Le porter loin est difficile aux dames;
Et je sais même sur ce fait
Bon nombre d'hommes qui sont femmes.
Pour éprouver la sienne un mari s'écria,
La nuit étant près d'elle: O dieux! qu'est-ce cela?
Je n'en puis plus! on me déchire!
Quoi! j'accouche d'un œuf!--D'un œuf?--Oui, le voilà!
Frais et nouveau pondu: gardez bien de le dire;
On m'appelleroit poule. Enfin, n'en parlez pas.
La femme, neuve sur ce cas,
Ainsi que sur mainte autre affaire,
Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire;
Mais ce serment s'évanouit
Avec les ombres de la nuit.
L'épouse, indiscrète et peu fine,
Sort du lit quand le jour fut à peine levé;
Et de courir chez sa voisine:
Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé;
N'en dites rien surtout, car vous me feriez battre:
Mon mari vient de pondre un œuf gros comme quatre.
Au nom de Dieu, gardez-vous bien
D'aller publier ce mystère.--
Vous moquez-vous? dit l'autre: ah! vous ne savez guère
Quelle je suis. Allez, ne craignez rien.
La femme du pondeur s'en retourne chez elle.
L'autre grille déjà d'en conter la nouvelle:
Elle va la répandre en plus de dix endroits:
Au lieu d'un œuf elle en dit trois.
Ce n'est pas encor tout; car une autre commère
En dit quatre, et raconte à l'oreille le fait:
Précaution peu nécessaire;
Car ce n'étoit plus un secret.
Comme le nombre d'œufs, grâce à la renommée,
De bouche en bouche alloit croissant,
Avant la fin de la journée
Ils se montoient à plus d'un cent.
[Illustration]
VII
LE CHIEN QUI PORTE A SON COU LE DÎNÉ DE SON MAÎTRE.
Nous n'avons pas les yeux à l'épreuve des belles,
Ni les mains à celle de l'or;
Peu de gens gardent un trésor
Avec des soins assez fidèles.
Certain chien, qui portoit la pitance au logis,
S'étoit fait un collier du dîné de son maître.
Il étoit tempérant, plus qu'il n'eût voulu l'être
Quand il voyoit un mets exquis;
Mais enfin il l'étoit: et, tous tant que nous sommes,
Nous nous laissons tenter à l'approche des biens.
Chose étrange! on apprend la tempérance aux chiens,
Et l'on ne peut l'apprendre aux hommes!
Ce chien-ci donc étant de la sorte atourné,
Un mâtin passe, et veut lui prendre le dîné.
Il n'en eut pas toute la joie
Qu'il espéroit d'abord: le chien mit bas la proie
Pour la défendre mieux, n'en étant plus chargé.
Grand combat. D'autres chiens arrivent:
Ils étoient de ceux-là qui vivent
Sur le public, et craignent peu les coups.
Notre chien, se voyant trop foible contre eux tous,
Et que la chair couroit un danger manifeste,
Voulut avoir sa part; et, lui sage, il leur dit:
Point de courroux, messieurs; mon lopin me suffit:
Faites votre profit du reste.
A ces mots, le premier il vous happe un morceau;
Et chacun de tirer, le mâtin, la canaille,
A qui mieux mieux: ils firent tous ripaille;
Chacun d'eux eut part au gâteau.
Je crois voir en ceci l'image d'une ville
Où l'on met les deniers à la merci des gens.
Échevins, prévôt des marchands,
Tout fait sa main: le plus habile
Donne aux autres l'exemple, et c'est un passe-temps
De leur voir nettoyer un monceau de pistoles.
Si quelque scrupuleux, par des raisons frivoles,
Veut défendre l'argent et dit le moindre mot,
On lui fait voir qu'il est un sot.
Il n'a pas de peine à se rendre:
C'est bientôt le premier à prendre.
[Illustration]
[Illustration]
VIII
LE RIEUR ET LES POISSONS.
On cherche les rieurs; et moi je les évite.
Cet art veut, sur tout autre, un suprême mérite:
Dieu ne créa que pour les sots
Les méchants diseurs de bons mots.
