Au moment d’entrer dans la salle de la rue de Sèze, Mireille eut un coup
d’œil sur la montre que le bracelet retenait sur son gant.
Dix heures et demie à peine.
Elle avait un bon moment pour voir l’exposition de Guisane, ouverte
depuis l’avant-veille,--le jour même où elle rentrait à Paris,--et dont
elle avait déjà lu d’enthousiastes comptes-rendus. Mais elle n’avait pas
vu Guisane lui-même. La veille, il avait passé chez elle. Elle était
sortie. Ce matin, il n’y avait guère de chance pour qu’il fût rue de
Sèze.
Pourquoi donc ne lui avait-elle pas écrit, comme il l’en avait priée,
pour qu’il vînt lui faire les honneurs de son exposition? Quel absurde
scrupule l’avait arrêtée?... Voici que, maintenant, un sourd regret
l’obsédait...
Elle entra dans la salle où, devant les _Croquis de guerre et de paix_,
s’immobilisaient les visiteurs, invinciblement retenus par leur
puissance évocatrice.
Et, au premier regard, la même impression la domina, devant ces visions
saisissantes qui étaient la vie même.
Tout de suite, elle eut le sentiment que cette Exposition était plus
qu’un succès, un vrai triomphe pour Patrice Guisane. Ah! comme elle
comprenait qu’il adorât son art, conscient des dons qu’il avait
reçus!... Comme elle comprenait sa terreur--la seule qu’il
connût...--qu’une blessure pût, en une seconde, éteindre à jamais son
regard!
Dans son intuition d’artiste, il avait prodigieusement discerné ce que
devaient être les images de la guerre moderne... Ces images que lui-même
avait notées sur le vif, ces scènes qu’il avait intensément vécues,
qu’il avait contemplées, non seulement avec ses yeux, son cerveau de
peintre, mais aussi avec son âme de soldat, de penseur doublé d’un
psychologue aigu; et qu’ensuite, il avait transcrites dans leur terrible
et superbe désolation.
Lentement, elle avançait, frémissante d’émotion devant cette révélation,
pour elle, de ce qu’était la guerre.
Campagnes dévastées, avec des coins que le hazard avait laissés
délicieusement paisibles et verts sous un ciel de bataille taché par la
fumée des obus; une terre creusée, bosselée, soulevée, que hérissaient
des ruines informes, qui ne trahissaient plus rien de ce qu’elles
avaient été; arbres déchiquetés, tordus, desséchés, douloureux à voir
autant que des squelettes.
Et il y avait aussi de tragiques visions de la nuit, où luisaient le
pinceau lumineux des projecteurs, l’éclair des fusées, les flammes de
Bengale, la lueur du canon, de l’obus incendiaire, des fermes, des
villages entiers qui brûlaient.
Plus loin, c’était la pénombre morne des tranchées où les formes se
confondaient avec la glaise... Formes couchées, écrasées dans la boue,
par le sommeil, la fatigue, le froid... Formes assises sur le talus qui
servait de banc... Formes dressées dans le jet de l’assaut... Et encore
c’étaient des types de toute sorte, notés au passage, avec un souci de
leur individualité qui en faisait des figures inoubliables: _poilus_
bien français, _tommies_ juvéniles et imberbes, Américains râblés,
Cingalais aux noires prunelles rêveuses...
En face de la poignante évocation sur l’autre panneau de la salle, les
_Croquis de paix_, annonçait le catalogue; superbement lumineux, dont le
coloris était une fête pour les yeux; paysages ou marines de Carantec
qu’elle reconnaissait, et d’autres qu’elle ignorait, souvenirs de
Morgat, quelques silhouettes exquises de Maud... Et son portrait, à
elle, que, craignant de désobliger Guisane, elle avait laissé exposer.
Certes, si rapidement qu’il eût été fait, il lui était devenu bien
familier à Carantec. Mais l’avait-elle donc oublié?
Saisie, presque troublée, elle regardait la forme svelte qui était la
sienne, la figure fine, si claire sous les cheveux sombres, où
songeaient de grands yeux veloutés... Alors, c’était ainsi que Guisane
la voyait?...
Une sensation, si pareille à du plaisir, la frôla, que, vivement, elle
se détourna et revint vers les _Croquis de guerre_. Mais, derrière elle,
une voix s’élevait:
--Alors, vraiment, tout cela vous intéresse, madame?
