IV

--Maman, vous me promettez que vous m’appellerez pour dire adieu à M.

Guisane? demanda Jean, très sérieux.

--Oui, je te le promets. Va jouer en attendant, mon chéri.

Docile, le petit sortit du salon où Mireille arrangeait les fleurs

splendides qu’elle venait de trouver en rentrant de sa quotidienne

visite chez sa mère; des fleurs qu’une carte accompagnait avec ces

simples mots: «Remerciements du peintre, et son adieu, à son complaisant

modèle.»

C’était une vraie moisson qu’il lui avait envoyée là; des fleurs

librement réunies pour qu’elle pût les disposer à son gré... D’abord,

des roses et encore des roses... Et puis la fleur d’automne, des

chrysanthèmes admirables dont la senteur un peu âpre heurtait l’arôme

délicat des roses.

La veille, ensemble, ils avaient dîné chez Mᵐᵉ Dabrovine, où elle avait

été saisie de le voir entrer dans le salon, quelques minutes après

qu’elle-même venait d’arriver. Et aussitôt, en elle, avait bondi une si

vive impression de plaisir que, plus tard, allongée sans pouvoir dormir

dans son grand lit solitaire, revivant la soirée trop tôt finie, elle

s’en était sentie confuse au point de cacher, d’un geste d’enfant, son

visage dans l’oreiller.

Durant cette soirée, où ils n’avaient pas eu un instant d’aparté, elle

l’avait retrouvé tout différent de ce qu’elle l’avait vu le matin.

C’était le Guisane, homme du monde, qui lui avait dit adieu devant

l’hôtel, à Carantec; amical, certes, mais à la façon d’un étranger

courtois; dans son regard, surpris plusieurs fois sur elle, seulement,

elle l’avait retrouvé tel qu’elle aimait. Il s’était montré le brillant

causeur qu’il savait être dans les milieux qui lui agréaient, parmi des

hôtes de choix. La conversation dirigée par sa mère, maîtresse de maison

consommée, avait fui le sujet exécré de la guerre que tous savaient

redouté par elle. Et la causerie animée, spirituelle, variée, avait été

celle de gens libres de tout souci... N’eût été le regard de M.

Dabrovine, qui s’assombrissait dès qu’il se posait sur Guisane; n’eût

été la robe de deuil de Mireille, l’expression mélancolique de ses yeux

profonds, nul n’aurait pu soupçonner que cette mère avait un fils au

front, très exposé; que cet homme qui dissertait si alertement de

littérature et d’art, allait, deux jours plus tard, repartir au-devant

du danger certain.

Comme ils s’étaient mal vus, en cette soirée, la dernière où ils se

rencontraient... Maintenant, pour la visite d’adieu, il allait venir

chez elle--la première fois; entrer dans le petit salon qui était

vraiment sien, avec ses livres, ses bibelots favoris, les gravures

qu’elle préférait. Et en elle, se ravivait la violente impression,

pareille à de la joie, qui la troublait un peu...

Le timbre d’entrée résonna. Il était cinq heures. Sûrement, c’était

Guisane.

La porte s’ouvrait. Le domestique annonça. Et ses yeux aperçurent la

haute silhouette bleu clair, rencontrèrent le même regard qui l’avait

saluée, dans la première minute de leur rencontre, là-bas, devant les

_Croquis de guerre_.

C’était bien le Guisane qu’elle avait souhaité, celui qui entrait, et se

courbait pour baiser sa main, avec une exclamation toute vibrante d’une

allégresse jaillie du cœur même, semblait-il.

--Enfin, madame, je vais peut-être vous voir bien à mon gré!

--C’est-à-dire?...

Elle avait parlé de ce ton de badinage qui, d’instinct, lui venait pour

voiler la douceur ardente que l’accent de Guisane insinuait en elle.

Près du foyer où flambaient quelques bûches, elle s’était assise. Lui,

Guisane, resta debout, adossé au marbre de la cheminée, délaissant le

siège qu’elle lui avait indiqué.

--C’est-à-dire, sans présence étrangère qui m’empêche de bien profiter

des derniers instants que je puis vous demander. Les derniers!... Est-ce

croyable que je sois obligé de dire une si affreuse chose, la vérité!...

Vous ne pouvez savoir, mon amie, combien, en venant ici, j’avais la

frayeur de tomber sur quelque malencontreuse visite qui vous aurait

enlevée à moi, m’infligeant le supplice d’une conversation banale.

