5 septembre.

La bouleversante conversation que je viens d’avoir avec Maud!

Elle nous quitte demain et elle était venue, à la fin de l’après-midi,

me faire une dernière visite. Nous étions toutes deux dans le jardin,

assises sur ce banc où, l’autre soir, j’ai tant souffert...

Je lui redisais combien je voudrais qu’elle trouvât enfin celui qui la

rendra heureuse et elle m’écoutait avec l’expression, qui me trouble

toujours un peu, que prend son visage quand je lui témoigne mon

affection.

Lentement, elle m’a répondu, la pointe de son ombrelle fouillant la

terre:

--Moi aussi je souhaite ton bonheur, Mireille. Tu ne peux soupçonner à

quel point! S’il vient à toi, le bonheur, sois sage!... Ne le repousse

pas!

J’ai contemplé Maud, stupéfaite, et j’ai dit ce qui est le sentiment de

toute mon âme:

--Le bonheur?... Mais il est parti pour moi. Jamais plus, du moins tel

que tu l’entends, il ne peut me revenir... Jamais!

Elle a eu un haussement d’épaules.

--Mireille, tu parles comme une enfant qui ne connaîtrait rien de ce qui

est! Et pourtant, tu sais bien que nous sommes trop jeunes pour que

notre vie soit close. C’est une illusion de se le figurer, un mensonge

de le prétendre; par devoir, par orgueil, par charité, par faiblesse...

Il y a pour cela, en nos êtres de vingt ans, bien trop de forces vives

qui fatalement nous ramèneront vers une existence perdue... qui doit

être la nôtre... que nous le voulions ou non!

Je l’ai regardée, je crois, comme j’aurais regardé la tentation

elle-même; et frémissante, j’ai repris:

--Mais tu ne comprends donc pas, Maud, qu’il me serait impossible de

donner à un autre la place de Max près de moi, près de ses enfants, dans

ce qui a été son foyer...

--Dans ton cœur aussi? Ah! tu es bien sûre de toi, Mireille, bien forte,

si tu peux ainsi lui commander de rester à jamais fermé à l’amour. Moi,

j’en serais incapable!

--Parce que tu n’as pas vraiment aimé!

Un éclair a couru dans ses yeux qui m’interrogeaient:

--Aimé qui?... Pierre Ypsilof... Je l’ai pourtant épousé envers et

contre tous! Dieu! ai-je assez lutté avec ton père pour qu’il me laisse

faire... Ce Pierre, il m’avait attirée, toute, corps et âme... Un

moment, j’ai été sa chose!

--Oui, un moment!... Tu as eu pour lui un caprice... Ce n’était pas le

vrai amour...

La voix railleuse, les yeux sur la mer, elle répète:

--Un caprice?... Dis, une passion folle!...

--Si folle, Maud, qu’elle n’a pu se soutenir... Si tu l’avais vraiment

aimé, tu ne pourrais imaginer même ta vie près d’un autre? Je l’adorais!

mon Max.

Encore sur moi, l’étrange regard que je redoute.

--Ah! Mireille, loyale Mireille, il n’y a pas d’homme, crois-en mon

expérience,--si grande, hélas!--qui vaille d’être adoré, pas plus que

regretté toute une vie!

J’ai eu un tressaillement tant il y avait de sombre conviction dans la

voix de Maud; et j’ai pensé tout haut:

--Alors, Maud, pourquoi désires-tu encore te donner à l’un d’eux pour

souffrir?

--Parce que je subis la destinée pour laquelle nous avons été créées! Le

renoncement que tu veux pratiquer, Mireille, il est hors nature!...

C’est aux vivants, non aux morts, que nous devons appartenir, et il est

insensé de dédaigner cela seul qui donne du prix à la vie!

De toute mon âme, j’ai murmuré:

--Puisque cette richesse Max ne l’a plus, pour moi, non plus, elle

n’existe plus.