J'en vais peut-être en une fable
Introduire un; peut-être aussi
Que quelqu'un trouvera que j'aurai réussi.
Un rieur étoit à la table
D'un financier, et n'avoit en son coin
Que de petits poissons: tous les gros étoient loin.
Il prend donc les menus, puis leur parle à l'oreille;
Et puis il feint, à la pareille,
D'écouter leur réponse. On demeura surpris,
Cela suspendit les esprits.
Le rieur alors, d'un ton sage,
Dit qu'il craignoit qu'un sien ami,
Pour les grandes Indes parti,
N'eût depuis un an fait naufrage.
Il s'en informoit donc à ce menu fretin:
Mais tous lui répondoient qu'ils n'étoient pas d'un âge
A savoir au vrai son destin;
Les gros en sauroient davantage.
N'en puis-je donc, messieurs, un gros interroger?
De dire si la compagnie
Prit goût à sa plaisanterie,
J'en doute; mais enfin, il les sut engager
A lui servir d'un monstre assez vieux pour lui dire
Tous les noms des chercheurs de mondes inconnus
Qui n'en étoient pas revenus,
Et que depuis cent ans sous l'abîme avoient vus
Les anciens du vaste empire.
[Illustration]
[Illustration]
IX
LE RAT ET L'HUÎTRE.
Un rat, hôte d'un champ, rat de peu de cervelle,
Des lares paternels un jour se trouva soûl.
Il laisse là le champ, le grain, et la javelle,
Va courir le pays, abandonne son trou.
Sitôt qu'il fut hors de la case:
Que le monde, dit-il, est grand et spacieux!
Voilà les Apennins, et voici le Caucase!
La moindre taupinée étoit mont à ses yeux.
Au bout de quelques jours, le voyageur arrive
En un certain canton où Téthys sur la rive
Avoit laissé mainte huître; et notre rat d'abord
Crut voir, en les voyant, des vaisseaux de haut bord.
Certes, dit-il, mon père étoit un pauvre sire!
Il n'osoit voyager, craintif au dernier point.
Pour moi, j'ai déjà vu le maritime empire:
J'ai passé les déserts, mais nous n'y bûmes point.
D'un certain magister le rat tenoit ces choses,
Et les disoit à travers champs;
N'étant pas de ces rats qui, les livres rongeants,
Se font savants jusques aux dents.
Parmi tant d'huîtres toutes closes
Une s'étoit ouverte, et, bâillant au soleil,
Par un doux zéphyr réjouie,
Humoit l'air, respiroit, étoit épanouie,
Blanche, grasse, et d'un goût, à la voir, nonpareil.
D'aussi loin que le rat voit cette huître qui bâille:
Qu'aperçois-je? dit-il; c'est quelque victuaille!
Et, si je ne me trompe à la couleur du mets,
Je dois faire aujourd'hui bonne chère, ou jamais.
Là-dessus, maître rat, plein de belle espérance,
Approche de l'écaille, allonge un peu le cou,
Se sent pris comme aux lacs; car l'huître tout d'un coup
Se referme. Et voilà ce que fait l'ignorance.
Cette fable contient plus d'un enseignement:
Nous y voyons premièrement
Que ceux qui n'ont du monde aucune expérience
Sont, aux moindres objets, frappés d'étonnement;
Et puis nous y pouvons apprendre
Que tel est pris qui croyoit prendre.
[Illustration]
X
L'OURS ET L'AMATEUR DES JARDINS.
Certain ours montagnard, ours à demi léché,
Confiné par le Sort dans un bois solitaire,
Nouveau Bellérophon, vivoit seul et caché.
Il fût devenu fou: la raison d'ordinaire
N'habite pas longtemps chez les gens séquestrés.
Il est bon de parler, et meilleur de se taire;
Mais tous deux sont mauvais alors qu'ils sont outrés.
Nul animal n'avoit affaire
Dans les lieux que l'ours habitoit;
Si bien que, tout ours qu'il étoit,
Il vint à s'ennuyer de cette triste vie.
Pendant qu'il se livroit à la mélancolie,
Non loin de là certain vieillard
S'ennuyoit aussi de sa part.