Elle sourit et dit, malicieuse un peu:

--C’est le souvenir de notre soirée, hier, qui vous fait parler ainsi?

--En d’autres circonstances, cette soirée m’aurait paru charmante, et

loyalement, je reconnais qu’elle l’était. Mais... mais... il semblait

odieux à mon amitié de vous voir si mal, de ne pouvoir librement

bavarder avec vous, d’être obligé de vous dire des choses indifférentes.

Vite, réparons le temps perdu... J’ai soif de vous entendre parler de

vous!

--De moi?... Mais je n’ai rien à dire!... sauf que vous m’avez comblée

et que je ne vous exprimerai jamais assez bien le plaisir que vous

m’avez donné ainsi!...

Et, d’un œil ravi, elle regardait les fleurs.

--Oh! laissons cela, je vous en prie, madame. J’avais l’égoïsme de

vouloir qu’après mon départ, vous gardiez, près de vous... quelque chose

de votre peintre. Et maintenant, causons!

Il avançait une chaise près d’elle.

--Hier, à l’exposition, vous ne m’avez rien raconté de ce que vous avez

fait à la _Commanderie_, des promenades que vous y avez aimées, des

livres qui vous ont intéressée, des drôleries et des sottises de vos

petits, etc., etc... Enfin, tout ce que vous ne m’avez pas écrit!

silencieuse madame.

Elle le regarda, pensive et curieuse:

--Vous vous imaginiez donc que nous allions entrer en correspondance?

--Mais je l’espérais bien et je l’espère encore. Ne sommes-nous pas,

maintenant, des espèces de vieux amis? J’avoue que Carantec m’a donné de

très mauvaises habitudes... Je m’étais accoutumé à vous voir vivre près

de moi... Et, désormais, je ne pourrai plus me passer de savoir tout ce

qui vous touche... Vite, racontez. Les instants me sont tellement

comptés!

Tout de suite, elle obéit, dominée par l’impérieuse prière des yeux qui

l’interrogeaient autant que les lèvres... Elle sentait si vrai, que tout

d’elle l’intéressait...

Elle répondait; mais aussi, elle questionnait, et leurs paroles se

croisaient, se mêlaient, se heurtaient dans une sorte de hâte fiévreuse;

car l’un comme l’autre, ils gardaient l’impitoyable notion du temps qui

fuyait, de l’adieu que chaque minute rapprochait; un adieu que l’avenir

redoutable faisait si grave.

Dehors, sous les fenêtres, une voix aiguë d’enfant cria:

--Demandez l’_Intran_... la _Liberté_... la _Presse_... Les nouvelles du

soir!

Mireille eut un sursaut, arrachée au doux passé qui était redevenu le

présent. Lui aussi, avait entendu. Et dans leurs âmes, attentives, un

instant, à eux seuls, la conscience de la guerre rentra dominatrice, ne

permettant pas l’égoïste oubli de son existence.

Dans le crépuscule d’automne qui, lentement, envahissait la pièce, le

sentiment de l’Inexorable s’abattit sur eux.

Ils n’y eurent cependant pas même une allusion. A quoi bon?... Mais elle

pria, un tremblement dans la voix:

--Vous ne me laisserez pas sans nouvelles de vous, n’est-ce pas?...

C’est si dur de ne rien savoir quand on est inquiète...

Il écarta sa chaise et fut debout devant elle.

--C’est vrai, petite amie chérie? Vous aurez un peu de tourment pour

moi?... Je devrais avoir la générosité d’en être navré... Et j’en suis

si heureux que je ne puis que vous dire merci! Ah! c’est effrayant que

vous me soyez devenue si précieuse!...

--Mon ami, mon ami, interrompit-elle, ardemment, il ne faut surtout pas

que je vous devienne... trop «précieuse», comme vous dites...

Il eut un geste large qui écartait l’inutile conseil.

--C’est trop tard pour que je puisse retourner en arrière... Oh!

Mireille, par quel sortilège vous êtes-vous ainsi emparée de moi, le

célibataire endurci, sceptique, si jaloux de son indépendance... Emparée

de moi au point qu’à cette heure, je suis à vous tout entier, que je ne

peux plus concevoir ma vie sans que vous en soyez l’âme...

