Voici un second recueil de Fables que je présente au public. J'ai jugé

à propos de donner à la plupart de celles-ci un air et un tour un peu

différent de celui que j'ai donné aux premières, tant à cause de la

différence des sujets que pour remplir de plus de variété mon ouvrage.

Les traits familiers que j'ai semés avec assez d'abondance dans les

deux autres parties convenoient bien mieux aux inventions d'Ésope qu'à

ces dernières, où j'en use plus sobrement, pour ne pas tomber en des

répétitions; car le nombre de ces traits n'est pas infini. Il a donc

fallu que j'aie cherché d'autres enrichissements, et étendu davantage

les circonstances de ces récits, qui d'ailleurs me sembloient le

demander de la sorte. Pour peu que le lecteur y prenne garde, il le

reconnoîtra lui-même: ainsi je ne tiens pas qu'il soit nécessaire d'en

étaler ici les raisons, non plus que de dire où j'ai puisé ces derniers

sujets. Seulement je dirai, par reconnoissance, que j'en dois la plus

grande partie à Pilpay, sage Indien. Son livre a été traduit en toutes

les langues. Les gens du pays le croient fort ancien, et original à

l'égard d'Ésope, si ce n'est Ésope lui-même sous le nom du sage Locman.

Quelques autres m'ont fourni des sujets assez heureux. Enfin j'ai tâché

de mettre en ces deux dernières parties toute la diversité dont j'étois

capable.

[Illustration]

A

MADAME DE MONTESPAN

L'apologue est un don qui vient des immortels;

Ou, si c'est un présent des hommes,

Quiconque nous l'a fait mérite des autels:

Nous devons, tous tant que nous sommes,

Ériger en divinité

Le sage par qui fut ce bel art inventé.

C'est proprement un charme: il rend l'âme attentive,

Ou plutôt il la tient captive,

Nous attachant à des récits

Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits.

O vous qui l'imitez, Olympe, si ma muse

A quelquefois pris place à la table des dieux,

Sur ses dons aujourd'hui daignez porter les yeux;

Favorisez les jeux où mon esprit s'amuse!

Le Temps, qui détruit tout, respectant votre appui,

Me laissera franchir les ans dans cet ouvrage:

Tout auteur qui voudra vivre encore après lui

Doit s'acquérir votre suffrage.

C'est de vous que mes vers attendent tout leur prix:

Il n'est beauté dans nos écrits

Dont vous ne connoissiez jusques aux moindres traces.

Eh! qui connoît que vous les beautés et les grâces!

Paroles et regards, tout est charme dans vous.

Ma muse, en un sujet si doux,

Voudroit s'étendre davantage;

Mais il faut réserver à d'autres cet emploi;

Et d'un plus grand maître[47] que moi

Votre louange est le partage.

Olympe, c'est assez qu'à mon dernier ouvrage

Votre nom serve un jour de rempart et d'abri;

Protégez désormais le livre favori

Par qui j'ose espérer une seconde vie:

Sous vos seuls auspices ces vers

Seront jugés, malgré l'envie,

Dignes des yeux de l'univers.

Je ne mérite pas une faveur si grande;

La fable en son nom la demande:

Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous.

S'il procure à mes vers le bonheur de vous plaire,

Je croirai lui devoir un temple pour salaire:

Mais je ne veux bâtir des temples que pour vous.

[47] Ce grand maître était Louis XIV.

[Illustration]

[Illustration]

I

LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE.

Un mal qui répand la terreur,

Mal que le Ciel en sa fureur

Inventa pour punir les crimes de la terre,

La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom),

Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,

Faisoit aux animaux la guerre.

Ils ne mouroient pas tous, mais tous étoient frappés;

On n'en voyoit point d'occupés

A chercher le soutien d'une mourante vie;

Nul mets n'excitoit leur envie;

Ni loups ni renards n'épioient

La douce et l'innocente proie;

Les tourterelles se fuyoient:

Plus d'amour, partant plus de joie.

Le lion tint conseil, et dit: Mes chers amis,

Je crois que le Ciel a permis

Pour nos péchés cette infortune.

Que le plus coupable de nous

Se sacrifie aux traits du céleste courroux;

Peut-être il obtiendra la guérison commune.

L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents

On fait de pareils dévouements.

Ne nous flattons donc point; voyons sans indulgence

L'état de notre conscience.

Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,

J'ai dévoré force moutons.

Que m'avoient-ils faits? Nulle offense;

Même il m'est arrivé quelquefois de manger

Le berger.

