3 septembre.

Ma pendule marque minuit passé. Je devrais être couchée. A quoi bon? Je

ne pourrais dormir; et, dans l’ombre, je penserais peut-être...--pour

parler plus justement, je rêverais trop...

Mieux vaut que j’écrive et essaie ainsi de découvrir pourquoi la soirée

que je viens de passer me laisse obscurément troublée en tout mon

être...

La nuit était lourde d’orage, striée d’éclairs lointains; presque

violent, errait le parfum des fleurs, de l’herbe, de la terre que, tout

le jour, le soleil avait brûlée.

Après avoir flâné sur la falaise, nous sommes tous rentrés dans le salon

de mère, car elle se lasse vite de la promenade. Sauf quelques personnes

de l’hôtel qu’elle a prises en sympathie, il n’y avait là que des

intimes, Mᵐᵉ de Kermadec, Christiane, Maud, Guisane... J’ai tout de

suite organisé la table de bridge, sachant que le jeu avait des

fervents.

Maud s’était campée sur le tabouret de piano, tournant le dos à

l’instrument; et elle bavardait avec Guisane qui était venu s’asseoir

près d’elle. Il l’enveloppait d’un regard charmé bien compréhensible;

elle était la séduction vivante. En lumière, la flamme des bougies

dessinait la ligne parfaite de la tête, nimbait les cheveux, caressant

le visage; les lèvres avaient ce sourire dont l’énigme affole les

hommes, autant que son regard... Ce regard qui cherchait celui de

Guisane.

Comme est-ce que, si nettement, je voyais tout cela, de l’angle du salon

où j’étais assise, causant avec Mᵐᵉ de Kermadec?

Je ne sais si Guisane le lui avait demandé, mais d’un mouvement vif,

tout à coup, elle a fait demi-tour sur son tabouret, a ouvert le piano

et s’est mise à jouer quelques notes en sourdine.

Bernard, aussitôt, lui a crié:

--Ah! C’est cela! Maud. Chantez-nous quelque chose. Ce sera un régal de

vous entendre, par cette admirable soirée!

J’avais tressailli à la demande; et une instinctive prière--par bonheur

tue à temps!--m’était montée aux lèvres pour qu’elle ne consente pas.

Maintenant, la voix de Maud me fait mal. Elle l’a peu étendue, voilée

parfois, mais si «prenante», douce et ardente, telle une voluptueuse

caresse.

A quoi a-t-elle pensé de me dire:

--Mireille, veux-tu chanter avec moi le _Poème du Volga_?... le duo de

la troisième mélodie?

--Tu sais bien, Maud, que je ne chante plus!

--Par exemple!... Il y a deux jours, quand j’entrais chez toi, je t’ai

entendue!

--Oui, c’était pour Jean qui m’avait demandé «une chanson», comme il

dit... que son père réclamait toujours...

Personne n’a insisté, et Christiane, d’un geste tendre, s’est penchée et

m’a embrassée. J’ai deviné sur moi le regard de Guisane... Mais en cette

minute-là, je me sentais si séparée d’eux tous!...

J’ai, comme le désirait Maud, éteint les bougies du piano; car elle

préfère chanter dans l’ombre, par cœur. Et puis, comme tous étaient

occupés de leurs distractions, cartes, causeries, musique, je me suis

glissée hors du salon pour ne pas entendre Maud. J’ai descendu les

quelques degrés du perron et je suis allée me réfugier dans le jardin

que la nuit baignait... Alors soudain brisée, je me suis laissée tomber

sur le banc où, chaque matin, je viens regarder la mer.

Oh! cette nuit!... Cette nuit ardemment belle... Cette nuit amoureuse...

Pourquoi, soudain, m’a-t-elle, sans pitié, rappelé cette autre, juste au

seuil de la guerre, où nous étions revenus de Saint-Germain, si

follement épris l’un de l’autre... Pourquoi, comme des flots qui ont

brisé leur digue, tous les souvenirs les plus tendres de notre heureuse

vie me remontaient-ils tout à coup du cœur, réveillant ma soif

torturante du bonheur fini?...

La brise chaude qui sentait la mer et les fleurs, car pour venir sur

moi, elle frôlait le massif des œillets, des verveines, les branches de

syringa qui fleurissent ma fenêtre, cette brise m’apportait le chant de

Maud que j’avais voulu fuir et qui s’insinuait en mon âme, emportant mon

courage; faisant de moi une misérable créature qui regrettait, qui

souffrait, qui, éperdument, voulait ce que jamais plus elle ne

possédera...

Que ce chant, par une telle nuit, était cruel à entendre, et que je me

sentais--avec quelle intensité!--une pitoyable épave, perdue dans le

vaste monde!...

Sans réflexion, pareille à un être qui se noie, entraîné à la dérive,

j’ai tourné la tête vers le salon où étaient ceux à qui je

pouvais...--un peu!...--me raccrocher... Par les baies ouvertes, j’ai

aperçu les joueurs qui écoutaient, envoûtés, eux aussi, par la voix de

Maud, à ce point qu’ils avaient cessé leur bridge... Christiane, debout,

qui regardait la nuit, les mains croisées sur l’appui de fer du balcon;

et, près d’elle, appuyée au mur, la haute silhouette de Bernard.

Guisane, lui, devait être resté près du piano, à observer Maud, où je

l’avais laissé...

Oui, j’étais loin d’eux qui ne songeaient guère à la pauvre créature que

le malheur a faite de moi...