Brusquement, elle cacha son visage dans ses mains, tandis qu’il

continuait, pensant tout haut:

--Je crois bien, en somme, que toujours, pour moi, vous avez été une

petite idole dont l’indifférence un peu hautaine, jadis, m’était très

pénible. Déjà, j’étais épris de votre forme harmonieuse qui était, de

même qu’aujourd’hui, un enchantement pour mes yeux... Mais aussi, avec

une invincible curiosité, je me demandais ce qu’il y avait de caché dans

l’enveloppe charmante... Et puis, les circonstances nous ont rapprochés,

et j’ai appris à vous connaître, Mireille. Aujourd’hui, j’aime votre

âme, votre cœur, votre pensée, votre courage... Aussi, votre douleur...

J’aime tout en vous, Mireille!...

Elle pencha la tête plus encore. Il ne voyait pas son visage, voilé par

les mains qui tremblaient, mais seulement le cou, fin sous les cheveux

sombres.

Et il l’entendit murmurer comme une plainte:

--Mon Dieu... Oh! mon Dieu!

Et ainsi, elle éveilla soudain, en lui, une telle pitié qu’il fut

bouleversé par le remords de s’être trahi.

Avec une infinie douceur, il reprit, posant sa main sur l’épaule qu’il

voyait tressaillir:

--Ne vous troublez pas ainsi, mon aimée. Je ne demande rien de vous...

Je n’espère rien, à cette heure... Je sais que je n’ai rien à attendre.

Et j’en suis si convaincu, que j’étais bien décidé à partir sans vous

faire l’aveu qui vient de m’échapper. Et puis... à quoi tiennent les

résolutions les plus sincères?... Tout à coup, en entendant annoncer le

_communiqué_ du soir, j’ai eu la vision de l’avenir vers lequel je vais

et que j’oubliais près de vous... Et, soudain, il m’a paru impossible de

partir sans vous avoir dit ce... ce pourquoi je me suis enfui de

Carantec... parce que j’avais entrevu ma faiblesse, le soir où vous

aviez tant de peine, dans le jardin...

Elle murmura:

--Oh! pour cela!... C’était pour cela!

--J’avais vu à quel point je m’étais pris à vous adorer, Mireille.

Cette fois, elle releva la tête, avec une sorte de cri d’angoisse:

--Non! Non!... Il ne faut pas!!!

--Il ne faut pas... quoi?... Vous dire ces paroles? vaines, je le

sais... Mais pourquoi non, puisqu’elles sont la vérité et puisqu’elles

sont mon adieu?... Si... je ne reviens pas, vous vous souviendrez,

Mireille, que je vous avais offert toute ma vie, pour que vous en

fassiez... ce que vous auriez voulu... Si, au contraire, la destinée

m’est indulgente et me ramène, alors vous vous rappellerez, je vous en

supplie, que je reviens, n’ayant pas désormais de plus cher désir que de

me consacrer à vous, pour que vous ne soyez plus seule, pour vous aider

à élever votre fils, votre toute petite... Et aussi, Mireille, parce que

je suis un homme pareil aux autres... et qu’ayant entrevu le bonheur que

je puis goûter près de vous, je n’ai pas le courage de vous laisser

passer, sans tenter de vous arrêter!

Toute pâle, avec de larges prunelles douloureuses, elle le regardait

passionnément, ses mains jointes, comme si elle l’implorait:

--Mon ami, au contraire, il faut passer. Personne ne doit mettre en moi

son bonheur, car je ne compte plus parmi les femmes qui peuvent

l’apporter dans l’existence d’un homme... Mon ami cher, très cher, qui

ne serez jamais rien d’autre pour moi, il faut oublier ce que votre

dévouement a rêvé, car c’est l’impossible!

--L’impossible?... En quoi?... Pourquoi?... L’impossible?... Maintenant

oui... Mais dans la suite... plus tard...

--Plus tard, ce sera comme aujourd’hui... J’appartiendrai toujours à

Max... Je ne me remarierai pas.

--Folie! Folie de penser cela!... Mireille, vous êtes très jeune, que

savez-vous de l’avenir!

--Je ne me remarierai pas... Je ne le veux pas... Et je ne le _dois_

pas...

Impératif, il questionna:

--Vous ne le devez pas... Pourquoi? Quelle mystique obligation vous

croyez-vous donc?

Elle secoua la tête; la même expression ardente et grave donnait à son

visage une saisissante beauté.

--Oh! je sais bien que je ne suis liée par aucune obligation, ni

promesse... Je suis absolument libre de disposer de moi-même...