Je me dévouerai donc, s'il le faut; mais je pense

Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi;

Car on doit souhaiter, selon toute justice,

Que le plus coupable périsse.

Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi;

Vos scrupules font voir trop de délicatesse.

Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce,

Est-ce un péché? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur,

En les croquant, beaucoup d'honneur;

Et quant au berger, l'on peut dire

Qu'il étoit digne de tous maux,

Étant de ces gens-là qui sur les animaux

Se font un chimérique empire.

Ainsi dit le renard, et flatteurs d'applaudir.

On n'osa trop approfondir

Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances,

Les moins pardonnables offenses:

Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,

Au dire de chacun, étoient de petits saints.

L'âne vint à son tour, et dit: J'ai souvenance

Qu'en un pré de moines passant,

La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense,

Quelque diable aussi me poussant,

Je tondis de ce pré la largeur de ma langue;

Je n'en avois nul droit, puisqu'il faut parler net.

A ces mots, on cria haro sur le baudet.

Un loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue

Qu'il falloit dévouer ce maudit animal,

Ce pelé, ce galeux, d'où venoit tout leur mal.

Sa peccadille fut jugée un cas pendable.

Manger l'herbe d'autrui! quel crime abominable!

Rien que la mort n'étoit capable

D'expier son forfait. On le lui fit bien voir.

Selon que vous serez puissant ou misérable,

Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

[Illustration]

[Illustration]

II

LE MAL MARIÉ.

Que le bon soit toujours camarade du beau,

Dès demain je chercherai femme;

Mais comme le divorce entre eux n'est pas nouveau,

Et que peu de beaux corps, hôtes d'une belle âme,

Assemblent l'un et l'autre point,

Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point.

J'ai vu beaucoup d'hymens, aucuns d'eux ne me tentent:

Cependant des humains presque les quatre parts

S'exposent hardiment au plus grand des hasards;

Les quatre parts aussi des humains se repentent.

J'en vais alléguer un qui, s'étant repenti,

Ne put trouver d'autre parti

Que de renvoyer son épouse,

Querelleuse, avare et jalouse.

Rien ne la contentoit, rien n'étoit comme il faut:

On se levoit trop tard, on se couchoit trop tôt;

Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose.

Les valets enrageoient; l'époux étoit à bout:

Monsieur ne songe à rien, monsieur dépense tout,

Monsieur court, monsieur se repose.

Elle en dit tant, que monsieur, à la fin,

Lassé d'entendre un tel lutin,

Vous la renvoie à la campagne

Chez ses parents. La voilà donc compagne

De certaines Philis qui gardent les dindons,

Avec les gardeurs de cochons.

Au bout de quelque temps qu'on la crut adoucie,

Le mari la reprend. Eh bien! qu'avez-vous fait?

Comment passiez-vous votre vie?

L'innocence des champs est-elle votre fait?

Assez, dit-elle; mais ma peine

Étoit de voir les gens plus paresseux qu'ici:

Ils n'ont des troupeaux nul souci.

Je leur savois bien dire, et m'attirois la haine

De tous ces gens si peu soigneux.

Eh, madame, reprit son époux tout à l'heure,

Si votre esprit est si hargneux

Que le monde qui ne demeure

Qu'un moment avec vous, et ne revient qu'au soir,

Est déjà lassé de vous voir,

Que feront des valets, qui toute la journée

Vous verront contre eux déchaînée?

Et que pourra faire un époux

Que vous voulez qui soit jour et nuit avec vous?

Retournez au village: adieu. Si de ma vie

Je vous rappelle, et qu'il m'en prenne envie,

Puissé-je chez les morts avoir, pour mes péchés,

Deux femmes comme vous sans cesse à mes côtés!

[Illustration]

[Illustration]

III

LE RAT QUI S'EST RETIRÉ DU MONDE.

Les Levantins en leur légende

Disent qu'un certain rat, las des soins d'ici-bas,

Dans un fromage de Hollande

Se retira loin du tracas.

La solitude étoit profonde,

S'étendant partout à la ronde.

Notre ermite nouveau subsistoit là dedans.

Il fit tant, de pieds et de dents,

Qu'en peu de jours il eut au fond de l'ermitage

Le vivre et le couvert: que faut-il davantage?

Il devint gros et gras: Dieu prodigue ses biens

A ceux qui font vœu d'être siens.