Il aimoit les jardins, étoit prêtre de Flore;
Il l'étoit de Pomone encore.
Ces deux emplois sont beaux; mais je voudrois parmi
Quelque doux et discret ami.
Les jardins parlent peu, si ce n'est dans mon livre;
De façon que, lassé de vivre
Avec des gens muets, notre homme, un beau matin,
Va chercher compagnie, et se met en campagne.
L'ours, porté d'un même dessein,
Venoit de quitter sa montagne.
Tous deux, par un cas surprenant,
Se rencontrent en un tournant.
L'homme eut peur; mais comment esquiver? et que faire?
Se tirer en Gascon d'une semblable affaire
Est le mieux: il sut donc dissimuler sa peur.
L'ours, très-mauvais complimenteur
Lui dit: Viens-t'en me voir. L'autre reprit: Seigneur,
Vous voyez mon logis: si vous me vouliez faire
Tant d'honneur que d'y prendre un champêtre repas,
J'ai des fruits, j'ai du lait: ce n'est peut-être pas
De nosseigneurs les ours le manger ordinaire;
Mais j'offre ce que j'ai. L'ours accepte; et d'aller.
Les voilà bons amis avant que d'arriver:
Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble;
Et bien qu'on soit, à ce qu'il semble;
Beaucoup mieux seul qu'avec des sots,
Comme l'ours en un jour ne disoit pas deux mots,
L'homme pouvoit sans bruit vaquer à son ouvrage.
L'ours alloit à la chasse, apportoit du gibier;
Faisoit son principal métier
D'être bon émoucheur; écartoit du visage
De son ami dormant ce parasite ailé
Que nous avons mouche appelé.
Un jour que le vieillard dormoit d'un profond somme,
Sur le bout de son nez une allant se placer
Mit l'ours au désespoir; il eut beau la chasser.
Je l'attraperai bien, dit-il; et voici comme.
Aussitôt fait que dit: le fidèle émoucheur
Vous empoigne un pavé, le lance avec roideur,
Casse la tête à l'homme en écrasant la mouche;
Et, non moins bon archer que mauvais raisonneur,
Roide mort étendu sur la place il le couche.
Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami;
Mieux vaudroit un sage ennemi.
[Illustration]
[Illustration]
XI
LES DEUX AMIS.
Deux vrais amis vivoient au Monomotapa;
L'un ne possédoit rien qui n'appartînt à l'autre.
Les amis de ce pays-là
Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.
Une nuit que chacun s'occupoit au sommeil,
Et mettoit à profit l'absence du soleil,
Un de nos deux amis sort du lit en alarme;
Il court chez son intime, éveille les valets:
Morphée avoit touché le seuil de ce palais.
L'ami couché s'étonne; il prend sa bourse, il s'arme,
Vient trouver l'autre, et dit: Il vous arrive peu
De courir quand on dort; vous me paroissiez homme
A mieux user du temps destiné pour le somme:
N'auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu?
En voici. S'il vous est venu quelque querelle,
J'ai mon épée; allons. Vous ennuyez-vous point
De coucher toujours seul? Une esclave assez belle
Étoit à mes côtés; voulez-vous qu'on l'appelle?
Non, dit l'ami; ce n'est ni l'un ni l'autre point:
Je vous rends grâce de ce zèle.
Vous m'êtes, en dormant, un peu triste apparu:
J'ai craint qu'il ne fût vrai; je suis vite accouru.
Ce maudit songe en est la cause.
Qui d'eux aimoit le mieux? Que t'en semble, lecteur?
Cette difficulté vaut bien qu'on la propose.
Qu'un ami véritable est une douce chose!
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur;
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même:
Un songe, un rien, tout lui fait peur,
Quand il s'agit de ce qu'il aime.
[Illustration]
[Illustration]
XII
LE COCHON, LA CHÈVRE ET LE MOUTON.
Une chèvre, un mouton, avec un cochon gras,
Montés sur même char, s'en alloient à la foire.
