Certain couple d'amis, en un bourg établi,

Possédoit quelque bien. L'un soupiroit sans cesse

Pour la Fortune; il dit à l'autre un jour:

Si nous quittions notre séjour?

Vous savez que nul n'est prophète

En son pays; cherchons notre aventure ailleurs.

Cherchez, dit l'autre ami; pour moi, je ne souhaite

Ni climats ni destins meilleurs.

Contentez-vous; suivez votre humeur inquiète:

Vous reviendrez bientôt. Je fais vœu cependant

De dormir en vous attendant.

L'ambitieux, ou, si l'on veut, l'avare,

S'en va par voie et par chemin.

Il arriva le lendemain

En un lieu que devoit la déesse bizarre

Fréquenter sur tout autre; et ce lieu, c'est la cour.

Là donc pour quelque temps il fixe son séjour,

Se trouvant au coucher, au lever, à ces heures

Que l'on sait être les meilleures;

Bref, se trouvant à tout et n'arrivant à rien.

Qu'est ceci? se dit-il; cherchons ailleurs du bien.

La Fortune pourtant habite ces demeures;

Je la vois tous les jours entrer chez celui-ci,

Chez celui-là: d'où vient qu'aussi

Je ne puis héberger cette capricieuse?

On me l'avoit bien dit, que des gens de ce lieu

L'on n'aime pas toujours l'humeur ambitieuse.

Adieu, messieurs de cour; messieurs de cour, adieu;

Suivez jusques au bout une ombre qui vous flatte.

La Fortune a, dit-on, des temples à Surate:

Allons là. Ce fut un de dire et s'embarquer.

Ames de bronze, humains, celui-là fut sans doute

Armé de diamant, qui tenta cette route,

Et le premier osa l'abîme défier!

Celui-ci, pendant son voyage,

Tourna les yeux vers son village

Plus d'une fois, essuyant les dangers

Des pirates, des vents, du calme et des rochers,

Ministres de la Mort: avec beaucoup de peines

On s'en va la chercher en des rives lointaines,

La trouvant assez tôt sans quitter la maison.

L'homme arrive au Mogol: on lui dit qu'au Japon

La Fortune pour lors distribuoit ses grâces.

Il y court. Les mers étoient lasses

De le porter; et tout le fruit

Qu'il tira de ses longs voyages,

Ce fut cette leçon que donnent les sauvages:

Demeure en ton pays, par la nature instruit.

Le Japon ne fut pas plus heureux à cet homme

Que le Mogol l'avoit été:

Ce qui lui fit conclure en somme

Qu'il avoit à grand tort son village quitté.

Il renonce aux courses ingrates,

Revient en son pays, voit de loin ses pénates,

Pleure de joie, et dit: Heureux qui vit chez soi,

De régler ses désirs faisant tout son emploi!

Il ne sait que par ouï-dire

Ce que c'est que la cour, la mer, et ton empire,

Fortune, qui nous fais passer devant les yeux

Des dignités, des biens que jusqu'au bout du monde

On suit, sans que l'effet aux promesses réponde.

Désormais je ne bouge, et ferai cent fois mieux.

En raisonnant de cette sorte,

Et contre la Fortune ayant pris ce conseil,

Il la trouve assise à la porte

De son ami plongé dans un profond sommeil.

[Illustration]

[Illustration]

XIII

LES DEUX COQS.

Deux coqs vivoient en paix: une poule survint,

Et voilà la guerre allumée.

Amour, tu perdis Troie! et c'est de toi que vint

Cette querelle envenimée

Où du sang des dieux même on vit le Xanthe teint!

Longtemps entre nos coqs le combat se maintint.

Le bruit s'en répandit par tout le voisinage:

La gent qui porte crête au spectacle accourut;

Plus d'une Hélène au beau plumage

Fut le prix du vainqueur. Le vaincu disparut:

Il alla se cacher au fond de sa retraite,

Pleura sa gloire et ses amours,

Ses amours qu'un rival, tout fier de sa défaite,

Possédoit à ses yeux. Il voyoit tous les jours

Cet objet rallumer sa haine et son courage;

Il aiguisoit son bec, battoit l'air et ses flancs,

Et s'exerçant contre les vents,

S'armoit d'une jalouse rage.