Un jour, au dévot personnage

Des députés du peuple rat

S'en vinrent demander quelque aumône légère:

Ils alloient en terre étrangère

Chercher quelque secours contre le peuple chat;

Ratopolis étoit bloquée:

On les avoit contraints de partir sans argent,

Attendu l'état indigent

De la république attaquée.

Ils demandoient fort peu, certains que le secours

Seroit prêt dans quatre ou cinq jours.

Mes amis, dit le solitaire,

Les choses d'ici-bas ne me regardent plus:

En quoi peut un pauvre reclus

Vous assister? que peut-il faire

Que de prier le Ciel qu'il vous aide en ceci?

J'espère qu'il aura de vous quelque souci.

Ayant parlé de cette sorte,

Le nouveau saint ferma sa porte.

Qui désigné-je, à votre avis,

Par ce rat si peu secourable?

Un moine? Non, mais un dervis:

Je suppose qu'un moine est toujours charitable.

[Illustration]

[Illustration]

IV

LE HÉRON.

Un jour, sur ses longs pieds alloit je ne sais où

Le héron au long bec emmanché d'un long cou:

Il côtoyoit une rivière.

L'onde étoit transparente ainsi qu'aux plus beaux jours;

Ma commère la carpe y faisoit mille tours

Avec le brochet son compère.

Le héron en eût fait aisément son profit:

Tous approchoient du bord; l'oiseau n'avoit qu'à prendre.

Mais il crut mieux faire d'attendre

Qu'il eût un peu plus d'appétit:

Il vivoit de régime, et mangeoit à ses heures.

Après quelques moments l'appétit vint: l'oiseau,

S'approchant du bord, vit sur l'eau

Des tanches qui sortoient du fond de ces demeures.

Le mets ne lui plut pas; il s'attendoit à mieux,

Et montroit un goût dédaigneux

Comme le rat du bon Horace.

Moi, des tanches! dit-il; moi, héron, que je fasse

Une si pauvre chère! Et pour qui me prend-on?

La tanche rebutée, il trouva du goujon.

Du goujon! c'est bien là le dîner d'un héron!

J'ouvrirois pour si peu le bec! aux dieux ne plaise!

Il l'ouvrit pour bien moins: tout alla de façon

Qu'il ne vit plus aucun poisson.

La faim le prit: il fut tout heureux et tout aise

De rencontrer un limaçon.

Ne soyons pas si difficiles:

Les plus accommodants, ce sont les plus habiles;

On hasarde de perdre en voulant trop gagner.

Gardez-vous de rien dédaigner,

Surtout quand vous avez à peu près votre compte.

Bien des gens y sont pris. Ce n'est pas aux hérons

Que je parle: écoutez, humains, un autre conte:

Vous verrez que chez vous j'ai puisé ces leçons.

[Illustration]

[Illustration]

V

LA FILLE.

Certaine fille, un peu trop fière,

Prétendoit trouver un mari

Jeune, bien fait et beau, d'agréable manière,

Point froid et point jaloux: notez ces deux points-ci.

Cette fille vouloit aussi

Qu'il eût du bien, de la naissance,

De l'esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir!

Le destin se montra soigneux de la pourvoir:

Il vint des partis d'importance.

La belle les trouva trop chétifs de moitié:

Quoi! moi! quoi! ces gens-là! l'on radote, je pense.

A moi les proposer! hélas! ils font pitié:

Voyez un peu la belle espèce!

L'un n'avoit en l'esprit nulle délicatesse;

L'autre avoit le nez fait de cette façon-là:

C'étoit ceci, c'étoit cela;

C'étoit tout, car les précieuses

Font dessus tout les dédaigneuses.

Après les bons partis, les médiocres gens

Vinrent se mettre sur les rangs.

Elle de se moquer. Ah! vraiment je suis bonne

De leur ouvrir la porte! Ils pensent que je suis

Fort en peine de ma personne:

Grâce à Dieu, je passe les nuits

Sans chagrin, quoique en solitude.

La belle se sut gré de tous ces sentiments.

L'âge la fit déchoir: adieu tous les amants.

Un an se passe, et deux, avec inquiétude:

Le chagrin vient ensuite; elle sent chaque jour

Déloger quelques Ris, quelques Jeux, puis l'Amour;

Puis ses traits choquer et déplaire;

Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire

Qu'elle échappât au Temps, cet insigne larron.

Les ruines d'une maison

Se peuvent réparer: que n'est cet avantage

Pour les ruines du visage!

Sa préciosité changea lors de langage.