Leur divertissement ne les y portoit pas;
On s'en alloit les vendre, à ce que dit l'histoire:
Le charton n'avoit pas dessein
De les mener voir Tabarin.
Dom pourceau crioit en chemin
Comme s'il avoit eu cent bouchers à ses trousses:
C'étoit une clameur à rendre les gens sourds.
Les autres animaux, créatures plus douces,
Bonnes gens, s'étonnoient qu'il criât au secours;
Ils ne voyoient nul mal à craindre.
Le charton dit au porc: Qu'as-tu tant à te plaindre?
Tu nous étourdis tous: que ne te tiens-tu coi?
Ces deux personnes-ci, plus honnêtes que toi,
Devroient t'apprendre à vivre, ou du moins à te taire:
Regarde ce mouton; a-t-il dit un seul mot?
Il est sage.--Il est un sot,
Repartit le cochon; s'il savoit son affaire,
Il crieroit, comme moi, du haut de son gosier,
Et cette autre personne honnête
Crieroit tout du haut de sa tête.
Ils pensent qu'on les veut seulement décharger,
La chèvre de son lait, le mouton de sa laine:
Je ne sais pas s'ils ont raison;
Mais quant à moi, qui ne suis bon
Qu'à manger, ma mort est certaine.
Adieu mon toit et ma maison.
Dom pourceau raisonnoit en subtil personnage;
Mais que lui servoit-il? Quand le mal est certain,
La plainte ni la peur ne changent le destin,
Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.
[Illustration]
[Illustration]
XIII
TIRCIS ET AMARANTE.
POUR MADEMOISELLE DE SILLERY.
J'avois Ésope quitté,
Pour être tout à Boccace;
Mais une divinité
Veut revoir sur le Parnasse
Des fables de ma façon.
Or, d'aller lui dire: Non,
Sans quelque valable excuse,
Ce n'est pas comme on en use
Avec des divinités,
Surtout quand ce sont de celles
Que la qualité de belles
Fait reines des volontés.
Car, afin que l'on le sache,
C'est Sillery qui s'attache
A vouloir que de nouveau
Sire loup, sire corbeau,
Chez moi se parlent en rime.
Qui dit Sillery dit tout:
Peu de gens en leur estime
Lui refusent le haut bout:
Comment le pourroit-on faire?
Pour venir à notre affaire,
Mes contes, à son avis,
Sont obscurs: les beaux esprits
N'entendent pas toute chose.
Faisons donc quelques récits
Qu'elle déchiffre sans glose:
Amenons des bergers, et puis nous rimerons
Ce que disent entre eux les loups et les moutons.
Tircis disoit un jour à la jeune Amarante:
Ah! si vous connoissiez comme moi certain mal
Qui nous plaît et qui nous enchante,
Il n'est bien sous le ciel qui vous parût égal!
Souffrez qu'on vous le communique;
Croyez-moi, n'ayez point de peur:
Voudrois-je vous tromper, vous, pour qui je me pique
Des plus doux sentiments que puisse avoir un cœur?
Amarante aussitôt réplique:
Comment l'appelez-vous, ce mal? quel est son nom?--
L'amour.--Ce mot est beau: dites-moi quelques marques
A quoi je le pourrai connoître: que sent-on?--
Des peines près de qui le plaisir des monarques
Est ennuyeux et fade: on s'oublie, on se plaît
Toute seule en une forêt.
Se mire-t-on près d'un rivage,
Ce n'est pas soi qu'on voit; on ne voit qu'une image
Qui sans cesse revient, et qui suit en tous lieux:
Pour tout le reste on est sans yeux.
Il est un berger du village
Dont l'abord, dont la voix, dont le nom fait rougir:
On soupire à son souvenir;
On ne sait pas pourquoi, cependant on soupire;
On a peur de le voir, encor qu'on le désire.
Amarante dit à l'instant:
Oh! oh! c'est là ce mal que vous me prêchez tant!
Il ne m'est pas nouveau; je pense le connoître.
Tircis à son but croyoit être,
Quand la belle ajouta: Voilà tout justement
Ce que je sens pour Clidamant.
L'autre pensa mourir de dépit et de honte.
