Il étoit un berger, son chien et son troupeau.

Quelqu'un lui demanda ce qu'il prétendoit faire

D'un dogue de qui l'ordinaire

Étoit un pain entier. Il falloit bien et beau

Donner cet animal au seigneur du village.

Lui, berger, pour plus de ménage,

Auroit deux ou trois mâtinaux,

Qui, lui dépensant moins, veilleroient aux troupeaux

Bien mieux que cette bête seule.

Il mangeoit plus que trois; mais on ne disoit pas

Qu'il avoit aussi triple gueule

Quand les loups livroient des combats.

Le berger s'en défait; il prend trois chiens de taille

A lui dépenser moins, mais à fuir la bataille.

Le troupeau s'en sentit; et tu te sentiras

Du choix de semblable canaille.

Si tu fais bien, tu reviendras à moi.

Le Grec le crut.

Ceci montre aux provinces

Que, tout compté, mieux vaut en bonne foi

S'abandonner à quelque puissant roi

Que s'appuyer sur plusieurs petits princes.

[Illustration]

[Illustration]

XIX

L'AVANTAGE DE LA SCIENCE.

Entre deux bourgeois d'une ville

S'émut jadis un différend:

L'un étoit pauvre, mais habile;

L'autre riche, mais ignorant.

Celui-ci sur son concurrent

Vouloit emporter l'avantage;

Prétendoit que tout homme sage

Etoit tenu de l'honorer.

C'étoit tout homme sot: car pourquoi révérer

Des biens dépourvus de mérite?

La raison m'en semble petite.

Mon ami, disoit-il souvent

Au savant,

Vous vous croyez considérable;

Mais dites-moi, tenez-vous table?

Que sert à vos pareils de lire incessamment?

Ils sont toujours logés à la troisième chambre,

Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre,

Ayant pour tout laquais leur ombre seulement.

La république a bien affaire

De gens qui ne dépensent rien!

Je ne sais d'homme nécessaire

Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien.

Nous en usons, Dieu sait! notre plaisir occupe

L'artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe

Et celle qui la porte, et vous, qui dédiez

A messieurs les gens de finance

De méchants livres bien payés.

Ces mots remplis d'impertinence

Eurent le sort qu'ils méritoient.

L'homme lettré se tut; il avoit trop à dire.

La guerre le vengea bien mieux qu'une satire.

Mars détruisit le lieu que nos gens habitoient:

L'un et l'autre quitta sa ville.

L'ignorant resta sans asile;

Il reçut partout des mépris:

L'autre reçut partout quelque faveur nouvelle.

Cela décida leur querelle.

Laissez dire les sots: le savoir a son prix.

[Illustration]

[Illustration]

XX

JUPITER ET LES TONNERRES.

Jupiter, voyant nos fautes,

Dit un jour, du haut des airs:

Remplissons de nouveaux hôtes

Les cantons de l'univers

Habités par cette race

Qui m'importune et me lasse.

Va-t-en, Mercure, aux enfers;

Amène-moi la Furie

La plus cruelle des trois.

Race que j'ai trop chérie,

Tu périras cette fois!

Jupiter ne tarda guère

A modérer son transport.

O vous, rois, qu'il voulut faire

Arbitres de notre sort,

Laissez, entre la colère

Et l'orage qui la suit,

L'intervalle d'une nuit.

Le dieu dont l'aile est légère,

Et la langue a des douceurs,

Alla voir les noires sœurs,

A Tisiphone et Mégère

Il préféra, ce dit-on,

L'impitoyable Alecton.

Ce choix la rendit si fière;

Qu'elle jura par Pluton

Que toute l'engeance humaine

Seroit bientôt du domaine

Des déités de là-bas.

Jupiter n'approuva pas

Le serment de l'Euménide.

Il la renvoie; et pourtant

Il lance un foudre à l'instant

Sur certain peuple perfide.