Son miroir lui disoit: Prenez vite un mari.

Je ne sais quel désir le lui disoit aussi:

Le désir peut loger chez une précieuse.

Celle-ci fit un choix qu'on n'auroit jamais cru,

Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse

De rencontrer un malotru.

[Illustration]

[Illustration]

VI

LES SOUHAITS[48].

Il est au Mogol des follets

Qui font office de valets,

Tiennent la maison propre, ont soin de l'équipage,

Et quelquefois du jardinage.

Si vous touchez à leur ouvrage,

Vous gâtez tout. Un d'eux près du Gange autrefois

Cultivoit le jardin d'un assez bon bourgeois.

Il travailloit sans bruit, avoit beaucoup d'adresse,

Aimoit le maître et la maîtresse,

Et le jardin surtout. Dieu sait si les Zéphyrs,

Peuple ami du démon, l'assistoient dans sa tâche!

Le follet, de sa part, travaillant sans relâche,

Combloit ses hôtes de plaisirs.

Pour plus de marques de son zèle,

Chez ces gens pour toujours il se fût arrêté,

Nonobstant la légèreté

A ses pareils si naturelle:

Mais ses confrères les esprits

Firent tant, que le chef de cette république,

Par caprice ou par politique,

Le changea bientôt de logis.

Ordre lui vient d'aller au fond de la Norwége

Prendre le soin d'une maison

En tout temps couverte de neige;

Et d'Indou qu'il étoit, on vous le fait Lapon.

Avant que de partir, l'esprit dit à ses hôtes:

On m'oblige de vous quitter;

Je ne sais pas pour quelles fautes:

Mais enfin il le faut. Je ne puis m'arrêter

Qu'un temps fort court, un mois, peut-être une semaine:

Employez-la; formez trois souhaits: car je ne puis

Rendre trois souhaits accomplis;

Trois, sans plus. Souhaiter, ce n'est pas une peine

Étrange et nouvelle aux humains.

Ceux-ci, pour premier vœu demandent l'abondance;

Et l'Abondance à pleines mains

Verse en leurs coffres la finance,

En leurs greniers le blé, dans leurs caves les vins:

Tout en crève. Comment ranger cette chevanche?

Quels registres, quels soins, quel temps il leur fallut!

Tous deux sont empêchés si jamais on le fut.

Les voleurs contre eux complotèrent;

Les grands seigneurs leur empruntèrent;

Le prince les taxa. Voilà les pauvres gens

Malheureux par trop de fortune.

Otez-nous de ces biens l'affluence importune,

Dirent-ils l'un et l'autre: heureux les indigents!

La pauvreté vaut mieux qu'une telle richesse.

Retirez-vous, trésors, fuyez; et toi, déesse,

Mère du bon esprit, compagne du repos,

O Médiocrité, reviens vite! A ces mots

La Médiocrité revient. On lui fait place:

Avec elle ils rentrent en grâce,

Au bout de deux souhaits, étant aussi chanceux

Qu'ils étoient, et que sont tous ceux

Qui souhaitent toujours et perdent en chimères

Le temps qu'ils feraient mieux de mettre à leurs affaires:

Le follet en rit avec eux.

Pour profiter de sa largesse,

Quand il voulut partir et qu'il fut sur le point,

Ils demandèrent la sagesse:

C'est un trésor qui n'embarrasse point.

[48] Le fond de cet apologue est tiré d'un ancien conte arabe.

[Illustration]

[Illustration]

VII

LA COUR DU LION.

Sa majesté lionne un jour voulut connaître

De quelles nations le Ciel l'avait fait maître.

Il manda donc par députés

Ses vassaux de toute nature,

Envoyant de tous les côtés

Une circulaire écriture

Avec son sceau. L'écrit portoit

Qu'un mois durant le roi tiendroit

Cour plénière, dont l'ouverture

Devoit être un fort grand festin,

Suivi des tours de Fagotin.

Par ce trait de magnificence

Le prince à ses sujets étaloit sa puissance.

En son Louvre il les invita.

Quel Louvre! un vrai charnier, dont l'odeur se porta

D'abord au nez des gens. L'ours boucha sa narine:

Il se fût bien passé de faire cette mine;

Sa grimace déplut: le monarque irrité

L'envoya chez Pluton faire le dégoûté.

Le singe approuva fort cette sévérité;

Et, flatteur excessif, il loua la colère

Et la griffe du prince, et l'antre, et cette odeur;

Il n'étoit ambre, il n'étoit fleur

Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie

Eut un mauvais succès, et fut encor punie:

Ce monseigneur du lion-là

Fut parent de Caligula.