Un sursaut lui jeta aux joues une onde pourpre. Elle n’avait pas besoin
de regarder pour savoir qui, soudain, lui parlait avec l’accent
inoublié. Son cœur eut un battement plus rapide; et ses yeux, alors,
rencontrèrent ceux de Guisane qui la contemplaient avec une telle joie
qu’elle eut la sensation d’une brûlante clarté dont son être était
pénétré.
Il lui tendait la main,--comme il l’eût appelée, irrésistiblement;--et
elle donna la sienne, avec la même confiance heureuse qu’elle avait
éprouvée le jour de leur aventureuse promenade en mer, quand elle se
reposait sur sa protection. Avant qu’elle eût parlé, il disait, sans
détacher d’elle ce regard qu’elle connaissait bien:
--Enfin! enfin! je vous retrouve! ô fuyante amie... Je commençais à
croire que cette bienheureuse minute me serait refusée!... Car je pars
dans deux jours... Et vous ne reveniez pas!
--Et je suis revenue!... Et aussitôt me voici chez vous!... fit-elle,
d’un ton voulu de badinage, avec un sourire, sa volonté raidie contre le
charme dont l’envoûtait le plaisir de Guisane, en la retrouvant.
C’était donc bien vrai ce que Maud disait? Comme à la _Commanderie_,
cette pensée traversa en éclair son cerveau; et, une seconde, toute sa
jeunesse tressaillit d’une allégresse ardente.
Les yeux toujours fixés sur elle, comme s’il eût été insatiable de la
contempler, il lui répondait avec un joyeux sourire:
--Oui, c’est vrai, vous voilà!... Et je bénis le hasard qui m’a obligé à
venir ici, ce matin, pour prendre un renseignement... Sans quoi, il y
avait bien des chances pour que cette journée s’achevât encore sans que
je puisse vous joindre! Et j’en ai si peu encore!... Hier, ayant appris
par votre père que vous étiez arrivée, je me suis risqué à passer chez
vous... quitte à me voir refuser votre porte, comme trop pressé!... Et
puis, vous étiez sortie!
--Oui... J’avais été voir mère. Mais votre visite a ravi Jean, plus
privilégié que sa maman.
--Plus privilégié!... C’est gentil de dire cela à votre ami... J’espère
que vous le pensez un peu! Que ce n’est pas une politesse de dame très
aimable. Ah! que c’est donc délicieux de vous retrouver, madame mon
amie...
Lentement, elle articula, comme si, malgré elle, la vérité s’échappait
de son âme même:
--A moi aussi, cela fait bien plaisir!
--Vrai?
Son accent était presque grave. Et, un peu, il penchait vers elle sa
haute taille, pour mieux lire dans les prunelles veloutées, au fond
desquelles une intense clarté luisait.
--Vrai! très vrai! homme de peu de foi. Et maintenant que vous êtes
convaincu, n’est-ce pas? montrez-moi vite, avant que je parte, celles de
vos œuvres que vous préférez... J’ai très envie de savoir si j’ai bien
jugé!... O mon ami, que je suis fière de vous!...
--Tant mieux! et merci de me le dire!... Mais pourquoi parlez-vous de
partir, madame? J’espère bien que vous n’allez pas disparaître, juste
quand j’arrive!
Elle le regarda, avec un sourire où tremblait un regret aigu:
--C’est qu’il y a déjà longtemps que je suis ici! Et c’est bientôt
l’heure du déjeuner de mes poussins. Je ne puis me mettre en retard!
--Qu’est-ce que cela fait, madame? protesta-t-il avec une vivacité
gamine. Ils ont Kate pour leur faire prendre patience... C’est une très
mauvaise habitude de se rendre esclave de ses enfants!
Puis, changeant de ton, il pria:
--Madame, soyez bonne, très bonne!... Oui, nous regarderons tout ce que
vous voudrez... Mais d’abord, venez, un instant, vous asseoir sur ces
sièges hospitaliers, que nous causions un peu... comme à Carantec!
Elle hésitait, effrayée du désir qu’elle avait de consentir. Mais sans
attendre sa réponse, il lui avançait un fauteuil. Vaincue, elle s’assit
avec une soumission joyeuse. Il semblait que sa volonté lui échappât,
laissant ressusciter l’ardente Mireille de jadis, dans la veuve fidèle
qu’elle prétendait demeurer. Et cette mystérieuse allégresse, voici
qu’elle ne pouvait l’étouffer... Elle la sentait grandir, envahir son
cœur... Ainsi qu’elle avait vu, tant de fois, la mer s’emparer du
sable...
