Une nouvelle imprévue.
En arrivant à l’hôtel, pour le déjeuner, Guisane nous a annoncé qu’il
était appelé par un camarade blessé, à Brest, ou dans les environs, je
n’ai pas bien entendu, et qu’il nous quittait pour quelques jours.
En effet, à deux heures, il est parti par le courrier, après avoir pris
congé de nous tous ensemble, groupés devant le _Kelenn_. Il m’a baisé la
main, comme à mère, comme à Maud, avec un souriant:
--Adieu, madame. A bientôt, j’espère.
Que ce brillant officier, au masque si ferme qu’aisément on l’eût trouvé
dur, était donc différent du Guisane qui, hier soir, me réconfortait
avec tant de chaude compassion... De le voir ainsi, quel regret m’a
saisie de m’être un instant trahie devant lui!... Heureusement, tantôt,
j’ai été distante à souhait...
Donc, il est parti.
Est-ce la dispersion qui commence? Maud doit nous laisser dans deux
jours pour Morgat où ses amis la réclament. Morgat, c’est tout près de
Brest...
Le congé de Bernard marche à grands pas, hélas! vers sa fin, ce qui rend
maman très nerveuse, assombrit père et semble mettre une gravité pensive
dans les yeux de Christiane quand ils causent ensemble...
Bernard aussi est songeur et je le comprends. Car il hésite entre son
ardent désir de demander Christiane, la crainte de la perdre par son
silence et le scrupule de l’amener à s’engager pour un avenir tellement
incertain.
Moi, j’ai ce matin, une nouvelle lettre de ma pauvre belle-mère, dans
laquelle se trahit le besoin qu’elle a de ma présence; de celle des
enfants, plus encore...
Je devrais partir, sans plus tarder, pour l’aller retrouver, comme il
était entendu... Et je voudrais tant rester ici encore un peu...