Il est force gens comme lui,
Qui prétendent n'agir que pour leur propre compte,
Et qui font le marché d'autrui.
[Illustration]
XIV
LES OBSÈQUES DE LA LIONNE.
La femme du lion mourut;
Aussitôt chacun accourut
Pour s'acquitter envers le prince
De certains compliments de consolation,
Qui sont surcroît d'affliction.
Il fit avertir sa province
Que les obsèques se feroient
Un tel jour, en tel lieu; ses prévôts y seroient
Pour régler la cérémonie,
Et pour placer la compagnie.
Jugez si chacun s'y trouva.
Le prince aux cris s'abandonna,
Et tout son antre en résonna:
Les lions n'ont point d'autre temple.
On entendit, à son exemple,
Rugir en leur patois messieurs les courtisans.
Je définis la cour un pays où les gens,
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu'il plaît au prince, ou, s'ils ne peuvent l'être,
Tâchent au moins de le paroître.
Peuple caméléon, peuple singe du maître;
On diroit qu'un esprit anime mille corps:
C'est bien là que les gens sont de simples ressorts.
Pour revenir à notre affaire,
Le cerf ne pleura point. Comment eût-il pu faire?
Cette mort le vengeoit: la reine avoit jadis
Étranglé sa femme et son fils.
Bref, il ne pleura point. Un flatteur l'alla dire,
Et soutint qu'il l'avoit vu rire.
La colère du roi, comme dit Salomon,
Est terrible, surtout celle du roi lion;
Mais ce cerf n'avoit pas accoutumé de lire.
Le monarque lui dit: Chétif hôte des bois,
Tu ris! tu ne suis pas ces gémissantes voix!
Nous n'appliquerons point sur tes membres profanes
Nos sacrés ongles! Venez, loups,
Vengez la reine, immolez tous
Ce traître à ses augustes mânes.
Le cerf reprit alors: Sire, le temps des pleurs
Est passé; la douleur est ici superflue.
Votre digne moitié, couchée entre des fleurs,
Tout près d'ici m'est apparue,
Et je l'ai d'abord reconnue.
Ami, m'a-t-elle dit, garde que ce convoi,
Quand je vais chez les dieux, ne t'oblige à des larmes.
Aux champs élysiens j'ai goûté mille charmes,
Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.
Laisse agir quelque temps le désespoir du roi:
J'y prends plaisir. A peine on eut ouï la chose,
Qu'on se mit à crier: Miracle! Apothéose!
Le cerf eut un présent, bien loin d'être puni.
Amusez les rois par des songes,
Flattez-les, payez-les d'agréables mensonges:
Quelque indignation dont leur cœur soit rempli,
Ils goberont l'appât; vous serez leur ami.
[Illustration]
[Illustration]
XV
LE RAT ET L'ÉLÉPHANT.
Se croire un personnage est fort commun en France:
On y fait l'homme d'importance,
Et l'on n'est souvent qu'un bourgeois.
C'est proprement le mal françois.
La sotte vanité nous est particulière.
Les Espagnols sont vains, mais d'une autre manière:
Leur orgueil me semble, en un mot,
Beaucoup plus fou, mais pas si sot.
Donnons quelque image du nôtre,
Qui sans doute en vaut bien un autre.
Un rat des plus petits voyoit un éléphant
Des plus gros, et railloit le marcher un peu lent
De la bête de haut parage,
Qui marchoit à gros équipage.
Sur l'animal à triple étage,
Une sultane de renom,
Son chien, son chat et sa guenon,
Son perroquet, sa vieille, et toute sa maison,
S'en alloit en pèlerinage.
Le rat s'étonnoit que les gens
Fussent touchés de voir cette pesante masse:
Comme si d'occuper ou plus ou moins de place
Nous rendoit, disoit-il, plus ou moins importants.
Mais qu'admirez-vous tant en lui, vous autres hommes?
Seroit-ce ce grand corps qui fait peur aux enfants?
Nous ne nous prisons pas, tout petits que nous sommes,
D'un grain moins que les éléphants.