--Alors?

Elle ne répondait pas, comme si elle ne pouvait se résoudre à ouvrir

l’intimité de son âme. Et pourtant! Il méritait qu’elle fît pour lui ce

sacrifice, l’homme qui lui offrait l’amour même que, jadis, elle avait

vainement rêvé... Par lui, elle en était sûre, elle était aimée comme

elle l’avait tant souhaité...

Penché vers elle, il répétait:

--Alors, Mireille?

--En ma conscience, dit-elle lentement, je pense que ce serait mal...

méprisable... lâche, de me refaire une vie heureuse...

--Heureuse!... O bien-aimée... Vous le sentez donc que, près de moi,

vous pourriez encore être heureuse!

Et il se courba sur les mains glacées que ses lèvres brûlaient.

Tout de suite, elle les reprit.

--Oui, avec un homme tel que vous, la nouvelle Mireille...--l’autre,

celle de Max, est morte comme lui...--pourrait être heureuse encore,

heureuse infiniment... Et j’en suis si honteuse! Ah! qu’est-ce donc

qu’un cœur, pour qu’ayant perdu tout ce qu’il aimait, il garde encore la

soif du bonheur!... Mais ce bonheur, je ne dois pas, je ne _veux_ pas le

prendre... Lui, mon Max, n’a plus rien... Il adorait la vie autant que

moi... Pourtant, il est allé au-devant du danger, volontairement, sans

hésiter devant le sacrifice qui lui en serait peut-être demandé...

Aussi...

Elle s’arrêta, comme si elle se recueillait pour mieux entendre son âme.

Lui, sans un mot, l’écoutait.

--Aussi, c’est la simple justice que moi qui le chérissais, moi, sa

femme, qui avais, comme lui, la foi que nos deux existences étaient à

jamais liées, c’est la justice que je partage son sacrifice... Il a

donné sa vie et tout ce qu’il pouvait espérer... Je dois être aussi

généreuse et faire, comme lui, le sacrifice de mon avenir... Si vous

saviez comme, cela, je le sens fort, et clairement! Vous me

comprenez?... dites? mon ami.

La voix était suppliante, comme le regard où brûlait une flamme, comme

la main qu’elle posait sur le bras de Guisane. Il inclina

silencieusement la tête. Que pouvait-il répondre au sentiment qui la

faisait parler, dont l’élévation arrêtait sur ses lèvres toute égoïste

prière. Pourtant, selon la sagesse humaine, c’était insensé, ce

renoncement qu’elle prétendait pratiquer. Avec quelle autorité il le lui

eût dit, si sa propre destinée n’eût pas été en jeu... Mais, même pour

elle, ne devait-il pas lutter contre l’inutile sacrifice?

Et il reprit, attirant entre les siennes la main qui frémissait sur son

bras:

--Oui, Mireille, je comprends... Je vous admire...

--Oh! non! pas ce mot! je vous en prie. C’est si naturel ce que je

pense... Tous ceux qui aiment en jugeront ainsi!

--Mireille, ne craignez-vous pas d’exagérer votre devoir envers celui

que vous avez tant aimé?... Lui, ne souffre plus de ce qu’il a perdu. Et

vous dont il voulait le bonheur...

--Par lui!... Non par un autre!... interrompit-elle désespérément.

--Croyez-vous qu’il eût eu cet égoïsme féroce? Ne lui faites pas cette

injure, Mireille! Vous avez à peine vingt ans... En vous, c’est la vie,

avec tout ce qu’elle met dans l’être des jeunes... Et pour obéir à un

devoir mystique, je le répète, et que vous vous créez, vous prétendez

devenir insensible, ne plus exister que liée à... un souvenir!

--Oh! Patrice! oh!

--Mireille, enfant chérie, c’est un crime contre vous-même que vous

risquez d’accomplir là!

Elle tressaillit, tant il y avait de conviction dans la voix de Guisane.

Mais, en elle, cependant, demeurait invincible le sentiment complexe de

révolte, d’indignation, d’impossibilité, à la seule idée qu’elle

pourrait se prêter à refaire sa vie.

--Vous croyez que j’ai tort?

Et dans l’ombre qui envahissait la pièce, il voyait les yeux sombres

l’interroger éperdument:

--Tort?... Oh! non!... Est-ce qu’on a tort de s’attacher à un idéal très

beau? Mais il faut compter avec notre humaine faiblesse... C’est une

résolution si grave que vous avez prise, sans pouvoir en mesurer toutes

les difficultés...