Le renard étant proche: Or çà, lui dit le sire,

Que sens-tu? dis-le-moi; parle sans déguiser.

L'autre aussitôt de s'excuser,

Alléguant un grand rhume: il ne pouvoit que dire

Sans odorat. Bref, il s'en tire.

Ceci vous sert d'enseignement:

Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire,

Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère,

Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.

[Illustration]

VIII

LES VAUTOURS ET LES PIGEONS.

Mars autrefois mit tout l'air en émute[49].

Certain sujet fit naître la dispute

Chez les oiseaux: non ceux que le Printemps

Mène à sa cour, et qui, sous la feuillée,

Par leur exemple et leurs sons éclatants,

Font que Vénus est en nous réveillée;

Ni ceux encor que la mère d'Amour

Met à son char; mais le peuple vautour,

Au bec retors, à la tranchante serre,

Pour un chien mort, se fit, dit-on, la guerre.

Il plut du sang: je n'exagère point.

Si je voulois conter de point en point

Tout le détail, je manquerois d'haleine.

Maint chef périt, maint héros expira;

Et sur son roc Prométhée espéra

De voir bientôt une fin à sa peine.

C'étoit plaisir d'observer leurs efforts;

C'étoit pitié de voir tomber les morts.

Valeur, adresse, et ruses, et surprises,

Tout s'employa. Les deux troupes, éprises

D'ardent courroux, n'épargnoient nuls moyens

De peupler l'air que respirent les ombres:

Tout élément remplit de citoyens

Le vaste enclos qu'ont les royaumes sombres.

Cette fureur mit la compassion

Dans les esprits d'une autre nation

Au cou changeant, au cœur tendre et fidèle.

Elle employa sa médiation

Pour accorder une telle querelle:

Ambassadeurs par le peuple pigeon

Furent choisis, et si bien travaillèrent

Que les vautours plus ne se chamaillèrent.

Ils firent trêve, et la paix s'ensuivit.

Hélas! ce fut aux dépens de la race

A qui la leur aurait dû rendre grâce.

La gent maudite aussitôt poursuivit

Tous les pigeons, en fit ample carnage,

En dépeupla les bourgades, les champs.

Peu de prudence eurent les pauvres gens

D'accommoder un peuple si sauvage.

Tenez toujours divisés les méchants:

La sûreté du reste de la terre

Dépend de là. Semez entre eux la guerre,

Ou vous n'aurez avec eux nulle paix.

Ceci soit dit en passant: je me tais.

[49] _Émute_, pour _émeute_, par licence poétique et pour la rime.

[Illustration]

[Illustration]

IX

LE COCHE ET LA MOUCHE.

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,

Et de tous les côtés au soleil exposé,

Six forts chevaux tiroient un coche.

Femmes, moine, vieillards, tout étoit descendu:

L'attelage suoit, souffloit, étoit rendu.

Une mouche survient, et des chevaux s'approche;

Prétend les animer par son bourdonnement;

Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout moment

Qu'elle fait aller la machine;

S'assied sur le timon, sur le nez du cocher.

Aussitôt que le char chemine,

Et qu'elle voit les gens marcher,

Elle s'en attribue uniquement la gloire,

Va, vient, fait l'empressée; il semble que ce soit

Un sergent de bataille allant en chaque endroit

Faire avancer ses gens et hâter la victoire.

La mouche, en ce commun besoin,

Se plaint qu'elle agit seule, et qu'elle a tout le soin;

Qu'aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire.

Le moine disoit son bréviaire:

Il prenoit bien son temps! une femme chantoit:

C'étoit bien de chansons qu'alors il s'agissoit!

Dame mouche s'en va chanter à leurs oreilles,

Et fait cent sottises pareilles.

Après bien du travail, le coche arrive au haut:

Respirons maintenant! dit la mouche aussitôt:

J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.

Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine.

Ainsi certaines gens, faisant les empressés,

S'introduisent dans les affaires:

Ils font partout les nécessaires,

Et, partout importuns, devroient être chassés.

[Illustration]

[Illustration]

X

LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT.

Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait

Bien posé sur un coussinet,

Prétendoit arriver sans encombre à la ville.

Légère et court vêtue, elle alloit à grands pas,

Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,

Cotillon simple et souliers plats.

