31 août.

Tout se passe comme je l’avais prévu. La présence de Maud a brisé

l’étrange enchantement qui, quelques jours, m’avait enlevée à moi-même.

Je recommence--et c’est mieux ainsi...--à vivre pour les autres, isolée

dans mes souvenirs qui se sont repris à me faire cortège. Maud est

immédiatement devenue un centre attractif pour la colonie masculine que

la guerre n’empêche pas d’être encore nombreuse autour de nous; dans le

cercle élégant que mère a eu le don de grouper, Bernard seul ne lui fait

pas la cour; mais il est pris par ailleurs.

Guisane, lui, est de nouveau très intéressé. Bien entendu, il a tracé

d’elle, et continue à tracer, croquis sur croquis. En même temps, son

cerveau de psychologue l’observe avec une attention que double l’attrait

qu’elle exerce invinciblement sur tous les hommes. Il prend plaisir à

causer avec elle; plus encore peut-être, à la faire causer.

Hier, il m’a dit:

--Votre amie est délicieuse et inquiétante.

Toujours ce même adjectif. Délicieuse, oui certes, elle l’est pour lui!

Il est évident qu’il lui plaît fort,--je la connais si bien!--et qu’elle

serait charmée de le conquérir; d’autant qu’il paraît toujours aussi

insaisissable. Cette dernière appréciation n’est pas celle de maman, qui

les voyant, ce matin, revenir d’une flânerie le long des petites plages

de la côte, s’est écriée, impatiente:

--Voilà encore Maud qui s’affiche! Comment un garçon d’esprit tel que

Guisane peut-il, lui aussi, se laisser prendre aux manœuvres d’une

coquette!

J’ai protesté, sans réfléchir:

--Mère, croyez-vous vraiment qu’il se laisse prendre? Il l’observe,

voilà tout.

--L’observateur est un homme jeune et l’observée ne voit aucun

inconvénient...--au contraire!--à servir de sujet d’observation. Où

iront-ils ainsi?... Dans sa situation, Maud devrait se tenir

tranquille!... Et cette manière de venir pour deux jours, puis de

s’éterniser ici!

Je n’ai pas répondu; et maman, mécontente, m’a quittée pour regagner sa

chambre.

1ᵉʳ septembre.

Ce matin, nous étions sur la plage, Maud et moi, inactives toutes les

deux à regarder la mer qui montait. Maud était allongée sur le sable où

elle appuyait ses coudes, la tête sur ses mains jointes, les yeux

songeurs sous les sourcils un peu froncés.

Après un silence, l’apercevant ainsi, j’ai questionné:

--A quoi penses-tu, Maud, l’air si absorbé?...

Elle a eu un haussement d’épaules et un sourire désillusionné:

--Je pense à ma destinée...

Je me suis un peu penchée vers elle.

--Maud, cette destinée, ne la gaspille pas, en l’abandonnant... à tous

les vents... Confie-la enfin à quelqu’un qui la fera... telle que la

souhaitent tous ceux qui t’aiment.

Je l’ai vue tressaillir; et entre les cils rapprochés, son

indéchiffrable regard m’a effleurée tandis qu’un pli ironique soulignait

ses belles lèvres lourdes.

--La confier en ces conditions?... Mais j’en serais la première ravie,

sage Mireille. Seulement, voilà! Voudrait-il de moi celui à qui je

serais tentée d’abandonner ma volonté qui n’est que caprice? Celui qui

me dominerait et ainsi me sauverait de moi-même... peut-être pour

toujours!

Elle parlait d’un ton léger, faisant ruisseler le sable entre ses

doigts. Mais dans sa voix, il y avait des vibrations si frémissantes

que, soudain pensive, j’ai interrogé:

--Et celui-là, tu ne l’as pas rencontré?

--Je me le demande! Je rencontre tant de monde... Peut-être, oui, sur

mon chemin, j’ai frôlé le compagnon près de qui je pourrais enfin

marcher, sûre de lui et de moi... Mais ce serait trop beau qu’il s’en

aperçoive!... Il y a, au contraire, toutes sortes de chances pour que

nous restions deux passants qui se croisent et s’en vont, chacun

continuant la route où il est engagé.

Elle parle du même accent de badinage un peu amer et joue toujours avec

le sable qui glisse entre ses mains nues dont les bagues étincellent.

Pense-t-elle à quelqu’un?... Dans mon cerveau, un nom jaillit, avec une

vision: il y a deux jours, au crépuscule, dans le jardin, Guisane cause

debout, avec Maud, allongée dans un _rocking-chair_; elle lui répond, la

tête levée, ses yeux brûlants attachés sur lui. Comme jadis, un jour

surtout!... je l’ai vue regarder Max... Comme elle en a regardé bien

d’autres...

Et, avant que j’aie réfléchi, une question m’échappe des lèvres,

pareille à l’affirmation d’un fait:

--C’est de Guisane, que tu veux parler?

Elle ne me dément pas. Sa pose reste nonchalante, le sable filtre

toujours entre ses doigts. Mais un pli creuse son front.

--Pourquoi crois-tu cela, Mireille?

--Parce que je vous ai vus ensemble.

--Eh bien?

--Il t’admire.

Elle a un geste d’insouciance moqueuse.

--Mon corps plaît à ses yeux d’artiste et d’homme... Et son esprit

tourne autour de mon cerveau, voire même de mon cœur... Peut-être,

volontiers, il deviendrait mon amant... si je n’étais ton amie... la

pupille de ton père... s’il était pareil aux autres...

--Maud, tu ne penses pas ce que tu dis!

--Oh! si, je le pense!... Sois sûre que Guisane n’aurait pas l’idée de

faire de moi sa femme... A moins que je ne me mêle de le griser pour

conquérir, par surprise, sa volonté... Seulement, cela, je ne le veux

pas. J’estime trop l’homme qu’il est, en ce moment du moins, pour

chercher à l’abaisser jusqu’à moi.

«L’abaisser!»... Cette orgueilleuse humilité de Maud me stupéfie. Mais

j’ai l’intuition qu’elle est sincère; et je mets affectueusement ma main

sur son bras.

--Maud, ma chérie, tu dis des sottises! Tu sais très bien que, sans

doute, Guisane autant que «les autres», pour parler comme toi, serait

royalement heureux de devenir l’élu... Que sais-tu de l’avenir?

Elle se relève d’un bond.

--Mireille! Mireille, ne souhaite pas que Guisane s’attache à moi, s’il

est ton ami...

--Si j’étais sûre que c’est pour votre bonheur... pour le tien avant

tout, je le souhaiterais...

Dans ses prunelles, luit l’indéfinissable expression que je déteste.

Elle se courbe vers ma main qui a cherché la sienne, l’embrasse avec une

sorte d’emportement, me jette une phrase bien singulière:

--Ne sois pas bonne ainsi pour moi... Cela me fait mal...

Puis elle se détourne et se rapproche de la mer où Jean s’amuse, jambes

nues.

Mais je ne la suis pas, consciente qu’elle veut être seule.

Le Feu sous la Cendre · 第 44 / 59 题