Elle eut un faible sourire, tristement ironique.

--Et vous trouvez que c’est bien orgueilleux, à moi, de me croire assez

forte pour l’accomplir? Mais je ne suis plus la créature, ardente et

folle, qui voulait impérieusement jouir de la vie... La guerre,

l’angoisse, la souffrance m’ont créé une autre âme... J’ai appris à

renoncer... Et je sais bien à quoi je renonce... Car...

Elle s’arrêta.

--Car?... répéta-t-il, avide de connaître toute sa pensée.

Presque bas, elle continua, la voix sourde, les yeux fixés sur la flamme

du foyer:

--Car j’ai encore au cœur une misérable soif d’être heureuse; si

intense, que j’en suis effrayée et révoltée contre moi-même! Quand j’ai

perdu Max, j’ai cru que jamais plus je ne pourrais sentir que de la

douleur... Et pourtant...--avec quelle humiliation, je vous le confesse,

pour expier ma fragilité!...--il y a des moments où je peux être gaie,

presque comme autrefois... Je peux, de nouveau, jouir de ce que

j’aimais... du soleil, des fleurs, de l’art, de mes lectures, des

amitiés... Je peux jouir... profondément, de l’affection que vous me

donnez, mon ami. Il y a des heures abominables où je voudrais posséder,

de nouveau, tout ce que j’avais en partage... Ah! si dans l’Inconnu où

il est entré, Max voit ma faiblesse, comme il doit me juger!

Elle avait parlé avec une sorte d’emportement désespéré, livrant toute

sa pensée, parce qu’elle savait celui qui l’écoutait d’âme assez haute

pour la comprendre.

Et il ne la comprenait que trop. Le cœur exquis qu’il avait deviné se

faisait le gardien jaloux du passé, lui commandait d’y rester

rigoureusement attaché, fidèle même au prix du sacrifice entier de

l’avenir. Et lui ne devait pas prononcer un mot qui troublât le souvenir

que cette fidèle gardait de l’homme auquel, même dans la mort, elle

voulait demeurer unie...

Cependant, il avait reçu les suprêmes confidences de Max Noris dans une

dernière causerie, avant le départ qui devait être sans retour... Et,

comme Maud, il pensait qu’il n’y a pas d’homme--ou de bien

rares!...--qui vaille le sacrifice d’une existence... Mais il était

incapable de dire cela et avec tout le douloureux amour qu’elle lui

inspirait, à cette heure où il avait le sentiment de la perdre, il

reprit:

--Mireille, ne soyez pas injuste envers vous-même!... Si les morts nous

voient, votre mari peut, au contraire, vous bénir, pour le souvenir que

vous lui gardez...

Simplement, elle murmura:

--C’est vrai, tout ce que je puis, je le lui donne... Nous ne sommes pas

maîtres, hélas! de nos sentiments, mais nos actes dépendent de nous. Et

c’est pourquoi, si je ne peux garder ma peine, vibrante comme je

l’espérais, je _veux_ du moins ne pas m’en détacher, en recommençant ma

vie, pour mon bonheur, alors que, pour lui, Max, il n’y a plus de

bonheur...

Son accent avait quelque chose de tellement irrévocable qu’il n’essaya

plus de la dissuader. Le temps seul pourrait changer son

sentiment--peut-être!

Le voyant silencieux, elle leva sur lui ses prunelles passionnées qui

l’imploraient et elle vint à lui debout, le visage sombre, devant la

cheminée.

--Mon ami, dites-moi que vous ne m’en voulez pas!

--Vous en vouloir! mon pauvre amour. C’est moi qui ai à vous demander de

me pardonner cette conversation inutile et si pénible pour vous...

Un sourire irradia le visage de Mireille.

--Oh! non, pas pénible! Cela me fait tant de bien de savoir que vous

m’êtes ainsi attaché! Il valait mieux que l’un et l’autre nous nous

révélions, en toute loyauté, ce que nous pensons... Ainsi, désormais, je

compterai sur vous, comme sur le meilleur, le plus cher de mes amis, et

vous savez, qu’en retour, je vous donne de moi... tout ce que je puis

encore donner... Vous serez très généreux, n’est-ce pas? Vous m’aiderez,

au lieu de me tenter, à accomplir ce qui me semble être mon devoir...