Notre laitière, ainsi troussée,

Comptoit déjà dans sa pensée

Tout le prix de son lait, en employoit l'argent;

Achetoit un cent d'œufs; faisoit triple couvée:

La chose alloit à bien par son soin diligent.

Il m'est, disoit-elle, facile

D'élever des poulets autour de ma maison;

Le renard sera bien habile

S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.

Le porc à s'engraisser coûtera peu de son;

Il étoit, quand je l'eus, de grosseur raisonnable;

J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon.

Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,

Vu le prix dont il est, une vache et son veau,

Que je verrai sauter au milieu du troupeau?

Perrette là-dessus saute aussi, transportée:

Le lait tombe; adieu veau, vache, cochon, couvée;

La dame de ces biens, quittant d'un œil marri

Sa fortune ainsi répandue,

Va s'excuser à son mari,

En grand danger d'être battue.

Le récit en farce en fut fait:

On l'appela le Pot au lait.

Quel esprit ne bat la campagne?

Qui ne fait châteaux en Espagne?

Picrochole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous,

Autant les sages que les fous,

Chacun songe en veillant: il n'est rien de plus doux;

Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes;

Tout le bien du monde est à nous,

Tous les honneurs, toutes les femmes.

Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi:

Je m'écarte, je vais détrôner le sophi;

On m'élit roi, mon peuple m'aime;

Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant:

Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même,

Je suis Gros-Jean comme devant.

[Illustration]

[Illustration]

XI

LE CURÉ ET LE MORT[50].

Un mort s'en alloit tristement

S'emparer de son dernier gîte;

Un curé s'en alloit gaiement

Enterrer ce mort au plus vite.

Notre défunt étoit en carrosse porté,

Bien et dûment empaqueté,

Et vêtu d'une robe, hélas! qu'on nomme bière,

Robe d'hiver, robe d'été,

Que les morts ne dépouillent guère.

Le pasteur étoit à côté,

Et récitoit, à l'ordinaire,

Maintes dévotes oraisons,

Et des psaumes et des leçons,

Et des versets et des répons:

Monsieur le mort, laissez-nous faire,

On vous en donnera de toutes les façons;

Il ne s'agit que du salaire.

Messire Jean Chouart couvoit des yeux son mort,

Comme si l'on eût dû lui ravir ce trésor;

Et des regards sembloit lui dire:

Monsieur le mort, j'aurai de vous

Tant en argent, et tant en cire,

Et tant en autres menus coûts.

Il fondoit là-dessus l'achat d'une feuillette

Du meilleur vin des environs:

Certaine nièce assez propette[51]

Et sa chambrière Pâquette

Devoient avoir des cotillons.

Sur cette agréable pensée

Un heurt survient: adieu le char.

Voilà messire Jean Chouart

Qui du choc de son mort a la tête cassée:

Le paroissien en plomb entraîne son pasteur;

Notre curé suit son seigneur;

Tous deux s'en vont de compagnie.

Proprement toute notre vie

Est le curé Chouart qui sur son mort comptoit,

Et la fable du Pot au lait.

[50] L'accident arrivé après la mort de M. de Boufflers, et que Mme de

Sévigné a raconté dans une de ses lettres en date du 26 février 1672,

a fourni le sujet de cette fable.

[51] La Fontaine a écrit _propette_ et non _proprette_.

[Illustration]

[Illustration]

XII

L'HOMME QUI COURT APRÈS LA FORTUNE, ET L'HOMME QUI L'ATTEND DANS

SON LIT.

Qui ne court après la Fortune?

Je voudrois être en lieu d'où je pusse aisément

Contempler la foule importune

De ceux qui cherchent vainement

Cette fille du Sort de royaume en royaume,

Fidèles courtisans d'un volage fantôme.

Quand ils sont près du bon moment,

L'inconstante aussitôt à leurs désirs échappe.

Pauvres gens! je les plains; car on a pour les fous

Plus de pitié que de courroux.

Cet homme, disent-ils, étoit planteur de choux,

Et le voilà devenu pape!

Ne le valons-nous pas? Vous valez cent fois mieux:

Mais que vous sert votre mérite?

La Fortune a-t-elle des yeux?

Et puis la papauté vaut-elle ce qu'on quitte,

Le repos? le repos, trésor si précieux

Qu'on en faisoit jadis le partage des dieux!

Rarement la Fortune à ses hôtes le laisse.

Ne cherchez point cette déesse,

Elle vous cherchera: son sexe en use ainsi.

Fables de La Fontaine · 第 9 / 19 段