Le tonnerre, ayant pour guide

Le père même de ceux

Qu'il menaçoit de ses feux,

Se contenta de leur crainte;

Il n'embrasa que l'enceinte

D'un désert inhabité:

Tout père frappe à côté.

Qu'arriva-t-il? Notre engeance

Prit pied sur cette indulgence.

Tout l'Olympe s'en plaignit;

Et l'assembleur de nuages

Jura le Styx, et promit

De former d'autres orages:

Ils seroient sûrs. On sourit;

On lui dit qu'il étoit père,

Et qu'il laissât, pour le mieux,

A quelqu'un des autres dieux

D'autres tonnerres à faire.

Vulcain entreprit l'affaire.

Ce dieu remplit ses fourneaux

De deux sortes de carreaux:

L'un jamais ne se fourvoie;

Et c'est celui que toujours

L'Olympe en corps nous envoie:

L'autre s'écarte en son cours;

Ce n'est qu'aux monts qu'il en coûte;

Bien souvent même il se perd;

Et ce dernier en sa route

Nous vient du seul Jupiter.

[Illustration]

[Illustration]

XXI

LE FAUCON ET LE CHAPON.

Une traîtresse voix bien souvent nous appelle;

Ne vous pressez donc nullement:

Ce n'étoit pas un sot, non, non, et croyez-m'en,

Que le chien de Jean de Nivelle.

Un citoyen du Mans, chapon de son métier,

Étoit sommé de comparoître

Par-devant les lares du maître,

Au pied d'un tribunal que nous nommons foyer.

Tous les gens lui crioient, pour déguiser la chose:

Petit, petit, petit! mais, loin de s'y fier,

Le Normand et demi laissoit les gens crier.

Serviteur, disoit-il; votre appât est grossier.

On ne m'y tient pas, et pour cause.

Cependant un faucon sur sa perche voyoit

Notre Manceau qui s'enfuyoit.

Les chapons ont en nous fort peu de confiance,

Soit instinct, soit expérience.

Celui-ci, qui ne fut qu'avec peine attrapé,

Devoit, le lendemain, être d'un grand soupé,

Fort à l'aise en un plat, honneur dont la volaille

Se seroit passée aisément.

L'oiseau chasseur lui dit: Ton peu d'entendement

Me rend tout étonné. Vous n'êtes que racaille,

Gens grossiers, sans esprit, à qui l'on n'apprend rien.

Pour moi, je sais chasser et revenir au maître.

Le vois-tu pas à la fenêtre?

Il t'attend: es-tu sourd? Je n'entends que trop bien,

Repartit le chapon; mais que me veut-il dire?

Et ce beau cuisinier armé d'un grand couteau?

Reviendrois-tu pour cet appeau?

Laisse-moi fuir; cesse de rire

De l'indocilité qui me fait envoler

Lorsque d'un ton si doux on s'en vient m'appeler.

Si tu voyois mettre à la broche

Tous les jours autant de faucons

Que j'y vois mettre de chapons,

Tu ne me ferois pas un semblable reproche.

[Illustration]

[Illustration]

XXII

LE CHAT ET LE RAT.

Quatre animaux divers, le chat grippe-fromage,

Triste oiseau le hibou, ronge-maille le rat,

Dame belette au long corsage,

Toutes gens d'esprit scélérat,

Hantoient le tronc pourri d'un pin vieux et sauvage.

Tant y furent, qu'un soir à l'entour de ce pin

L'homme tendit ses rets. Le chat, de grand matin,

Sort pour aller chercher sa proie.

Les derniers traits de l'ombre empêchent qu'il ne voie

Le filet: il y tombe en danger de mourir;

Et mon chat de crier, et le rat d'accourir:

L'un plein de désespoir, et l'autre plein de joie;

Il voyoit dans les lacs son mortel ennemi.

Le pauvre chat dit: Cher ami,

Les marques de ta bienveillance

Sont communes en mon endroit.