Il n'en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits

S'alla percher, et chanter sa victoire.

Un vautour entendit sa voix:

Adieu les amours et la gloire;

Tout cet orgueil périt sous l'ongle du vautour.

Enfin, par un fatal retour,

Son rival autour de la poule

S'en revint faire le coquet.

Je laisse à penser quel caquet;

Car il eut des femmes en foule.

La Fortune se plaît à faire de ces coups:

Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.

Défions-nous du Sort, et prenons garde à nous

Après le gain d'une bataille.

[Illustration]

[Illustration]

XIV

L'INGRATITUDE ET L'INJUSTICE DES HOMMES ENVERS LA FORTUNE.

Un trafiquant sur mer, par bonheur, s'enrichit.

Il triompha des vents pendant plus d'un voyage:

Gouffre, banc, ni rocher, n'exigea de péage

D'aucun de ses ballots; le Sort l'en affranchit.

Sur tous ses compagnons Atropos et Neptune

Recueillirent leurs droits, tandis que la Fortune

Prenoit soin d'amener son marchand à bon port:

Facteurs, associés, chacun lui fut fidèle.

Il vendit son tabac, son sucre, sa cannelle,

Ce qu'il voulut, sa porcelaine encor;

Le luxe et la folie enflèrent son trésor;

Bref, il plut dans son escarcelle.

On ne parlait chez lui que par doubles ducats;

Et mon homme d'avoir chiens, chevaux et carrosses;

Ses jours de jeûne étoient des noces.

Un sien ami, voyant ces somptueux repas,

Lui dit: Et d'où vient donc un si bon ordinaire?--

Et d'où me viendroit-il que de mon savoir-faire?

Je n'en dois rien qu'à moi, qu'à mes soins, qu'au talent

De risquer à propos, et bien placer l'argent.

Le profit lui semblant une fort douce chose,

Il risqua de nouveau le gain qu'il avoit fait;

Mais rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait.

Son imprudence en fut la cause:

Un vaisseau mal frété périt au premier vent;

Un autre, mal pourvu des armes nécessaires,

Fut enlevé par les corsaires;

Un troisième au port arrivant,

Rien n'eut cours ni débit: le luxe et la folie

N'étoient plus tels qu'auparavant.

Enfin ses facteurs le trompant,

Et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie,

Mis beaucoup en plaisirs, en bâtiments beaucoup,

Il devint pauvre tout d'un coup.

Son ami, le voyant en mauvais équipage,

Lui dit: D'où vient cela?--De la Fortune, hélas!--

Consolez-vous, dit l'autre: et s'il ne lui plaît pas

Que vous soyez heureux, tout au moins soyez sage.

Je ne sais s'il crut ce conseil;

Mais je sais que chacun impute, en cas pareil,

Son bonheur à son industrie;

Et si de quelque échec notre faute est suivie,

Nous disons injures au Sort.

Chose n'est ici plus commune.

Le bien, nous le faisons; le mal, c'est la Fortune:

On a toujours raison, le Destin toujours tort.

[Illustration]

[Illustration]

XV

LES DEVINERESSES[52].

C'est souvent du hasard que naît l'opinion,

Et c'est l'opinion qui fait toujours la vogue.

Je pourrois fonder ce prologue

Sur gens de tous états: tout est prévention,

Cabale, entêtement; point ou peu de justice.

C'est un torrent: qu'y faire? il faut qu'il ait son cours

Cela fut, et sera toujours.

Une femme, à Paris, faisoit la pythonisse:

On l'allait consulter sur chaque événement;

Perdait-on un chiffon, avait-on un amant,

Un mari vivant trop, au gré de son épouse,

Une mère fâcheuse, une femme jalouse;

Chez la devineuse on couroit

Pour se faire annoncer ce que l'on désiroit.

Son fait consistoit en adresse:

Quelques termes de l'art, beaucoup de hardiesse,

Du hasard quelquefois, tout cela concouroit,

Tout cela bien souvent faisoit crier miracle.

Enfin, quoique ignorante à vingt et trois carats,

Elle passoit pour un oracle.