Une telle détresse m’a étreinte que, malgré moi, mes larmes, mes

_vaines_ larmes! ont jailli, tandis que, secouée de sanglots

désespérés, j’appelais, comme un bébé, tordant mes mains, dans ma

souffrance:

--Max! Oh! Max... Je t’en supplie, prends-moi! Je ne peux plus rester

toute seule ainsi, loin de toi!...

Des secondes, des minutes ont-elles passé?... Mes yeux qui cherchaient

l’invisible dans la nuit se sont brusquements rouverts à la réalité du

présent. Une voix, dont je connais maintenant toutes les nuances, me

disait, ainsi qu’une fois déjà je l’ai entendue:

--Pauvre, pauvre enfant!... J’étais bien sûr que vous vous étiez

réfugiée ici, dans le jardin, pour nous fuir!

J’ai murmuré, encore incapable de reprendre mon masque:

--Ce chant, par cette merveilleuse nuit, réveille tant de souvenirs qui

me font mal... Et c’est si horrible de devoir supporter seule ce mal!...

--Non pas seule, petite amie très chère... Pour vous aider dans votre

peine, tous ceux qui vous aiment sont près de vous... Et vous le savez

bien! Ne vous désespérez pas ainsi, Mireille...

Il était debout derrière moi, toujours abattue sur le banc; l’une de ses

mains s’était posée sur mon épaule, l’autre effleurait mes cheveux d’un

geste d’apaisement, tandis qu’il me répétait, presque suppliant:

--Ne pleurez pas ainsi, Mireille, je vous en prie!

Enfin! je trouvais un être pour me prendre en pitié, me soutenir! Je ne

savais plus que cela! D’instinct, j’ai appuyé ma tête contre son bras,

meurtrissant ma joue mouillée de larmes, contre le drap rude de son

uniforme.

Maintenant, je me le rappelle, bien confuse.

Mais alors, ma détresse avait submergé ma conscience de la réalité et

s’attachait impérieusement à sa sympathie... J’aurais voulu pouvoir me

blottir sous sa protection, entendre sa voix me dire les mots que,

désespérément, mon cœur appelait.

Ah! l’intensité de ma souffrance m’avait fait perdre la raison!

Par bonheur, tout de même, je demeurais lèvres closes!... Par bonheur,

dans la nuit, il ne pouvait voir mon visage! Par bonheur, surtout, il

était _lui_... Mais quelle étrange expression j’ai aperçue dans ses yeux

quand, d’un mouvement irréfléchi, j’ai levé la tête pour chercher le

viatique de son regard... Une expression qui m’a pénétrée toute, comme

si enfin j’avais trouvé un refuge; si divinement bonne que, tout à coup,

elle a eu ce pouvoir de me rendre à moi-même...

Je me suis redressée. Aussitôt, je n’ai plus senti sa main sur mon

épaule. Il a fait quelques pas et est venu devant moi.

Comme il m’a paru pâle dans la nuit qui altérait ses traits. Simplement

alors, il m’a demandé, avec une sorte de sollicitude tendre:

--Vous êtes mieux, mon amie? Que c’est dur de ne pouvoir rien pour vous!

Pourquoi mon accent a-t-il pris cette âpreté soudaine pour répondre:

--Personne ne peut me rendre Max! Personne ne peut rien pour moi, vous

avez raison.

Il a eu un mouvement, que, je suis sûre, il aurait voulu maîtriser, et

un pli a barré son front, durcissant son visage. Me trouvait-il ingrate

de tenir pour si peu l’amitié, je peux dire l’affection, qu’il me

donne?... Je lui en suis pourtant bien reconnaissante! et lui tendant la

main, je lui ai dit:

--Vous êtes très bon pour moi... Merci!

Il s’est courbé, a baisé ma main, en y appuyant longuement ses lèvres...

Un baiser si pareil aux baisers d’autrefois, qui m’enivraient...

Puis il s’est redressé, presque brusquement, et il m’a dit, sans relever

mes paroles:

--Maintenant, petite amie, vous allez revenir près de nous... Mᵐᵉ

Ypsilof ne chantera plus. Le thé est apporté.

Je me suis levée d’un bond.

--Alors, il faut vite que j’aille le servir! Vous rentrez? Je monte une

seconde voir si les enfants dorment bien... pour...

J’ai une ombre de sourire:

--... pour pouvoir expliquer mon absence. Et je redescends.

--C’est cela, madame, allez vite!

Il s’est détourné et a remonté vers le perron.

Moi, en courant, j’ai été jeter un coup d’œil sur les enfants, lisser

mes cheveux, mettre un peu de poudre sur mes joues brûlantes.

Quand je suis rentrée dans le salon, Maud et Christiane distribuaient

déjà tasses de thé et sirops.

A ma vue, mère s’est exclamée:

--Enfin, Mireille, te voilà retrouvée. Où étais-tu donc?

J’ai expliqué évasivement:

--Je suis allée voir les enfants.

Elle n’a pas insisté; Bernard qui, lui, avait eu sur moi un coup d’œil

attentif, l’a distraite par une question,--peut-être dans une charitable

intention...

Mon Dieu, pourquoi mon nom, prononcé pour la première fois par Guisane,

bourdonne-t-il sans trêve dans mon souvenir, avec cet accent que

j’entends encore...

Le Feu sous la Cendre · 第 45 / 59 题