Heureusement, Guisane ne savait pas; et il s’exclamait d’un ton de
reproche:
--Pourquoi ne m’avoir pas écrit que vous viendriez ce matin?... Je
serais accouru pour vous recevoir. Honnêtement, je ne puis dire «pour
vous montrer mes croquis...» Car, vous présente, c’est incroyable comme
mon exposition me devient indifférente!
--Merci bien!... glissa-t-elle, amusée.
--Je n’ai plus le moindre désir de m’en occuper, mais, seulement, le
besoin de savourer votre présence, si longtemps perdue... Un grand
mois!... De bavarder avec vous, de savoir de vous tout ce que vous ferez
à votre ami l’honneur de lui confier... puisque nous ne sommes pas
brouillés!...
--Brouillés? Quelle singulière idée vous avez là!
--Pas plus singulière que votre inexplicable départ. Quand je suis
revenu de Morgat, que votre mère m’a annoncé que vous l’aviez quittée,
j’ai cru à une très mauvaise plaisanterie. Hélas! c’était la vérité...
J’ai tout de suite découvert que Carantec sans vous, ce n’était plus
Carantec. Mais, bon gré, mal gré, il m’a fallu me passer de votre
présence qui m’était devenue une exquise habitude... Et je vous retrouve
pour vous perdre de nouveau... Cette fois, pour combien de temps!...
Elle devina qu’il pensait, «peut-être pour toujours». Et une telle
angoisse l’étreignit, qu’elle ne sentit plus la mystérieuse joie qui la
bouleversait... Parce qu’elle comprenait qu’il était vraiment bien à
elle...
Il priait:
--Petite amie, racontez-moi beaucoup de choses de votre séjour à la
_Commanderie_ afin que j’aie, plus encore, des souvenirs de vous... pour
supporter les heures sombres.
Elle dit doucement, avec un chaud et mélancolique sourire:
--Ah! si je pouvais vraiment quelque chose pour vous, en échange du bien
que vous m’avez fait!
Il l’enveloppa d’un étrange regard. Ses lèvres s’entr’ouvrirent. Mais
il ne prononça pas les mots qu’il ne fallait pas dire...
Et changeant de ton il s’exclama, d’un accent d’amicale gaieté:
--Avec tout cela, vous ne me racontez rien!
--Et il est midi moins cinq!... Comme je vais être en retard! Mon ami,
mon ami, où avez-vous entraîné une mère de famille!
Elle avait un sourire contrit, mais dans le regard lumineux où le sien
plongeait, il lisait bien qu’elle n’était pas fâchée... Jamais,
peut-être, il ne lui avait vu cet éclat qui le faisait tressaillir d’une
sorte de bonheur douloureux,--puisqu’il ne devait rien attendre
d’elle...
Il allait dire:
--Heureusement, ce soir, nous pourrons causer, car nous dînons ensemble
chez Mᵐᵉ votre mère.
Mais elle semblait l’ignorer, et une intuition lui révéla qu’il valait
mieux qu’elle n’en fût pas avertie. Il la devinait effarouchée un peu
par l’ivresse de la retrouver qu’il ne lui avait pas assez cachée. Et,
farouche comme elle l’était, dans sa réserve, elle eût été capable de
trouver un prétexte pour rester à l’écart.
L’accompagnant vers la sortie, il demanda, cela seul qu’il pouvait
espérer recevoir:
--Quel jour, madame, voulez-vous bien m’indiquer, pour que j’aille vous
faire mes adieux?
Elle eut une hésitation. Était-ce très sage de le recevoir?... Mais
comment lui refuser alors que c’était pour le front qu’il repartait...
Et elle répondit:
--Demain, vers cinq heures, si cela vous convient. Les enfants seront
là; Jean sera ravi de vous revoir...
--Merci, madame, demain cinq heures; c’est chose entendue.
--Bien! Alors je me sauve... Comme nous avons bavardé!... J’avais bien
fait de regarder votre œuvre avant votre arrivée, car vous ne m’avez
rien montré du tout!
--Pardonnez-moi, mon amie... La douceur de vous revoir m’a fait oublier
tout ce qui n’était pas vous...
Elle s’exclama, mi-rieuse, mi-confuse:
--Je ne peux pas faire autrement que de vous pardonner, puisque le mal
est irrémédiable!... Mais tout de même...
--Ne finissez pas!... Ne me gâtez pas mon plaisir!... A demain, madame.
Attendez une seconde, que je vous fasse avancer une voiture.
Il était sur le seuil, avec elle, et d’un signe, appela une auto.
Vite, elle monta. Encore une fois, dans le cadre de la portière, il
aperçut la douce figure--grave et passionnée--qui lui souriait à l’ombre
de la capeline de deuil.