Guisane ne pût maîtriser un cri de révolte.

--Mireille bien-aimée, je ne suis pas un saint et c’est un renoncement

de saint que vous me demandez là!... Je ne suis qu’un pauvre homme qui,

tout entier, désirait le bonheur par vous et qui souffre...--comme

jamais davantage il ne souffrira...--que vous le lui refusiez...

--Cher, si à ce prix seulement vous pouvez retrouver la paix, il faudra

faire... _tout!_... pour m’oublier!

Il haussa les épaules.

--Vous oublier!... Moi aussi, Mireille, je suis de la race des fidèles!

--C’est pourquoi j’aime tant votre âme, j’ai tellement foi en vous...

--O mon cher, cher amour! dit-il tout bas.

Et, d’un geste de protection, sa main se posa sur les cheveux souples.

Mais, pour elle, il eut la force de ne pas céder à la torturante

tentation de baiser le cher visage qu’il avait attiré sur sa poitrine.

Seulement, comme à la lueur du feu il apercevait de grosses larmes qui

filtraient sous les paupières abaissées, il se pencha et ses lèvres les

burent...

Devant la porte, des pas d’enfants résonnaient et la voix de Jean

demanda:

--Maman! vous n’oubliez pas que vous m’avez promis de m’appeler pour

dire adieu à M. Guisane?

L’adieu!... Ah! oui, il fallait maintenant le prononcer... Et,

conscients que la minute suprême était arrivée, ils se regardèrent, les

yeux dans les yeux... Il murmura:

--Oui, il faut partir... Comme j’avais oublié!

Et elle répondit à l’enfant:

--Va chercher France et reviens avec elle.

Elle entendit les pas sonner dans la galerie. Guisane, alors, pria, la

voix brève:

--Mireille, donnez de la lumière, que je vous revoie... seule... encore

une fois!

Elle sentit que la hantise de la cécité possible traversait son cerveau.

Sans répondre, elle obéit, appuyant sur le bouton du commutateur, et la

lumière, délicatement tamisée, tomba sur elle, toute blanche, avec un

regard douloureux et tendre, une expression désespérément triste sur sa

bouche d’amoureuse.

La lumière aussi baignait l’image inerte de celui qui n’était plus, dont

l’âme peut-être errait près d’elle... Et la haute stature de celui qui

respectait l’amour plus fort que la mort et contemplait, le cœur broyé,

celle qu’il n’osait plus espérer faire sienne.

--Maman, nous voilà! Nous pouvons entrer?

--Oui, entrez.

C’était l’irrévocable adieu. Entre elle et lui venaient se placer les

enfants de l’_autre_...

V

Les derniers jours de l’année étaient toujours tristes pour Mireille...

D’abord parce qu’ils coïncidaient à peu près avec l’époque où elle avait

perdu son mari... Et puis la fête de Noël, le premier de l’an lui

rappelaient de si joyeuses heures, au temps de sa courte vie d’épouse!

Pourtant, cette année-là, elle n’avait pas ressenti la lourde impression

d’isolement qui la meurtrissait aux précédents anniversaires. Était-ce

parce que le courrier du 31 décembre lui avait apporté de très bonnes

lettres? Un mot exultant de Bernard. Car le général de Vologne

consentait au mariage de sa fille, lors de la première permission du

fiancé, sans attendre la fin de la guerre. Un billet très tendre de

Christiane qui lui apportait la même nouvelle... Et aussi, une brève

causerie de son ami, écrite au roulement du canon, si profondément

affectueuse qu’elle en avait encore chaud au cœur. Ah! comme il

l’aimait, bien qu’elle se fût refusée à lui... Que c’était doux de se

sentir, à l’heure actuelle, du moins, l’âme de sa vie! Doux et peut-être

bien imprudent, bien égoïste d’en être heureuse ainsi. Car elle

acceptait un attachement qui pouvait faire le malheur de Guisane, s’il

ne se résignait pas à l’enfermer dans les limites de l’amitié... A ces

questions qui troublaient sa délicate conscience, elle songeait, assise

au bureau de Max où elle était venue écrire des lettres. Elle aimait à

se retrouver dans cette pièce où le souvenir de son mari disparu

demeurait plus vivant, car elle y avait tout laissé, comme le jour où il

en était sorti pour n’y jamais plus rentrer...

