VI

Si Mireille avait obéi à son premier sentiment, tout de suite elle eût

été parler à Maud, tant elle éprouvait, intolérable, le besoin de

savoir.

Mais une réserve instinctive, une sorte de pudeur l’arrêtait au moment

de remuer cette lie qui éclabousserait celui qu’elle avait adoré. Et

puis, quel supplice de se retrouver devant sa menteuse amie à qui elle

n’avait jamais donné que de la tendresse... D’apprendre des détails,

peut-être, qui lui serait une nouvelle douleur et préciseraient la

trahison...

Or, voici que deux jours après, le hasard amena cette rencontre dont

elle avait peur, tout en la souhaitant et la sachant inévitable.

A la fin de l’après-midi, comme elle sortait de chez sa mère qui

recevait, sur le seuil de la porte cochère, elle se trouva en présence

de Maud, descendant de voiture.

La jeune femme l’accueillit par une exclamation de plaisir:

--Oh! Mireille, je suis contente de t’apercevoir!... Remonte avec moi

chez ta mère, pour que nous passions un instant ensemble, dis, chérie.

«Chérie!» Maud osait l’appeler ainsi après lui avoir volé son mari, lui

avoir infligé la plus terrible injure dont une femme puisse atteindre

une autre.

Une seconde, avec une sorte d’effroi devant cette inconscience, elle la

considéra; et ses yeux étaient si sévères, étincelants d’une révolte si

méprisante, que dans ceux de Maud une surprise monta:

--Qu’est-ce que tu as, Mireille?

--Je te le dirai un jour où nous pourrons causer tranquillement...

Adieu, Maud.

Elle ne lui tendait pas la main. Aucun sourire n’éclairait son visage;

et, se détournant, elle partit, rapide, frêle ombre noire dans le

crépuscule.

Une autre que Maud Ypsilof, voyant Mireille si différente

d’elle-même--et se souvenant...--fût peut-être restée à l’écart, tant

qu’elle ignorait le pourquoi de cette attitude nouvelle. Mais Maud était

une impulsive qu’aucune menace de danger n’aurait pu faire reculer. Le

lendemain même, tandis que, avant de sortir, Mireille cherchait une

revue dans la bibliothèque de son mari, elle s’entendit soudain

annoncer:

--Mᵐᵉ la princesse Ypsilof est au salon et demande si elle peut voir

Madame.

Mireille éprouva la sensation d’un poids longtemps menaçant qui

s’abattait tout à coup sur son cœur, et il lui fallut un effort pour

retrouver le souffle qui lui manquait. Puis, elle commanda:

--Faites entrer ici.

Obéissant à une irrésistible impulsion, elle avait donné l’ordre. Là,

dans cette pièce où le souvenir de Max était si présent, devant son

image, Maud n’oserait pas lui mentir... Alors, elle allait savoir...

Ses mains se serrèrent d’angoisse. Droite, elle attendait.

Le domestique écarta la lourde tapisserie de la portière, et Maud

apparut, très belle, apportant le pénétrant parfum de fleur qui

l’enveloppait toujours, mais un peu pâle, comme si elle eût été

violemment saisie de se voir, contre toute prévision, reçue dans la

pièce qui avait été le séjour favori de Max. Et, tout de suite, son

regard courut vers le portrait, sur le bureau, tandis qu’elle avançait

vers Mireille, restée immobile, sans geste d’accueil.

Elle, très vite, l’embrassa d’un mouvement si spontané, que la jeune

femme ne put se dérober. Mais elle eut un recul violent que Maud

perçut... Et puis, les lèvres de Mireille n’avaient pas rendu le

baiser...

Alors Maud s’écarta un peu, devenue plus pâle encore, et regardant son

amie, elle s’exclama:

--Mireille, que tu es étrange!... Que t’est-il arrivé?... Tu m’as dit

que tu désirais me parler... Tu as quelque chose contre moi?

Le regard de Mireille se posa sur elle:

--J’ai à te rendre quelque chose qui t’appartient.

--Quelque chose?... Quoi?...

--Un papier.

--Comment, un papier?... Quel papier? Que veux-tu dire?...

--Un papier que le hasard a fait tomber entre mes mains et que je ne

veux pas garder... D’ailleurs, il est à toi, signé par toi.

Toutes deux étaient restées debout. Maud saisit les poignets de Mireille

et ses yeux brûlants, dont le regard devenait tout ensemble aigu et

anxieux, cherchèrent ceux de sa cousine.

--Mais, Mireille, que signifie tout cela?

--Une chose bien simple et cependant terrible... Tu vas comprendre.

Mireille avait dégagé ses mains sans que Maud essayât de les retenir ni

de l’arrêter, tandis qu’elle allait vers le bureau, l’ouvrait et prenait

la feuille.