Viens m'aider à sortir du piége où l'ignorance

M'a fait tomber. C'est à bon droit

Que seul entre les tiens, par amour singulière,

Je t'ai toujours choyé, t'aimant comme mes yeux.

Je n'en ai point regret, et j'en rends grâce aux dieux.

J'allois leur faire ma prière,

Comme tout dévot chat en use les matins;

Ce réseau me retient: ma vie est en tes mains;

Viens dissoudre ces nœuds. Et quelle récompense

En aurai-je? reprit le rat.

Je jure éternelle alliance

Avec toi, repartit le chat.

Dispose de ma griffe, et sois en assurance:

Envers et contre tous je te protégerai,

Et la belette mangerai

Avec l'époux de la chouette:

Ils t'en veulent tous deux. Le rat dit: Idiot!

Moi ton libérateur! je ne suis pas si sot.

Puis il s'en va vers sa retraite.

La belette étoit près du trou.

Le rat grimpe plus haut; il y voit le hibou.

Dangers de toutes parts, le plus pressant l'emporte.

Ronge-maille retourne au chat, et fait en sorte

Qu'il détache un chaînon, puis un autre, et puis tant

Qu'il dégage enfin l'hypocrite.

L'homme paroît en cet instant;

Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite.

A quelque temps de là, notre chat vit de loin

Son rat, qui se tenoit alerte et sur ses gardes:

Ah! mon frère, dit-il, viens m'embrasser: ton soin

Me fait injure; tu regardes

Comme ennemi ton allié.

Penses-tu que j'aie oublié

Qu'après Dieu je te dois la vie?

Et moi, reprit le rat, penses-tu que j'oublie

Ton naturel? Aucun traité

Peut-il forcer un chat à la reconnoissance?

S'assure-t-on sur l'alliance

Qu'a faite la nécessité?

[Illustration]

[Illustration]

XXIII

LE TORRENT ET LA RIVIÈRE.

Avec grand bruit et grand fracas

Un torrent tomboit des montagnes;

Tout fuyoit devant lui: l'horreur suivoit ses pas,

Il faisoit trembler les campagnes.

Nul voyageur n'osoit passer

Une barrière si puissante;

Un seul vit les voleurs; et, se sentant presser,

Il mit entre eux et lui cette onde menaçante.

Ce n'étoit que menace et bruit sans profondeur;

Notre homme enfin n'eut que la peur.

Ce succès lui donnant courage,

Et les mêmes voleurs le poursuivant toujours,

Il rencontra sur son passage

Une rivière dont le cours,

Image d'un sommeil doux, paisible et tranquille,

Lui fit croire d'abord ce trajet fort facile:

Point de bords escarpés, un sable pur et net.

Il entre; et son cheval le met

A couvert des voleurs, mais non de l'onde noire:

Tous deux au Styx allèrent boire;

Tous deux, à nager malheureux,

Allèrent traverser, au séjour ténébreux,

Bien d'autres fleuves que les nôtres.

Les gens sans bruit sont dangereux;

Il n'en est pas ainsi des autres.

[Illustration]

[Illustration]

XXIV

L'ÉDUCATION.

Laridon et César, frères dont l'origine

Venoit de chiens fameux, beaux, bien faits et hardis,

A deux maîtres divers échus au temps jadis,

Hantoient l'un les forêts, et l'autre la cuisine.

Ils avoient eu d'abord chacun un autre nom;

Mais la diverse nourriture

Fortifiant en l'un cette heureuse nature,

En l'autre l'altérant, un certain marmiton

Nomma celui-ci Laridon.

Son frère, ayant couru mainte haute aventure,

Mis maint cerf aux abois, maint sanglier abattu,

Fut le premier César que la gent chienne ait eu.

On eut soin d'empêcher qu'une indigne maîtresse

Ne fît en ses enfants dégénérer son sang.

Laridon négligé témoignoit sa tendresse

A l'objet le premier passant.

Il peupla tout de son engeance:

Tournebroches par lui rendus communs en France

Y font un corps à part, gens fuyant les hasards,

Peuple antipode des Césars.