L'oracle étoit logé dedans un galetas:

Là, cette femme emplit sa bourse,

Et, sans avoir d'autre ressource,

Gagne de quoi donner un rang à son mari;

Elle achète un office, une maison aussi.

Voilà le galetas rempli

D'une nouvelle hôtesse, à qui toute la ville,

Femmes, filles, valets, gros messieurs, tout enfin

Alloit, comme autrefois, demander son destin;

Le galetas devint l'antre de la Sibylle.

L'autre femelle avoit achalandé ce lieu.

Cette dernière femme eut beau faire, eut beau dire,

Moi devine[53]! on se moque: eh! messieurs, sais-je lire?

Je n'ai jamais appris que ma Croix de par Dieu.

Point de raisons: fallut deviner et prédire,

Mettre à part force bons ducats,

Et gagner malgré soi plus que deux avocats.

Le meuble et l'équipage aidoient fort à la chose:

Quatre siéges boiteux, un manche de balai,

Tout sentoit son sabbat et sa métamorphose.

Quand cette femme auroit dit vrai

Dans une chambre tapissée,

On s'en seroit moqué: la vogue étoit passée

Au galetas; il avoit le crédit.

L'autre femme se morfondit.

L'enseigne fait la chalandise.

J'ai vu dans le palais une robe mal mise

Gagner gros: les gens l'avoient prise

Pour maître tel, qui traînoit après soi

Force écoutants. Demandez-moi pourquoi.

[52] Sujet emprunté à _la Devineresse_ comédie de Visé et Thomas

Corneille.

[53] On voit que La Fontaine emploie successivement les mots

_devineresse_, _devineuse_ et _devine_, quoique le premier seulement

soit français.

[Illustration]

[Illustration]

XVI

LE CHAT, LA BELETTE ET LE PETIT LAPIN.

Du palais d'un jeune lapin

Dame belette, un beau matin,

S'empara: c'est une rusée.

Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée.

Elle porta chez lui ses pénates, un jour

Qu'il étoit allé faire à l'aurore sa cour,

Parmi le thym et la rosée.

Après qu'il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,

Jeannot lapin retourne aux souterrains séjours.

La belette avoit mis le nez à la fenêtre.

O dieux hospitaliers! que vois-je ici paroître?

Dit l'animal chassé du paternel logis.

Holà! madame la belette,

Que l'on déloge sans trompette,

Ou je vais avertir tous les rats du pays.

La dame au nez pointu répondit que la terre

Étoit au premier occupant.

C'étoit un beau sujet de guerre,

Qu'un logis où lui-même il n'entroit qu'en rampant!

Et quand ce seroit un royaume,

Je voudrois bien savoir, dit-elle, quelle loi

En a pour toujours fait l'octroi

A Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,

Plutôt qu'à Paul, plutôt qu'à moi.

Jean lapin allégua la coutume et l'usage:

Ce sont, dit-il, leurs lois qui m'ont de ce logis

Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils,

L'ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.

Le premier occupant, est-ce une loi plus sage?

Or bien, sans crier davantage,

Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis.

C'étoit un chat vivant comme un dévot ermite,

Un chat faisant la chattemite,

Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,

Arbitre expert sur tous les cas.

Jean lapin pour juge l'agrée.

Les voilà tous deux arrivés

Devant sa majesté fourrée.

Grippeminaud[54] leur dit: Mes enfants, approchez,

Approchez; je suis sourd, les ans en sont la cause.

L'un et l'autre approcha, ne craignant nulle chose.

Aussitôt qu'à portée il vit les contestants,

Grippeminaud le bon apôtre,

Jetant des deux côtés la griffe en même temps,

Mit les plaideurs d'accord en croquant l'un et l'autre.

Ceci ressemble fort aux débats qu'ont parfois

Les petits souverains se rapportant aux rois.

[54] Raminagrobis et Grippeminaud sont des noms empruntés de Rabelais.

[Illustration]

[Illustration]

XVII

LA TÊTE ET LA QUEUE DU SERPENT.