--Sincèrement, tu crois cela? Ah! que tu es donc généreuse!... Si l’on

me disait, à moi, que je devrai, à l’avenir, me passer d’amour,

j’aimerais mieux mourir sur l’heure! L’amour, où je l’entrevois, où

j’espère le trouver, je vais, comme un être glacé court vers le feu

qu’il voit flamber. Si tous, autour de moi, vous autres disciples de la

vieille morale, vous n’étiez à me surveiller, ainsi que des geôliers, je

ne songerais guère à m’enchaîner de nouveau, comme je l’ai fait dans

l’ignorance de mes dix-sept ans... Je garderais ma liberté pour aimer

quand et comme je le voudrais... selon le caprice qui me tenterait!

Toutes ces choses, Maud les dit, le regard toujours sur la mer, sans

autre mouvement que celui de tordre le ruban de sa ceinture. Sa voix

s’est assourdie, mais de quelle passion elle vibre!...

J’ai l’impression d’avoir, près de moi, une créature en péril qu’il faut

sauver, à tout prix; une impression si forte que je pense tout haut:

--Maud, épouse un homme que tu aimes, et tu ne désireras plus rien, ma

pauvre chère.

Une imperceptible pause et j’achève, obéissant à je ne sais quelle

impulsion:

--Épouse Guisane!... Tu sauras bien l’amener à toi...

Cette fois, elle a tourné la tête, et ses yeux, dont le regard est un

abîme, se sont posés sur moi. Une ombre de sourire, ironiquement amer,

crispait ses lèvres:

--Tout de même, il faudrait qu’il s’y prêtât un peu... Et il ne le fera

pas... parce que...

--Parce que?...

Lentement, elle a fini:

--Parce qu’il a le cœur pris ailleurs.

--Comment le sais-tu? Il te l’a dit?...

La question était sortie de mes lèvres avant que ma volonté ait pu

l’arrêter.

--Je n’avais pas besoin qu’il me dise rien! Je n’avais qu’à voir... Je

sais comment est un homme auprès de la femme qu’il aime!

Que voulait-elle dire?... Je la regardais, envahie par une sorte

d’épouvante. Elle aussi me contemplait, avec des prunelles où il y avait

de la tendresse, de la colère, de l’incrédulité... Quoi encore, mon

Dieu?... Et avec une sorte d’emportement, elle m’a jeté:

--Alors, vraiment, Mireille, tu ne t’es pas aperçue que Guisane

t’aime?...

J’ai crié, comme si elle m’avait frappée en plein cœur:

--Maud, tu déraisonnes! Oui, il m’aime, ainsi qu’un très bon ami, oui...

Elle a martelé, presque bas:

--Comme l’homme aime la femme qu’il voudrait faire sienne pour

toujours!...

Instinctivement, j’ai mis mes deux mains sur mes oreilles pour ne plus

l’entendre, tandis que je suppliais:

--Maud, tais-toi!... Ne dis pas de pareilles folies qui sont

coupables!... car... car elles me font mal!... Comment as-tu pu imaginer

une telle chose!... Guisane, aussi bien que vous tous, sait bien que,

maintenant, je suis une femme qui ne compte plus!

Elle a saisi mes deux mains d’un geste impérieux.

--Une femme qui ne compte plus!... Mais regarde-toi donc dans une glace,

Mireille! Non pas avec tes yeux de veuve trop fidèle, mais avec tes yeux

de femme... Regarde le portrait qu’il a fait de toi... Rappelle-toi la

sollicitude constante, les soins dont il t’entoure...

--Une sollicitude d’ami, presque de frère! ai-je répété, désespérée. Oh!

Maud, je t’en supplie encore, tais-toi! Pourquoi détruire ainsi ma bonne

confiance en lui? En lui qui, jamais, tu entends, jamais, ne m’a dit un

mot qui puisse me faire soupçonner ce que tu prétends...

Entre haut et bas, je l’ai entendue murmurer:

--Parce que ton heure n’est pas encore venue! Aussi, parce qu’il est

très délicat, très clairvoyant... Il sait qu’il doit attendre...

Un frisson m’a secouée comme si Maud me souhaitait le malheur.

Et j’ai prié de nouveau:

--Maud, tais-toi!... Tu n’es pas méchante, pourtant... Alors pourquoi

les vaines paroles que je ne dois pas... que je ne veux pas entendre! Ce

que pense Guisane importe peu. Entre lui et moi, il y aura toujours Max

qui, dans ma vie, ne sera remplacé par personne... Il me semble que,

même dans sa tombe, il en souffrirait; et je veux lui rester fidèle

dans la mort, autant que je l’ai été dans la vie, comme je le lui avais

promis...