Dans son cadre, Max regardait avec sa hardiesse caressante. Et son âme,

où était-elle? Entendait-elle l’accusation devant laquelle il n’avait

aucune défense possible?...

Mireille tendit le papier à la jeune femme qui semblait pétrifiée.

--Tiens! c’est à toi, cette lettre.

Maud la saisit d’un geste éperdu et y jeta un coup d’œil.

Il n’y avait plus vestige de couleur sur son beau visage qui se

contractait.

--Où as-tu trouvé cette lettre? interrogea-t-elle violemment.

--Dans un livre de Max.

--Ah! en inventoriant le bien de celui qui n’est plus là, pour défendre

son intimité contre ta curiosité!... Toi, toi, tu as fait cela! toi! la

délicate Mireille.

La femme de Max Noris eut un méprisant geste d’épaules.

--J’ai touché à ce livre pour le ranger, Maud, et la lettre que Max

avait crue perdue en est tombée... Je n’avais aucune curiosité. J’ai le

respect des secrets de ceux qui ne sont plus, mais...

--Mais cependant tu as lu!

--Oui, sans réfléchir... D’ailleurs, j’en avais le droit!... J’ai lu

d’instinct. Et c’est horrible d’avoir lu!

--Tu as lu!... Tu as lu!...

--Oui...

--Et... et tu t’es imaginé... des folies!

--Je ne me suis rien imaginé... J’ai appris une vérité affreuse...

Maud regardait la jeune femme avec des prunelles dilatées. Elle,

Mireille, avait la sensation que son cœur gisait, broyé. Et, dans sa

torture, criait la soif de savoir si son mari avait répondu à l’appel

éperdu que renfermait cette lettre.

Pourtant elle se taisait, sachant Maud capable de lui répondre par un

mensonge.

Mais la jeune femme s’était laissée tomber sur une chaise basse, et la

tête penchée, elle lisait la lettre comme si elle ne la connaissait pas.

Puis elle se redressa; et ardemment, elle demanda:

--Cela te ferait-il un peu de bien, Mireille, de savoir qu’il n’est pas

venu, comme je l’en suppliais?...

Un frisson secoua Mireille. Une seconde, l’étau qui lui broyait le cœur

se desserra.

--Tu dis qu’il n’est pas venu?

--Non, il n’est pas venu.

--Oh! est-ce la vérité? murmura Mireille désespérément.

--C’est la vérité, Mireille.

--Jure-le-moi sur... sur ta vie... sur celle de mes petits... sur son

souvenir à lui...

Sans hésiter, Maud prononça, avec un accent où, vraiment, la sincérité

vibrait:

--Je te le jure. Il n’est pas venu... Je lui avais envoyé ma folle

prière après... après ce thé chez ta mère où j’avais été exaspérée de le

voir si mal... Car je l’adorais!

--Tais-toi! Maud, commanda Mireille, sa douce voix devenue impérieuse.

--Le lendemain, j’ai reçu de lui une lettre... que tu pourras lire...

que je conserve comme une relique, et qui a éveillé en moi le remords à

ton égard... Car jusqu’alors... tu me connais, la passion m’absorbait

seule... depuis surtout que je l’avais revu...

--Tu l’avais revu?... Quand?... Tu comprends, maintenant que j’ai

appris, il faut que je sache tout... Pour la première fois, quand

était-ce arrivé? Comment?...

La voix de nouveau impérative, ses mains serrées l’une contre l’autre,

Mireille interrogeait, debout devant Maud abattue sur sa chaise basse;

et, encore une fois, d’instinct, ses yeux cherchèrent, dans le cadre de

cuir, le jeune visage souriant, le regard qui avait menti, la bouche qui

avait cherché la bouche de l’amie...

D’une voix sourde, Maud disait:

--Quand?... Au printemps qui a précédé la guerre... Tu étais à

Fontainebleau avec Jean... Lui, seul à Paris... Je lui ai demandé de

venir dîner avec moi... Depuis longtemps, tout bas, j’étais folle de

lui... Je le lui ai avoué, après l’avoir, avec toute la puissance de ma

passion, grisé de... de ce qu’il appelait, tu te rappelles? «mon charme

capiteux».

Le visage de Mireille se contracta. Mais elle n’eut pas un mot. Ses yeux

continuaient d’exiger la cruelle vérité.

--Lui... tu le connais... il était comme tous les hommes... un altéré

d’amour...

--J’étais là pour lui en donner, interrompit Mireille d’une voix si

dure, qu’il semblait qu’une autre parlât.

--Non, tu n’étais pas là, justement... Et la nuit était douce

divinement... Une nuit de printemps... Une vraie nuit d’amour...