Le serpent a deux parties

Du genre humain ennemies,

Tête et queue; et toutes deux

Ont acquis un nom fameux

Auprès des Parques cruelles:

Si bien qu'autrefois entre elles

Il survint de grands débats

Pour le pas.

La tête avoit toujours marché devant la queue.

La queue au ciel se plaignit,

Et lui dit:

Je fais mainte et mainte lieue

Comme il plaît à celle-ci:

Croit-elle que toujours j'en veuille user ainsi?

Je suis son humble servante.

On m'a faite, Dieu merci,

Sa sœur, et non sa suivante.

Toutes deux de même sang,

Traitez-nous de même sorte:

Aussi bien qu'elle je porte

Un poison prompt et puissant.

Enfin, voilà ma requête:

C'est à vous de commander

Qu'on me laisse précéder,

A mon tour, ma sœur la tête.

Je la conduirai si bien,

Qu'on ne se plaindra de rien.

Le ciel eut pour ses vœux une bonté cruelle.

Souvent sa complaisance a de méchants effets.

Il devroit être sourd aux aveugles souhaits.

Il ne le fut pas lors; et la guide[55] nouvelle,

Qui ne voyoit, au grand jour,

Pas plus clair que dans un four,

Donnoit tantôt contre un marbre,

Contre un passant, contre un arbre;

Droit aux ondes du Styx elle mena sa sœur.

Malheureux les États tombés dans son erreur!

[55] Du temps de La Fontaine, ce mot s'employait encore au féminin dans

une acception qui n'admet plus aujourd'hui que le masculin.

(_Note des Éditeurs._)

[Illustration]

[Illustration]

XVIII

UN ANIMAL DANS LA LUNE[56].

Pendant qu'un philosophe assure

Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés,

Un autre philosophe jure

Qu'ils ne nous ont jamais trompés.

Tous les deux ont raison; et la philosophie

Dit vrai quand elle dit que les sens tromperont,

Tant que sur leur rapport les hommes jugeront;

Mais aussi, si l'on rectifie

L'image de l'objet sur son éloignement,

Sur le milieu qui l'environne,

Sur l'organe et sur l'instrument,

Les sens ne tromperont personne.

La nature ordonna ces choses sagement:

J'en dirai quelque jour les raisons amplement.

J'aperçois le soleil: quelle en est la figure?

Ici-bas ce grand corps n'a que trois pieds de tour;

Mais si je le voyais là-haut dans son séjour,

Que seroit-ce à mes yeux, que l'œil de la nature?

Sa distance me fait juger de sa grandeur;

Sur l'angle et les côtés ma main la détermine.

L'ignorant le croit plat; j'épaissis sa rondeur:

Je le rends immobile; et la terre chemine.

Bref, je démens mes yeux en toute sa machine:

Ce sens ne me nuit point par son illusion.

Mon âme, en toute occasion,

Développe le vrai caché sous l'apparence;

Je ne suis point d'intelligence

Avecque mes regards peut-être un peu trop prompts,

Ni mon oreille, lente à m'apporter les sons.

Quand l'eau courbe un bâton, ma raison le redresse:

La raison décide en maîtresse.

Mes yeux, moyennant ce secours,

Ne me trompent jamais en me mentant toujours.

Si je crois leur rapport, erreur assez commune,

Une tête de femme est au corps de la lune.

Y peut-elle être? non. D'où vient donc cet objet?

Quelques lieux inégaux font de loin cet effet.

La lune nulle part n'a sa surface unie:

Montueuse en des lieux, en d'autres aplanie,

L'ombre avec la lumière y peut tracer souvent

Un homme, un bœuf, un éléphant.

Naguère l'Angleterre y vit chose pareille.

La lunette placée, un animal nouveau

Parut dans cet astre si beau,

Et chacun de crier merveille.

Il étoit arrivé là-haut un changement

Qui présageoit sans doute un grand événement.

Savait-on si la guerre entre tant de puissances

N'en étoit point l'effet? le monarque accourut:

Il favorise en roi ces hautes connoissances.

Le monstre dans la lune à son tour lui parut.

C'étoit une souris cachée entre les verres:

Dans la lunette étoit la source de ces guerres.

On en rit. Peuple heureux! quand pourront les François

Se donner, comme vous, entiers à ces emplois!