Il en auroit dit davantage;
Mais le chat sortant de sa cage,
Lui fit voir en moins d'un instant
Qu'un rat n'est pas un éléphant.
[Illustration]
[Illustration]
XVI
L'HOROSCOPE.
On rencontre sa destinée
Souvent par des chemins qu'on prend pour l'éviter.
Un père eut pour toute lignée
Un fils qu'il aima trop, jusques à consulter
Sur le sort de sa géniture
Les diseurs de bonne aventure.
Un de ces gens lui dit que des lions surtout
Il éloignât l'enfant jusques à certain âge;
Jusqu'à vingt ans, point davantage.
Le père, pour venir à bout
D'une précaution sur qui rouloit la vie
De celui qu'il aimoit, défendit que jamais
On lui laissât passer le seuil de son palais;
Il pouvoit, sans sortir, contenter son envie,
Avec ses compagnons tout le jour badiner,
Sauter, courir, se promener.
Quand il fut dans l'âge où la chasse
Plaît le plus aux jeunes esprits,
Cet exercice avec mépris
Lui fut dépeint; mais, quoi qu'on fasse,
Propos, conseil, enseignement,
Rien ne change un tempérament.
Le jeune homme, inquiet, ardent, plein de courage,
A peine se sentit des bouillons d'un tel âge,
Qu'il soupira pour ce plaisir.
Plus l'obstacle étoit grand, plus fort fut le désir.
Il savoit le sujet des fatales défenses;
Et, comme ce logis, plein de magnificences,
Abondoit partout en tableaux,
Et que la laine et les pinceaux
Traçoient de tous côtés chasses et paysages,
En cet endroit des animaux,
En cet autre des personnages,
Le jeune homme s'émeut, voyant peint un lion:
Ah! monstre! cria-t-il; c'est toi qui me fais vivre
Dans l'ombre et dans les fers! A ces mots il se livre
Aux transports violents de l'indignation,
Porte le poing sur l'innocente bête.
Sous la tapisserie un clou se rencontra:
Ce clou le blesse, il pénétra
Jusqu'aux ressorts de l'âme; et cette chère tête,
Pour qui l'art d'Esculape en vain fit ce qu'il put,
Dut sa perte à ces soins qu'on prit pour son salut.
Même précaution nuisit au poëte Eschyle.
Quelque devin le menaça, dit-on,
De la chute d'une maison.
Aussitôt il quitta la ville,
Mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux.
Un aigle, qui portoit en l'air une tortue,
Passa par là, vit l'homme, et sur sa tête nue,
Qui parut un morceau de rocher à ses yeux,
Étant de cheveux dépourvue,
Laissa tomber sa proie, afin de la casser.
Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer.
De ces exemples il résulte
Que cet art, s'il est vrai, fait tomber dans les maux
Que craint celui qui le consulte;
Mais je l'en justifie, et maintiens qu'il est faux.
Je ne crois point que la Nature
Se soit lié les mains, et nous les lie encor
Jusqu'au point de marquer dans les cieux notre sort.
Il dépend d'une conjoncture
De lieux, de personnes, de temps,
Non des conjonctions de tous ces charlatans.
Ce berger et ce roi sont sous même planète:
L'un d'eux porte le sceptre, et l'autre la houlette.
Jupiter le vouloit ainsi.
Qu'est-ce que Jupiter? Un corps sans connoissance.
D'où vient donc que son influence
Agit différemment sur ces deux hommes-ci?
Puis comment pénétrer jusques à notre monde?
Comment percer des airs la campagne profonde?
Percer Mars, le Soleil, et des vides sans fin?
Un atome la peut détourner en chemin:
Où l'iront retrouver les faiseurs d'horoscope?
L'état où nous voyons l'Europe
Mérite que du moins quelqu'un d'eux l'ait prévu:
Que ne l'a-t-il donc dit? Mais nul d'eux ne l'a su.
L'immense éloignement, le point, et sa vitesse,
Celle aussi de nos passions,
Permettent-ils à leur foiblesse
De suivre pas à pas toutes nos actions?
Notre sort en dépend; sa course entre-suivie
Ne va, non plus que nous, jamais d'un même pas:
Et ces gens veulent au compas
Tracer le cours de notre vie!
