Maud est arrivée en coup de vent. Elle a fait à table d’hôte une entrée
sensationnelle. Tous les yeux, jeunes et vieux, se sont incontinent
arrêtés sur elle, admiratifs. Maman a regardé, un peu sévère, sa bien
«relative beauté», dit-elle; et Guisane l’a détaillée d’un coup d’œil
ravi. Son sens artistique se délectait à observer ce visage laiteux, aux
lèvres un peu lourdes, faites pour les longs baisers d’amour; les yeux
dont le regard filtre, indéchiffrable, brûlant et câlin, à l’ombre des
cils. Elle était en blanc;--ainsi, elle porte encore son deuil; sa
blouse très échancrée sur sa nuque coiffée d’or roux, sous la capeline
de tulle... Et j’ai pensé tout à coup à l’impression que j’aurais
éprouvée, si Max l’avait aperçue ainsi...
Après le déjeuner, Guisane est venu nous rejoindre devant l’hôtel, où
les groupes sympathiques se forment invariablement après chaque repas.
Maud et lui ont renouvelé connaissance; et elle s’est mise à causer de
sa manière fantasque, d’un imprévu hardi et savoureux, livrant avec une
indifférence désinvolte les idées plutôt disparates qui volettent en son
cerveau.
Guisane, amusé, lui donnait la réplique. Père aussi. Moi, de les voir si
gais, je me sentais tellement éloignée d’eux, que, prétextant des
lettres urgentes à écrire, je suis allée retrouver les enfants. Près
d’eux, je souffre moins de ma solitude; l’adorable tendresse de Jean et
surtout le sentiment que lui et Bébé ont besoin de moi, cette idée-là
est mon viatique.
Maud est montée bientôt dans ma chambre. Elle était dans ses jours
d’affection caressante; et, après un bon moment où nous avions causé,
devant le portrait de Max, qu’elle ne cessait de regarder, tout en
parlant, elle m’a lancé cette conclusion:
--Tu m’as l’air mieux! ma chérie. Au moral, s’entend... Car au physique,
tu es redevenue la Mireille d’autrefois, avec quelque chose de plus...
Et cela te va...
Je l’ai arrêtée court; je ne puis plus supporter l’ombre d’un compliment
sur mon physique que Max aimait... Et j’ai répondu, l’accent un peu
bref:
--Oui, le calme de Carantec m’a fait beaucoup de bien.
--Ah! tant mieux!... Si tu savais combien je voudrais que l’avenir te
devienne doux! Si, pour cela, il m’était possible de t’abandonner la
part de bonheur qui peut encore m’échoir, avec quelle joie je le ferais!
Il y avait une telle conviction dans sa voix que je n’ai pu prendre ses
paroles pour une banale protestation. Vraiment, elle les pensait. Mais
pourquoi cette excessive générosité?... J’en ai été embarrassée ainsi
que d’un cadeau trop somptueux dont le motif échappe...
Pourtant, ma main a serré la sienne pour la remercier; et, détournant la
conversation, j’ai interrogé:
--Et toi, Maud, qu’es-tu devenue?
--Moi?... Oh! moi, j’ai vagabondé de droite et de gauche...
Elle m’a cité plusieurs milieux ultra-chics où elle a été reçue cet été;
des milieux où la guerre est aisément supportée.
Elle aussi la supporte sans peine. Ne lui doit-elle pas d’avoir recouvré
sa liberté? L’homme qui est tombé là-bas en Russie, dont elle porte
encore le nom, n’était-elle pas résolue à le quitter à jamais? Détachée
de lui, autant que du passant inconnu qui la frôle... Maintenant, elle
va dans la vie, là où l’attirent son caprice, ses curiosités
nonchalantes ou passionnées; en errante qui cherche sa voie et la flamme
qui la réchauffera--peut-être la brûlera...
Ma pauvre chère Maud!... Que pourrais-je pour elle?