Les coudes sur le bois, le visage appuyé sur ses mains jointes, elle

réfléchissait, devant le portrait de Max qui surmontait le bureau; et

tout à coup, elle murmura:

--Tu veux bien, dis, Max, qu’_il_ soit mon ami? Je suis à toi,

toujours... ta Mireille... Mais lui est si bon pour moi!... Et il est

exposé! Je ne peux pas attendre, indifférente, des nouvelles qui

viendraient, par hasard, de Bernard...

Ah! oui, c’était impossible!... Désormais, il lui fallait, écrites pour

elle seule, les lettres--bien espacées!--où il n’y avait pas un mot

d’amour mais qui lui apportaient le sentiment qu’une vigilante tendresse

l’enveloppait...

Distraitement, tout en songeant, elle regardait les divers objets restés

sur le bureau, ainsi que Max lui-même les avait placés. Même un volume

de Verlaine, qu’ensemble ils avaient relu, la dernière semaine, était

demeuré à la place où il avait dû le poser... Au lieu d’aller rejoindre

les autres ouvrages favoris de Max, dans sa bibliothèque.

Et, pour la première fois, elle pensa tout à coup:

--C’est un enfantillage de ne pas ranger ce livre... Peut-être

n’était-ce pas Max qui l’avait mis là, dans ce bureau où peut s’abîmer

la reliure à laquelle il tenait tant!

Comme une relique, elle prit le livre que ses doigts tremblants

entr’ouvrirent.

Un papier s’en échappa et tomba sur le tapis, une lettre, rayée de

grands caractères qui se détachaient hardiment sur le fond crémeux du

papier.

D’un mouvement machinal, Mireille se pencha et releva la feuille sur

laquelle s’attachèrent ses yeux surpris. Aussitôt, devant sa vue, un nom

flamba: «Maud.» Cette lettre était signée Maud. A qui était-elle

adressée?... Comment était-elle dans ce livre?

Mireille eut une aspiration profonde, cherchant l’air pour sa poitrine

qu’un choc mystérieux avait rendue haletante. Ses prunelles s’étaient

rivées à la lettre. En elle, se réveillait, impérieuse, la crainte qui,

tant de fois, l’avait sourdement obsédée...

Soudain, elle comprit que, à n’importe quel prix, il lui fallait la

vérité. Sans réfléchir, dominée par la soif de savoir ce qui avait été,

elle lut:

«C’est un supplice de ne pas t’avoir un seul instant, à moi

vraiment!... Tantôt, à ce thé, je n’ai pu t’approcher seul, un

moment. J’en avais la fièvre!

«Max, pourquoi ne viens-tu pas jusqu’à moi? Mon bien-aimé,

rappelle-toi les heures merveilleuses que nous avons eues, avant

que commence le cauchemar maudit de la guerre. Max, les minutes

fuient si hâtives qu’il faut saisir au passage celles que le Destin

nous offre. Tout mon être t’appelle... Viens!... Viens près de

moi, ne fût-ce qu’un instant!

«Je te donnerai tant d’ivresse que ta fièvre heureuse finira bien

par égaler la mienne, comme il en fut, à ces heures que, pas plus

que moi, tu n’as pu oublier... Promets-moi que tu vas venir,

demain, Max, en souvenir de notre passé qui a été beau comme un

rêve et qui, cependant, fut une réalité dont l’oubli nous sera à

jamais impossible...

«Max, je t’attends!... Viens, viens, viens...

«Ta MAUD.»

En toutes lettres, hardiment, follement, c’était signé.

Mireille avait lu tout d’un trait. Et maintenant, d’un geste de créature

écrasée qui cherche à comprendre, elle passait la main sur son front;

avec stupeur, elle levait vers le portrait de Max des prunelles que

l’angoisse dilatait...

Ainsi cette chose horrible dont la crainte était latente en elle, cette

chose s’était accomplie... Max et Maud l’avaient trompée, sans souci de

l’amour, de la tendresse que, stupidement confiante, elle leur

témoignait. Pas une seconde, elle n’en pouvait plus douter. Une

certitude était entrée en elle, que rien ne pourrait détruire...

Ils l’avaient trompée... quand cela?... Avant la guerre. Cette lettre

non datée le disait... Un souvenir jaillit dans son cerveau;--ainsi,

dans la nuit flambe un éclair.--Elle revit le carrefour de la forêt de

Fontainebleau où Max lui avait parlé de son dîner chez Maud; où son

attitude lui avait donné l’impression qu’il lui taisait quelque

chose... En elle, se ravivait, intense, le sentiment qui, jadis, l’avait

bouleversée, sous l’éclair d’une intuition.