Il ne se faut point arrêter
Aux deux faits ambigus que je viens de conter.
Ce fils par trop chéri, ni le bonhomme Eschyle,
N'y font rien: tout aveugle et menteur qu'est cet art,
Il peut frapper au but une fois entre mille;
Ce sont des effets du hasard.
[Illustration]
XVII
L'ANE ET LE CHIEN.
Il se faut entr'aider: c'est la loi de nature.
L'âne un jour pourtant s'en moqua:
Et ne sais comme il y manqua,
Car il est bonne créature.
Il alloit par pays, accompagné du chien,
Gravement, sans songer à rien;
Tous deux suivis d'un commun maître.
Ce maître s'endormit. L'âne se mit à paître:
Il étoit alors dans un pré
Dont l'herbe étoit fort à son gré.
Point de chardons pourtant; il s'en passa pour l'heure:
Il ne faut pas toujours être si délicat;
Et, faute de servir ce plat,
Rarement un festin demeure.
Notre baudet s'en sut enfin
Passer pour cette fois. Le chien, mourant de faim,
Lui dit: Cher compagnon, baisse-toi, je te prie:
Je prendrai mon dîné dans le panier au pain.
Point de réponse; mot: le roussin d'Arcadie
Craignit qu'en perdant un moment
Il ne perdît un coup de dent.
Il fit longtemps la sourde oreille;
Enfin il répondit: Ami, je te conseille
D'attendre que ton maître ait fini son sommeil;
Car il te donnera sans faute, à son réveil,
Ta portion accoutumée:
Il ne sauroit tarder beaucoup.
Sur ces entrefaites un loup
Sort du bois, et s'en vient: autre bête affamée.
L'âne appelle aussitôt le chien à son secours.
Le chien ne bouge et dit: Ami, je te conseille
De fuir, en attendant que ton maître s'éveille;
Il ne sauroit tarder: détale vite, et cours.
Que si ce loup t'atteint, casse-lui la mâchoire:
On t'a ferré de neuf; et, si tu veux me croire,
Tu l'étendras tout plat. Pendant ce beau discours,
Seigneur loup étrangla le baudet, sans remède.
Je conclus qu'il faut qu'on s'entr'aide.
[Illustration]
XVIII
LE BASSA ET LE MARCHAND.
Un marchand grec en certaine contrée
Faisoit trafic. Un bassa l'appuyoit;
De quoi le Grec en bassa le payoit,
Non en marchand: tant c'est chère denrée
Qu'un protecteur! Celui-ci coûtoit tant,
Que notre Grec s'alloit partout plaignant.
Trois autres Turcs d'un rang moindre en puissance,
Lui vont offrir leur support en commun.
Eux trois vouloient moins de reconnoissance
Qu'à ce marchand il n'en coûtoit pour un.
Le Grec écoute; avec eux il s'engage;
Et le bassa du tout est averti;
Même on lui dit qu'il jouera, s'il est sage,
A ces gens-là quelque méchant parti,
Les prévenant, les chargeant d'un message
Pour Mahomet, droit en son paradis,
Et sans tarder; sinon ces gens unis
Le préviendront, bien certains qu'à la ronde
Il a des gens tout prêts pour le venger:
Quelque poison l'enverra protéger
Les trafiquants qui sont en l'autre monde.
Sur cet avis le Turc se comporta
Comme Alexandre, et, plein de confiance,
Chez le marchand tout droit il s'en alla,
Se mit à table. On vit tant d'assurance
En ses discours et dans tout son maintien,
Qu'on ne crut point qu'il se doutât de rien.
Ami, dit-il, je sais que tu me quittes;
Même l'on veut que j'en craigne les suites;
Mais je te crois un trop homme de bien:
Tu n'as point l'air d'un donneur de breuvage.
Je n'en dis pas là-dessus davantage.
Quant à ces gens qui pensent t'appuyer,
Écoute-moi; sans tant de dialogue
Et de raisons qui pourroient t'ennuyer,
Je ne te veux conter qu'un apologue.