On ne suit pas toujours ses aïeux ni son père:

Le peu de soin, le temps, tout fait qu'on dégénère.

Faute de cultiver la nature et ses dons,

Oh! combien de Césars deviendront Laridons!

[Illustration]

[Illustration]

XXV

LES DEUX CHIENS ET L'ANE MORT.

Les vertus devroient être sœurs,

Ainsi que les vices sont frères.

Dès que l'un de ceux-ci s'empare de nos cœurs,

Tous viennent à la file, il ne s'en manque guères:

J'entends de ceux qui, n'étant pas contraires,

Peuvent loger sous même toit.

A l'égard des vertus, rarement on les voit

Toutes en un sujet éminemment placées

Se tenir par la main sans être dispersées.

L'un est vaillant, mais prompt; l'autre est prudent, mais froid.

Parmi les animaux, le chien se pique d'être

Soigneux et fidèle à son maître;

Mais il est sot, il est gourmand.

Témoin ces deux mâtins qui, dans l'éloignement,

Virent un âne mort qui flottoit sur les ondes.

Le vent de plus en plus l'éloignoit de nos chiens.

Ami, dit l'un, tes yeux sont meilleurs que les miens:

Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes:

J'y crois voir quelque chose. Est-ce un bœuf? un cheval?

Eh! qu'importe quel animal?

Dit l'un de ces mâtins; voilà toujours curée.

Le point est de l'avoir: car le trajet est grand;

Et de plus il nous faut nager contre le vent.

Buvons toute cette eau; notre gorge altérée

En viendra bien à bout: ce corps demeurera

Bientôt à sec; et ce sera

Provision pour la semaine.

Voilà mes chiens à boire: ils perdirent l'haleine,

Et puis la vie; ils firent tant

Qu'on les vit crever à l'instant.

L'homme est ainsi bâti: quand un sujet l'enflamme,

L'impossibilité disparoît à son âme.

Combien fait-il de vœux, combien perd-il de pas,

S'outrant pour acquérir des biens ou de la gloire!

Si j'arrondissois mes États!

Si je pouvois remplir mes coffres de ducats!

Si j'apprenois l'hébreu, les sciences, l'histoire!

Tout cela, c'est la mer à boire;

Mais rien à l'homme ne suffit.

Pour fournir aux projets que forme un seul esprit,

Il faudroit quatre corps; encor, loin d'y suffire,

A mi-chemin je crois que tous demeureroient:

Quatre Mathusalem bout à bout ne pourroient

Mettre à fin ce qu'un seul désire.

[Illustration]

[Illustration]

XXVI

DÉMOCRITE ET LES ABDÉRITAINS[60].

Que j'ai toujours haï les pensers du vulgaire!

Qu'il me semble profane, injuste et téméraire,

Mettant de faux milieux entre la chose et lui,

Et mesurant par soi ce qu'il voit en autrui!

Le maître d'Épicure en fit l'apprentissage.

Son pays le crut fou. Petits esprits! Mais quoi!

Aucun n'est prophète chez soi.

Ces gens étoient les fous; Démocrite, le sage.

L'erreur alla si loin qu'Abdère députa

Vers Hippocrate, et l'invita,

Par lettres et par ambassade,

A venir rétablir la raison du malade.

Notre concitoyen, disoient-ils en pleurant,

Perd l'esprit: la lecture a gâté Démocrite.

Nous l'estimerions plus s'il étoit ignorant.

Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite:

Peut-être même ils sont remplis

De Démocrites infinis.

Non content de ce songe, il y joint les atomes,

Enfants d'un cerveau creux, invisibles fantômes;

Et, mesurant les cieux sans bouger d'ici-bas,

Il connoît l'univers, et ne se connoît pas.

Un temps fut qu'il savoit accorder les débats:

Maintenant il parle à lui-même.

Venez, divin mortel, sa folie est extrême.