Elle murmura, le cœur déchiré par une souffrance, plus affreuse encore

que le jour où elle l’avait perdu:

--Oh! Max, Max! tu as fait cela!

Ce jour de Fontainebleau qu’elle retrouvait si présent, quand il était

venu à elle, c’était au sortir des bras de Maud. Et cependant, il

s’était montré pour elle le mari amoureux qu’elle adorait... Il avait

baisé sa bouche avec des lèvres chaudes encore de celles de Maud... Il

lui avait dit les mots, donné les noms que sa voix, frémissante dans le

désir, avait donnés à Maud... Quand elle avait dormi, confiante, sur son

cœur, il songeait peut-être à _l’autre_, près de qui il venait de

connaître «l’heure merveilleuse» entre toutes...

Instinctivement, elle passa la main sur ses lèvres, les frottant de ses

doigts glacés, comme si elle pouvait effacer le frôlement des lèvres

menteuses qui lui avaient été chères... Puis, encore une fois, elle se

reprit à lire l’affreuse lettre... Comment était-elle là, cette

lettre?... Depuis quelle permission de Max?... Tout à coup, dans sa

pensée qui fouillait, revivait un menu incident. C’était la dernière

fois que Max était venu... Le matin de leur départ imprévu pour la

_Commanderie_. Entrant dans son fumoir, elle l’avait trouvé très affairé

à chercher «un papier important, avait-il expliqué, qu’il avait égaré».

Elle avait voulu l’aider, le voyant bousculer les tiroirs de son bureau.

Mais il s’y était refusé avec une sorte de vivacité impérieuse dont

elle avait été surprise un peu. Il s’en était aperçu, si nerveux fût-il,

et tout de suite, l’accent changé, il avait dit:

--Certainement, j’ai dû laisser ce papier au ministère. J’y repasserai.

Ne t’en inquiète pas, chérie.

Et aucune divination ne l’avait avertie qu’il venait encore de lui

mentir... Alors, elle avait naïvement cru qu’il s’agissait de quelque

pièce militaire, concernant son service, et elle n’avait pas insisté,

distraite, d’ailleurs, par la pensée divine qu’ils partaient tous deux,

pour être enfin entièrement l’un à l’autre... Et quel époux-amant il

s’était montré pour elle, pendant ces dernières heures, alors que,

peut-être, il sortait de répondre à l’appel de Maud... «Viens...

Viens... Viens...»

Dans le cerveau de Mireille, que le désespoir martelait, le mot sonnait

sans relâche.

Quand Maud avait-elle écrit cette lettre?... Après un thé... Lequel?...

Ils en avaient eu tant, cette semaine-là.

Qu’avait-il répondu?... Avait-il cédé à la prière que la tentatrice lui

envoyait, insouciante, dans sa passion, que la lettre fût trouvée!...

Ah! c’était plus cruel encore, s’il l’avait de nouveau trahie, en ces

jours de tempête, après qu’elle-même l’attendait, fidèle, crucifiée par

son angoisse pour lui!... Était-ce possible que cette abomination fût

vraie?

Et c’était à ce menteur qu’elle avait voulu demeurer éternellement

attachée... Pour l’amour de lui, qu’elle s’était refusée à l’homme qui,

aujourd’hui, l’aimait... Qui savait peut-être la vérité sur le mari

tant regretté et avait eu la générosité de ne lui laisser rien

soupçonner... Peut-être bien d’autres aussi savaient et souriaient de

son obstination à s’enfermer dans son deuil...

Abîmée dans sa souffrance, elle demeurait debout devant le bureau, ses

yeux sans larmes fixés sur le portrait qu’elle interrogeait

désespérément. Avait-il été retrouver Maud?... Oh! savoir... savoir!...

Maud, seule, maintenant pouvait lui répondre... Et il faudrait bien

qu’elle le fît...

Une inflexible résolution durcissait le cœur de Mireille... En même

temps, l’impression grandissait en elle, qu’une seconde fois, elle

venait de perdre Max, et plus complètement encore... Pour les

rapprocher, au delà même de la mort, il n’y avait plus le souvenir de

leur amour... Maintenant, elle avait la sensation que cet amour gisait

dans la boue...

Le Feu sous la Cendre · 第 54 / 59 题