Mars nous fait recueillir d'amples moissons de gloire:

C'est à nos ennemis de craindre les combats,

A nous de les chercher, certains que la Victoire,

Amante de Louis, partout suivra ses pas.

Ses lauriers nous rendront célèbres dans l'histoire.

Même les filles de Mémoire

Ne nous ont point quittés; nous goûtons des plaisirs:

La paix fait nos souhaits, et non point nos soupirs.

Charles[57] en sait jouir: il sauroit dans la guerre

Signaler sa valeur, et mener l'Angleterre

A ces jeux qu'en repos elle voit aujourd'hui.

Cependant, s'il pouvoit apaiser la querelle,

Que d'encens! Est-il rien de plus digne de lui?

La carrière d'Auguste a-t-elle été moins belle

Que les fameux exploits du premier des Césars?

O peuple trop heureux! quand la paix viendra-t-elle

Nous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-arts?

[56] La Fontaine a pris le sujet de cette fable dans un fait

contemporain.

[57] Charles II, roi d'Angleterre.

[Illustration]

FIN DU LIVRE SEPTIÈME.

[Illustration: LIVRE 8.]

[Illustration]

I

LA MORT ET LE MOURANT.

La Mort ne surprend point le sage:

Il est toujours prêt à partir,

S'étant su lui-même avertir

Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage.

Ce temps, hélas! embrasse tous les temps:

Qu'on le partage en jours, en heures, en moments,

Il n'en est point qu'il ne comprenne

Dans le fatal tribut; tous sont de son domaine;

Et le premier instant où les enfants des rois

Ouvrent les yeux à la lumière

Est celui qui vient quelquefois

Fermer pour toujours leur paupière.

Défendez-vous par la grandeur;

Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse;

La Mort ravit tout sans pudeur:

Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.

Il n'est rien de moins ignoré;

Et, puisqu'il faut que je le die,

Rien où l'on soit moins préparé.

Un mourant, qui comptoit plus de cent ans de vie,

Se plaignoit à la Mort que précipitamment

Elle le contraignoit de partir tout à l'heure,

Sans qu'il eût fait son testament,

Sans l'avertir au moins. Est-il juste qu'on meure

Au pied levé? dit-il: attendez quelque peu;

Ma femme ne veut pas que je parte sans elle;

Il me reste à pourvoir un arrière-neveu;

Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile.

Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle!

Vieillard, lui dit la Mort, je ne t'ai point surpris;

Tu te plains sans raison de mon impatience:

Eh! n'as-tu pas cent ans? Trouve-moi dans Paris

Deux mortels aussi vieux; trouve-m'en dix en France.

Je devois, ce dis-tu, te donner quelque avis

Qui te disposât à la chose:

J'aurois trouvé ton testament tout fait,

Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait.

Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause

Du marcher et du mouvement,

Quand les esprits, le sentiment,

Quand tout faillit en toi? Plus de goût, plus d'ouïe;

Toute chose pour toi semble être évanouie;

Pour toi l'astre du jour prend des soins superflus:

Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.

Je t'ai fait voir tes camarades,

Ou morts, ou mourants, ou malades:

Qu'est-ce que tout cela, qu'un avertissement?

Allons, vieillard, et sans réplique.

Il n'importe à la république

Que tu fasses ton testament.

La Mort avoit raison: je voudrois qu'à cet âge

On sortît de la vie ainsi que d'un banquet,

Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet:

Car de combien peut-on retarder le voyage?

Tu murmures, vieillard; vois ces jeunes mourir;

Vois-les marcher, vois-les courir

A des morts, il est vrai, glorieuses et belles,

Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.

J'ai beau te le crier; mon zèle est indiscret:

Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.

[Illustration]

[Illustration]

II

LE SAVETIER ET LE FINANCIER.

Un savetier chantoit du matin jusqu'au soir;

C'étoit merveille de le voir,

Merveille de l'ouïr; il faisoit des passages,

Plus content qu'aucun des sept sages.

Son voisin, au contraire, étant tout cousu d'or,

Chantoit peu, dormoit moins encor;

C'étoit un homme de finance.