Hippocrate n'eut pas trop de foi pour ces gens;

Cependant il partit. Et voyez, je vous prie,

Quelles rencontres dans la vie

Le sort cause. Hippocrate arriva dans le temps

Que celui qu'on disoit n'avoir raison ni sens

Cherchoit, dans l'homme et dans la bête,

Quel siége a la raison, soit le cœur, soit la tête.

Sous un ombrage épais, assis près d'un ruisseau,

Les labyrinthes d'un cerveau

L'occupoient. Il avoit à ses pieds maint volume,

Et ne vit presque pas son ami s'avancer,

Attaché selon sa coutume.

Leur compliment fut court, ainsi qu'on peut penser:

Le sage est ménager du temps et des paroles.

Ayant donc mis à part les entretiens frivoles,

Et beaucoup raisonné sur l'homme et sur l'esprit,

Ils tombèrent sur la morale.

Il n'est pas besoin que j'étale

Tout ce que l'un et l'autre dit.

Le récit précédent suffit

Pour montrer que le peuple est juge récusable.

En quel sens est donc véritable

Ce que j'ai lu dans certain lieu,

Que sa voix est la voix de Dieu?

[60] Lettre d'Hippocrate adressée à Damagète.

[Illustration]

[Illustration]

XXVII

LE LOUP ET LE CHASSEUR.

Fureur d'accumuler, monstre de qui les yeux

Regardent comme un point tous les bienfaits des dieux,

Te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage?

Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons?

L'homme, sourd à ma voix comme à celle du sage,

Ne dira-t-il jamais: C'est assez, jouissons?

Hâte-toi, mon ami, tu n'as pas tant à vivre.

Je te rabats ce mot; car il vaut tout un livre:

Jouis.--Je le ferai.--Mais quand donc?--Dès demain.--

Eh! mon ami, la mort te peut prendre en chemin:

Jouis dès aujourd'hui; redoute un sort semblable

A celui du chasseur et du loup de ma fable.

Le premier de son arc avoit mis bas un daim.

Un faon de biche passe, et le voilà soudain

Compagnon du défunt: tous deux gisent sur l'herbe.

La proie étoit honnête, un daim avec un faon:

Tout modeste chasseur en eût été content;

Cependant un sanglier, monstre énorme et superbe,

Tente encor notre archer, friand de tels morceaux.

Autre habitant du Styx: la Parque et ses ciseaux

Avec peine y mordoient; la déesse infernale

Reprit à plusieurs fois l'heure au monstre fatale.

De la force du coup pourtant il s'abattit.

C'étoit assez de biens. Mais quoi! rien ne remplit

Les vastes appétits d'un faiseur de conquêtes.

Dans le temps que le porc revient à soi, l'archer

Voit le long du sillon une perdrix marcher;

Surcroît chétif aux autres têtes:

De son arc toutefois il bande les ressorts.

Le sanglier, rappelant les restes de sa vie,

Vient à lui, le découd, meurt vengé sur son corps;

Et la perdrix le remercie.

Cette part du récit s'adresse aux convoiteux:

L'avare aura pour lui le reste de l'exemple.

Un loup vit en passant ce spectacle piteux:

O Fortune! dit-il, je te promets un temple.

Quatre corps étendus! que de biens! mais pourtant

Il les faut ménager; ces rencontres sont rares.

(Ainsi s'excusent les avares.)

J'en aurai, dit le loup, pour un mois, pour autant:

Un, deux, trois, quatre corps; ce sont quatre semaines,

Si je sais compter, toutes pleines.

Commençons dans deux jours, et mangeons cependant

La corde de cet arc: il faut que l'on l'ait faite

De vrai boyau; l'odeur me le témoigne assez.

En disant ces mots, il se jette

Sur l'arc, qui se détend, et fait de la sagette[61]

Un nouveau mort: mon loup a les boyaux percés.