Elle me contemplait avec un mélange de colère et de pitié indulgente,

ainsi qu’une enfant ignorante de la vérité.

--Ah! petite femme romanesque, c’est la destinée elle-même qui se

chargera de te relever de ton serment imprudent!... Et si je ne me suis

pas trompée, si je te le répète, un jour, le bonheur vient s’offrir à

toi, ne le repousse pas, ô mystique Mireille! Ne complique pas ton

existence par des scrupules insensés!

Cette fois, je n’ai pas répondu. A quoi bon? Maud et moi, nous parlons

des langues étrangères l’une à l’autre. Nous sommes aussi différentes

que l’étaient, ce jour-là, nos robes de veuvage; elle, tout en mauve,

des roses à sa ceinture; moi, dans cet uniforme de deuil que, même pour

plaire à maman, je ne peux me résigner à quitter.

En moi, c’était le chaos, sous un souffle de tempête. Oh! pourquoi Maud

m’avait-elle ainsi parlé? Parce qu’elle voulait, par ses insinuations,

m’éloigner de Guisane, afin d’être plus libre de l’envoûter? Certes,

elle n’est pas méchante. Mais quand elle souhaite quelque chose, elle

piétinerait n’importe quel cœur pour réaliser son désir.

Ou encore, était-ce parce que, habituée à éveiller toujours le désir de

l’homme, elle n’avait pas compris, ou avait mal interprété, le sentiment

de Guisane pour moi?

Car il ne lui avait rien dit... C’est elle qui imaginait...

Une seconde, le trouble qui me bouleversait s’est apaisé. Et puis

soudain, j’ai revu l’expression des yeux, du visage de Guisane quand il

se penchait vers moi, dans le jardin, alors que je sanglotais

désespérément.

Et une nouvelle rafale a soufflé en moi... Instinctivement, j’ai serré

mes deux bras autour de ma poitrine, comme si je m’enveloppais encore du

long voile de crêpe qui, pendant des mois, a enfermé ma douleur...

Mon mouvement a fait regarder Maud de mon côté... Je ne sais quelle

expression pouvait avoir mon visage, elle s’est écriée:

--Oh! Mireille, n’aie pas cet air douloureux! Je ne pensais pas te faire

mal!... Tu m’en veux?

J’ai dit, le cœur lourd d’une détresse infinie:

--Je t’en veux, oui, d’avoir abîmé mon amitié pour Guisane...

Elle s’est penchée d’un de ces élans auxquels elle m’a accoutumée, et

qu’en ce moment tout mon être voulait fuir... Son baiser, son parfum,

son bras sur mon épaule, ses protestations même m’étaient intolérables.

--Mireille, je n’ai pas réfléchi que tu pouvais être blessée de paroles

comme celles qui m’ont échappé, parce que je suis une impulsive... Tout

ce que je t’ai dit, c’est moi seule qui le suppose... Moi seule!...

Alors, que t’importe?... Guisane et toi, allez être séparés par la force

des choses... Et, sans doute, tout demeurera comme tu le souhaites...

Ce qu’elle disait là, c’était vrai... Confusément, déjà, je l’avais

pensé. Et un soupir d’allégement a écarté le poids qui m’étouffait. Il

m’a semblé m’éloigner d’un gouffre qui m’avait donné le vertige.

--Mireille, tu me pardonnes?... Je m’imaginais aider à te faire

heureuse. Et je me suis trompée! Dis que tu me crois!

Pour en finir de cette scène qui m’était affreusement pénible, j’ai

prié, à mon tour:

--Ne parlons plus jamais de tout cela, Maud! Je ne pense pas avoir rien

à te pardonner. Oublions cette malencontreuse conversation qui n’aurait

jamais dû avoir lieu et suivons chacune notre voie... comme nous le

pouvons.

Elle a murmuré:

--Oui, comme nous le pouvons.

Et puis, tout haut, elle a appelé Jean que Kate ramenait de la plage.

Le Feu sous la Cendre · 第 47 / 59 题