Si sur le point du jour parfois il sommeilloit,

Le savetier alors en chantant l'éveilloit;

Et le financier se plaignoit

Que les soins de la Providence

N'eussent pas au marché fait vendre le dormir,

Comme le manger et le boire.

En son hôtel il fait venir

Le chanteur, et lui dit: Or çà, sire Grégoire,

Que gagnez-vous par an?--Par an! ma foi, Monsieur,

Dit avec un ton de rieur

Le gaillard savetier, ce n'est point ma manière

De compter de la sorte; et je n'entasse guère

Un jour sur l'autre: il suffit qu'à la fin

J'attrape le bout de l'année;

Chaque jour amène son pain.--

Eh bien! que gagnez-vous, dites-moi, par journée?--

Tantôt plus, tantôt moins; le mal est que toujours

(Et sans cela nos gains seroient assez honnêtes),

Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours

Qu'il faut chômer; on nous ruine en fêtes:

L'une fait tort à l'autre; et monsieur le curé

De quelque nouveau saint charge toujours son prône.

Le financier, riant de sa naïveté,

Lui dit: Je veux vous mettre aujourd'hui sur le trône.

Prenez ces cent écus; gardez-les avec soin,

Pour vous en servir au besoin.

Le savetier crut voir tout l'argent que la terre

Avoit, depuis plus de cent ans,

Produit pour l'usage des gens.

Il retourne chez lui: dans sa cave il enserre

L'argent, et sa joie à la fois.

Plus de chant: il perdit la voix

Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.

Le sommeil quitta son logis;

Il eut pour hôtes les soucis,

Les soupçons, les alarmes vaines.

Tout le jour il avoit l'œil au guet; et la nuit,

Si quelque chat faisoit du bruit,

Le chat prenoit l'argent. A la fin le pauvre homme

S'en courut chez celui qu'il ne réveilloit plus:

Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,

Et reprenez vos cent écus.

[Illustration]

[Illustration]

III

LE LION, LE LOUP ET LE RENARD.

Un lion décrépit, goutteux, n'en pouvant plus,

Vouloit que l'on trouvât remède à la vieillesse.

Alléguer l'impossible aux rois, c'est un abus.

Celui-ci parmi chaque espèce

Mande des médecins: il en est de tous arts.

Médecins au lion viennent de toutes parts;

De tous côtés lui vient des donneurs de recettes,

Dans les visites qui sont faites,

Le renard se dispense et se tient clos et coi.

Le loup en fait sa cour, daube, au coucher du roi,

Son camarade absent. Le prince tout à l'heure

Veut qu'on aille enfumer renard dans sa demeure,

Qu'on le fasse venir. Il vient, est présenté;

Et sachant que le loup lui faisoit cette affaire:

Je crains, sire, dit-il, qu'un rapport peu sincère

Ne m'ait à mépris imputé

D'avoir différé cet hommage;

Mais j'étois en pèlerinage,

Et m'acquittois d'un vœu fait pour votre santé.

Même j'ai vu dans mon voyage

Gens experts et savants; leur ai dit la langueur

Dont votre majesté craint à bon droit la suite.

Vous ne manquez que de chaleur;

Le long âge en vous l'a détruite:

D'un loup écorché vif appliquez-vous la peau

Toute chaude et toute fumante:

Le secret sans doute en est beau

Pour la nature défaillante.

Messire loup vous servira,

S'il vous plaît, de robe de chambre.

Le roi goûte cet avis-là.

On écorche, on taille, on démembre

Messire loup. Le monarque en soupa,

Et de sa peau s'enveloppa.

Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire;

Faites, si vous pouvez, votre cour sans vous nuire:

Le mal se rend chez vous au quadruple du bien.

Les daubeurs ont leur tour d'une ou d'autre manière:

Vous êtes dans une carrière

Où l'on ne se pardonne rien.

[Illustration]

[Illustration]

IV

LE POUVOIR DES FABLES.

A M. DE BARILLON[58]

La qualité d'ambassadeur

Peut-elle s'abaisser à des contes vulgaires?

Vous puis-je offrir mes vers et leurs grâces légères?

S'ils osent quelquefois prendre un air de grandeur,

Seront-ils point traités par vous de téméraires?