Je reviens à mon texte. Il faut que l'on jouisse;

Témoin ces deux gloutons punis d'un sort commun:

La convoitise perdit l'un,

L'autre périt par l'avarice.

[61] _Sagette_ pour _flèche_, vieux mot, du latin _sagitta_.

FIN DU LIVRE HUITIÈME.

[Illustration: LIVRE 9.]

[Illustration]

I

LE DÉPOSITAIRE INFIDÈLE.

Grâce aux Filles de mémoire,

J'ai chanté les animaux;

Peut-être d'autres héros

M'auroient acquis moins de gloire.

Le loup, en langue des dieux,

Parle au chien dans mes ouvrages:

Les bêtes à qui mieux mieux

Y font divers personnages,

Les uns fous, les autres sages;

De telle sorte pourtant

Que les fous vont l'emportant:

La mesure en est plus pleine.

Je mets aussi sur la scène

Des trompeurs, des scélérats,

Des tyrans et des ingrats,

Mainte imprudente pécore,

Force sots, force flatteurs;

Je pourrois y joindre encore

Des légions de menteurs:

Tout homme ment, dit le Sage.

S'il n'y mettoit seulement

Que les gens de bas étage,

On pourroit aucunement

Souffrir ce défaut aux hommes;

Mais que tous, tant que nous sommes,

Nous mentions, grand et petit,

Si quelque autre l'avoit dit,

Je soutiendrois le contraire.

Et même qui mentiroit

Comme Ésope et comme Homère,

Un vrai menteur ne seroit:

Le doux charme de maint songe

Par leur bel art inventé,

Sous les habits du mensonge

Nous offre la vérité.

L'un et l'autre a fait un livre

Que je tiens digne de vivre

Sans fin, et plus, s'il se peut.

Comme eux ne ment pas qui veut.

Mais mentir comme sut faire

Un certain dépositaire,

Payé par son propre mot,

Est d'un méchant et d'un sot.

Voici le fait:

Un trafiquant de Perse,

Chez son voisin, s'en allant en commerce,

Mit en dépôt un cent de fer un jour.

Mon fer? dit-il, quand il fut de retour.--

Votre fer! il n'est plus: j'ai regret de vous dire

Qu'un rat l'a mangé tout entier.

J'en ai grondé mes gens; mais qu'y faire? un grenier

A toujours quelque trou. Le trafiquant admire

Un tel prodige, et feint de le croire pourtant.

Au bout de quelques jours il détourne l'enfant

Du perfide voisin; puis à souper convie

Le père qui s'excuse, et lui dit en pleurant:

Dispensez-moi, je vous supplie;

Tous plaisirs pour moi sont perdus.

J'aimois un fils plus que ma vie:

Je n'ai que lui; que dis-je? hélas! je ne l'ai plus!

On me l'a dérobé: plaignez mon infortune.

Le marchand repartit: Hier au soir, sur la brune

Un chat-huant s'en vint votre fils enlever;

Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter,

Le père dit: Comment voulez-vous que je croie

Qu'un hibou pût jamais emporter cette proie?

Mon fils en un besoin eût pris le chat-huant.--

Je ne vous dirai point, reprit l'autre, comment;

Mais enfin je l'ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je;

Et ne vois rien qui vous oblige

D'en douter un moment, après ce que je dis.

Faut-il que vous trouviez étrange

Que les chats-huants d'un pays

Où le quintal de fer par un seul rat se mange,

Enlèvent un garçon pesant un demi-cent?

L'autre vit où tendoit cette feinte aventure:

Il rendit le fer au marchand,

Qui lui rendit sa géniture.

Même dispute avint entre deux voyageurs.

L'un d'eux étoit de ces conteurs

Qui n'ont jamais rien vu qu'avec un microscope;

Tout est géant chez eux: écoutez-les, l'Europe,

Comme l'Afrique, aura des monstres à foison.

Celui-ci se croyoit l'hyperbole permise:

J'ai vu, dit-il, un chou plus grand qu'une maison.