Un cri bondit du cœur de Mireille:

--Tais-toi!... Ne me dis pas cela!

--Mireille, tu veux savoir... Pense, je t’en supplie, que nous avons un

moment perdu la raison... Et que l’acte des insensés doit être pris

comme tel...

Une expression d’amertume infinie crispa la bouche de Mireille.

--Ce soir-là, seulement, vous avez été fous? Maud, ne me mens pas! Il

faut que je connaisse la vérité!

--Cette semaine-là, tandis que tu étais absente... Et puis, tu es

revenue... Après, la guerre a éclaté...

--Alors?...

--Alors, il m’a laissée... pour toujours!

Mireille, comme si la force, soudain, l’abandonnait, se laissa tomber

sur le divan où, tant de fois, près de _lui_, elle avait connu de si

doux instants... Le murmure du passé lui arrivait en rafales...

Maud continuait à tordre ses mains d’un geste machinal; elle aussi

regardait vers les jours enfuis.

Brusquement, Mireille releva la tête et questionna:

--Tu dis qu’il t’a laissée... pour toujours... Cependant, il est revenu

en permission.

--Il s’était ressaisi... Et, en lisant la lettre par laquelle il a

répondu à mon billet, j’ai compris pourquoi il était perdu pour moi...

--Maud, cette lettre, je veux la voir...

La jeune femme inclina la tête.

--Tu l’auras... Mais tu seras généreuse, n’est-ce pas, tu me la

rendras?... Pour moi, je te l’ai dit, elle est une relique... C’est tout

ce qui me reste de lui...

--Avec tes souvenirs! fit Mireille, une âpreté sombre dans la voix.

Un sourire amer passa sur les belles lèvres, souples et lourdes.

--Oh! mes souvenirs... Je n’ai plus qu’un désir, les oublier, les

rejeter de mon cœur, de mon cerveau! Il le faut bien pour que je puisse

recommencer ma vie...

--Tu veux... tu veux te remarier!... malgré... ce qui a été?... Tu veux

tromper un honnête homme en te donnant à lui comme une honnête femme?...

Mais quelle conscience as-tu donc, Maud!...

Mᵐᵉ Ypsilof eut son geste familier et haussa les épaules.

--Je n’ai pas de conscience... Je n’ai qu’un appétit de bonheur... de

bonheur tel que je le comprends... si impérieux que je sacrifie tout

pour le rassasier... Sois tranquille, je n’épouserai qu’un être à ma

hauteur... qui m’apportera... ce que moi-même je lui offrirai... Nous

serons quittes!... Tu le sais bien que je me juge indigne d’un homme

comme Guisane...

--Ne parle pas de Guisane!... commanda Mireille d’un élan dont elle ne

fut pas maîtresse. Que son nom même ne soit pas mêlé à ces vilenies!

--Mireille, il faut pourtant que je te dise quelque chose qui te fera

mieux encore pénétrer ce qu’il est... Il sait qu’un moment... Max a mal

agi envers toi...

--Il sait!... Comment sait-il?

--Parce que... pendant les dernières heures qu’ils ont passées ensemble,

Max lui-même a avoué la trahison qu’il se reprochait tant...

Mireille regarda sa cousine avec des prunelles où il y avait de la

stupeur.

--Mais comment, toi, Maud, sais-tu ce qu’ils ont dit ensemble?

--Là-bas, à Morgat, Guisane et moi, nous avons parlé de toi. Il m’a fait

une réflexion qui m’a montré qu’il connaissait la vérité... Mais tu as

vu, même pour t’obtenir, peut-être, toi qu’il adore... il n’a pas voulu

altérer le souvenir que tu gardais de Max! Mireille, il m’a semblé que

cela, il valait mieux que tu l’apprennes. Maintenant, tu n’ignores plus

rien... Je n’ai plus qu’à te dire adieu...

Elle se levait et passait la main sur son front d’un geste d’infinie

lassitude. Mireille, épuisée, n’avait plus une parole.

--... Je n’ai plus qu’à te demander pardon... oh! de toute mon âme, avec

tout ce qui s’y trouve de moins mauvais... de ma trahison, du mal que je

viens encore de te faire et que j’aurais tant voulu t’épargner... Car

c’est pour te l’éviter que j’ai résisté, bien des fois, à la tentation

de m’accuser devant toi... Ah! pourquoi cette lettre est-elle tombée

entre tes mains!

--Parce que la justice l’exigeait, prononça lentement Mireille.

--Oui, la justice est sans pitié!... Ah! de la pitié, Mireille, aies-en

pour moi, je t’en supplie!... Souviens-toi que Max t’a donné ce que

personne d’autre n’a eu de lui... Méprise-moi, je le mérite. Mais...

plus tard... pense à moi sans colère...