Vous avez bien d'autres affaires

A démêler que les débats

Du lapin et de la belette.

Lisez-les, ne les lisez pas:

Mais empêchez qu'on ne nous mette

Toute l'Europe sur les bras.

Que de mille endroits de la terre

Il nous vienne des ennemis,

J'y consens: mais que l'Angleterre

Veuille que nos deux rois se lassent d'être amis,

J'ai peine à digérer la chose.

N'est-il point encor temps que Louis se repose?

Quel autre Hercule enfin ne se trouveroit las

De combattre cette hydre? et faut-il qu'elle oppose

Une nouvelle tête aux efforts de son bras?

Si votre esprit plein de souplesse,

Par éloquence et par adresse,

Peut adoucir les cœurs et détourner ce coup,

Je vous sacrifierai cent moutons: c'est beaucoup

Pour un habitant du Parnasse.

Cependant faites-moi la grâce

De prendre en don ce peu d'encens:

Prenez en gré mes vœux ardents,

Et le récit en vers qu'ici je vous dédie.

Son sujet vous convient; je n'en dirai pas plus;

Sur les éloges que l'envie

Doit avouer qui vous sont dus

Vous ne voulez pas qu'on appuie.

Dans Athène autrefois, peuple vain et léger,

Un orateur[59], voyant sa patrie en danger,

Courut à la tribune; et, d'un air tyrannique,

Voulant forcer les cœurs dans une république,

Il parla fortement sur le commun salut.

On ne l'écoutoit pas. L'orateur recourut

A ces figures violentes

Qui savent exciter les âmes les plus lentes:

Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu'il put;

Le vent emporta tout; personne ne s'émut.

L'animal aux têtes frivoles,

Étant fait à ces traits, ne daignoit l'écouter;

Tous regardoient ailleurs: il en vit s'arrêter

A des combats d'enfants, et point à ses paroles.

Que fit le harangueur? Il prit un autre tour.

Cérès, commença-t-il, faisoit voyage un jour

Avec l'anguille et l'hirondelle:

Un fleuve les arrête; et l'anguille en nageant,

Comme l'hirondelle en volant,

Le traversa bientôt. L'assemblée à l'instant

Cria tout d'une voix: Et Cérès, que fit-elle?

Ce qu'elle fit! un prompt courroux

L'anima d'abord contre vous.

Quoi! de contes d'enfants son peuple s'embarrasse;

Et du péril qui le menace

Lui seul entre les Grecs il néglige l'effet!

Que ne demandez-vous ce que Philippe fait!

A ce reproche l'assemblée,

Par l'apologue réveillée,

Se donne entière à l'orateur.

Un trait de fable en eut l'honneur.

Nous sommes tous d'Athène en ce point; et moi-même,

Au moment que je fais cette moralité,

Si Peau-d'âne m'étoit conté,

J'y prendrois un plaisir extrême.

Le monde est vieux, dit-on: je le crois; cependant

Il le faut amuser encor comme un enfant.

[58] Ambassadeur en Angleterre.

[59] Démades.

[Illustration]

[Illustration]

V

L'HOMME ET LA PUCE.

Par des vœux importuns nous fatiguons les dieux,

Souvent pour des sujets même indignes des hommes:

Il semble que le Ciel sur tous tant que nous sommes

Soit obligé d'avoir incessamment les yeux,

Et que le plus petit de la race mortelle,

A chaque pas qu'il fait, à chaque bagatelle,

Doive intriguer l'Olympe et tous ses citoyens,

Comme s'il s'agissoit des Grecs et des Troyens.

Un sot par une puce eut l'épaule mordue.

Dans les plis de ses draps elle alla se loger.

Hercule, ce dit-il, tu devois bien purger

La terre de cette hydre au printemps revenue!

Que fais-tu, Jupiter, que du haut de la nue

Tu n'en perdes la race, afin de me venger!

Pour tuer une puce, il vouloit obliger

Ces dieux à lui prêter leur foudre et leur massue.

[Illustration]

[Illustration]

VI

LES FEMMES ET LE SECRET.

Fables de La Fontaine · 第 10 / 19 段