Et moi, dit l'autre, un pot aussi grand qu'une église.

Le premier se moquant, l'autre reprit: Tout doux:

On le fit pour cuire vos choux.

L'homme au pot fut plaisant, l'homme au fer fut habile.

Quand l'absurde est outré, on lui fait trop d'honneur

De vouloir par raison combattre son erreur:

Enchérir est plus court, sans s'échauffer la bile.

[Illustration]

[Illustration]

II

LES DEUX PIGEONS.

Deux pigeons s'aimoient d'amour tendre:

L'un d'eux, s'ennuyant au logis,

Fut assez fou pour entreprendre

Un voyage en lointain pays.

L'autre lui dit: Qu'allez-vous faire?

Voulez-vous quitter votre frère?

L'absence est le plus grand des maux:

Non pas pour vous, cruel! Au moins que les travaux

Les dangers, les soins du voyage

Changent un peu votre courage.

Encor, si la saison s'avançoit davantage!

Attendez les zéphyrs: qui vous presse? un corbeau

Tout à l'heure annonçoit malheur à quelque oiseau.

Je ne songerai plus que rencontre funeste,

Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je, il pleut:

Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,

Bon souper, bon gîte, et le reste?

Ce discours ébranla le cœur

De notre imprudent voyageur.

Mais le désir de voir et l'humeur inquiète

L'emportèrent enfin. Il dit: Ne pleurez point.

Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite,

Je reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures à mon frère;

Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère

N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint

Vous sera d'un plaisir extrême.

Je dirai: J'étois là; telle chose m'avint:

Vous y croirez être vous-même.

A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu.

Le voyageur s'éloigne, et voilà qu'un nuage

L'oblige de chercher retraite en quelque lieu.

Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage

Maltraita le pigeon en dépit du feuillage.

L'air devenu serein, il part tout morfondu,

Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie,

Dans un champ à l'écart voit du blé répandu,

Voit un pigeon auprès: cela lui donne envie:

Il y vole, il est pris: ce blé couvroit d'un lacs

Les menteurs et traîtres appâts.

Le lacs étoit usé; si bien que de son aile,

De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin.

Quelque plume y périt; et le pis du destin

Fut qu'un certain vautour, à la serre cruelle,

Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle,

Et les morceaux du lacs qui l'avoit attrapé,

Sembloit un forçat échappé.

Le vautour s'en alloit le lier[62], quand des nues

Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.

Le pigeon profita du conflit des voleurs,

S'envola, s'abattit auprès d'une masure,

Crut pour ce coup que ses malheurs

Finiroient par cette aventure;

Mais un fripon d'enfant (cet âge est sans pitié)

Prit sa fronde, et du coup tua plus d'à moitié

La volatile malheureuse,

Qui, maudissant sa curiosité,

Traînant l'aile, et tirant le pied,

Demi-morte et demi-boiteuse,

Droit au logis s'en retourna:

Que bien, que mal, elle arriva

Sans autre aventure fâcheuse.

Voilà nos gens rejoints, et je laisse à juger

De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.

Amants, heureux amants, voulez-vous voyager

Que ce soit aux rives prochaines.

Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,

Toujours divers, toujours nouveau;

Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste

J'ai quelquefois aimé: je n'aurois pas alors,

Contre le Louvre et ses trésors,

Contre le firmament et sa voûte céleste,

Changé les bois, changé les lieux,

Honorés par les pas, éclairés par les yeux

De l'aimable et jeune bergère

Pour qui, sous le fils de Cythère,

Je servis, engagé par mes premiers serments.

Hélas! quand reviendront de semblables moments?

Faut-il que tant d'objets si doux et si charmants

Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète!

Ah! si mon cœur osoit encor se renflammer!

Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête?

Ai-je passé le temps d'aimer?

[62] Le saisir dans ses serres: terme de fauconnerie.

[Illustration]

[Illustration]

III

LE SINGE ET LE LÉOPARD.

Fables de La Fontaine · 第 12 / 19 段