;
Et Raton de prendre parti.
Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle,
D'insulter ainsi notre ami!
Le moineau du voisin viendra manger le nôtre!
Non, de par tous les chats! Entrant lors au combat,
Il croque l'étranger. Vraiment, dit maître chat,
Les moineaux ont un goût exquis et délicat!
Cette réflexion fit aussi croquer l'autre.
Quelle morale puis-je inférer de ce fait?
Sans cela, toute fable est un œuvre imparfait.
J'en crois voir quelques traits; mais leur ombre m'abuse.
Prince, vous les aurez incontinent trouvés.
Ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma muse.
Elle et ses sœurs n'ont pas l'esprit que vous avez.
[Illustration]
III
LE THÉSAURISEUR ET LE SINGE.