--Je n’ai pas de colère, mais seulement de la souffrance... Ah! une

souffrance pire encore que quand j’ai appris qu’il m’était enlevé!... Il

ne me reste plus rien de lui. Pas même le souvenir de notre amour qui me

fait mal... et dont j’ai presque l’horreur maintenant!... Oh! je

voudrais mourir!

Maud la contemplait avec des yeux désespérés.

--Mireille, quand tu auras lu sa lettre, je suis sûre que tu ne penseras

plus ainsi...

--Cette lettre, tu vas me l’envoyer aujourd’hui même. Je ne peux pas

attendre!...

--Tu l’auras ce soir... Je te la confie. Adieu, Mireille.

--Adieu...

Une seconde, elles se regardèrent, sans un geste l’une vers l’autre.

Puis Maud se détourna et sortit.

* * * * *

Le soir même, Mireille avait la lettre. Pour elle aussi, c’était une

relique, malgré la trahison; elle le sentait bien, tandis qu’elle

emportait le précieux papier, pour le lire dans le cabinet de Max.

Elle s’assit au bureau où il écrivait jadis, à la lueur de sa lampe,

devant son visage qu’elle avait tant chéri; et un instant, elle le

considéra avec toute son âme, rendue si profonde par la douleur. Puis,

elle ouvrit l’enveloppe et elle commença à lire:

«Non, Maud, je ne viendrai pas; ni aujourd’hui, ni demain, ni

jamais plus. J’ai été misérablement coupable parce que je suis un

pauvre homme de chair et de passion et que vous m’aviez grisé,

Maud... Ce n’est pas un reproche... Je n’ai pas le droit de vous

reprocher d’avoir fait à ma faiblesse l’aumône que j’avais la

lâcheté d’implorer...

«Vous êtes toujours l’ensorceleuse qui m’a fait perdre toute

sagesse. Mais depuis plus d’un an, je vis à une école qui a un peu

trempé ma fragilité. Si vous saviez comme à l’éclair des obus, avec

la vision constante de la mort possible, le jugement se fait autre;

sévère pour telle de nos actions qui nous avait paru une bagatelle.

«Là-bas, il m’est venu le dégoût et le mépris de ma faute envers

_Elle_, si adorablement vaillante, fidèle, tendre, dans les heures

tragiques qu’elle supporte sans un retour sur elle-même, ne pensant

qu’à moi qui lui ai menti... Jamais son souvenir, quand je suis

loin, dans la tranchée, ne me torturera assez pour me faire expier

ma vilaine action!

«Si vous saviez de quel poids ce souvenir, maintenant, pèse sur ma

loyauté, vous comprendriez que la tentation ne m’effleure même plus

de revenir à vous--fût-ce même une fois!...--avant de repartir...

Alors pourtant que je subis encore, que je subis toujours votre

séduction, Maud.

«Mais _Elle_ est ma force... Ah! si je pouvais lui demander son

pardon, ce serait l’allégement béni... Mais je ne dois pas me

permettre cette expiation bienfaisante... Elle souffrirait

tant,--elle innocente,--par moi... et par vous, Maud... Ici, je

devine votre pensée. Vous avez raison... Ce n’est pas à moi de vous

dire cela...

«Adieu. Oubliez notre folie qui fut un rêve bien court, dont la

guerre nous a réveillés à jamais... Si je ne reviens pas, je

mourrai, du moins, tout à _Elle_, conscient que je ne méritais pas

de retrouver, à ses côtés, la vie bienheureuse qui était la nôtre.

«Si je reviens, toujours, Maud, je veux me montrer votre ami le

meilleur,

«MAX.»

Sur le papier qui avait dû être lu bien des fois, car les plis en

étaient fortement creusés, des larmes tombaient qui effaçaient un peu

les mots.

Tout bas, Mireille répétait:

--Oh! mon pauvre petit!... Mon cher bien-aimé!...

De très haut, voici qu’elle pensait à lui, comme une mère pense à son

enfant qui a failli mais qui le regrette.

Une fois encore, puis une autre, elle relut la lettre... Puis,

lentement, elle prit sur le bureau une feuille de papier et se mit à

copier les lignes qu’_il_ avait écrites; qui, aujourd’hui, lui disparu,

venaient lui apporter sa suprême pensée.

Quand elle eut fini, elle se pencha sur la signature et y posa ses

lèvres, en un baiser long, profond, pareil à un sceau...

Elle avait pardonné,--ainsi qu’il l’avait souhaité... Mais elle savait

bien qu’elle ne pourrait oublier.

Le Feu sous la Cendre · 第 55 / 59 题