28 août.

Maud est arrivée en coup de vent. Elle a fait à table d’hôte une entrée

sensationnelle. Tous les yeux, jeunes et vieux, se sont incontinent

arrêtés sur elle, admiratifs. Maman a regardé, un peu sévère, sa bien

«relative beauté», dit-elle; et Guisane l’a détaillée d’un coup d’œil

ravi. Son sens artistique se délectait à observer ce visage laiteux, aux

lèvres un peu lourdes, faites pour les longs baisers d’amour; les yeux

dont le regard filtre, indéchiffrable, brûlant et câlin, à l’ombre des

cils. Elle était en blanc;--ainsi, elle porte encore son deuil; sa

blouse très échancrée sur sa nuque coiffée d’or roux, sous la capeline

de tulle... Et j’ai pensé tout à coup à l’impression que j’aurais

éprouvée, si Max l’avait aperçue ainsi...

Après le déjeuner, Guisane est venu nous rejoindre devant l’hôtel, où

les groupes sympathiques se forment invariablement après chaque repas.

Maud et lui ont renouvelé connaissance; et elle s’est mise à causer de

sa manière fantasque, d’un imprévu hardi et savoureux, livrant avec une

indifférence désinvolte les idées plutôt disparates qui volettent en son

cerveau.

Guisane, amusé, lui donnait la réplique. Père aussi. Moi, de les voir si

gais, je me sentais tellement éloignée d’eux, que, prétextant des

lettres urgentes à écrire, je suis allée retrouver les enfants. Près

d’eux, je souffre moins de ma solitude; l’adorable tendresse de Jean et

surtout le sentiment que lui et Bébé ont besoin de moi, cette idée-là

est mon viatique.

Maud est montée bientôt dans ma chambre. Elle était dans ses jours

d’affection caressante; et, après un bon moment où nous avions causé,

devant le portrait de Max, qu’elle ne cessait de regarder, tout en

parlant, elle m’a lancé cette conclusion:

--Tu m’as l’air mieux! ma chérie. Au moral, s’entend... Car au physique,

tu es redevenue la Mireille d’autrefois, avec quelque chose de plus...

Et cela te va...

Je l’ai arrêtée court; je ne puis plus supporter l’ombre d’un compliment

sur mon physique que Max aimait... Et j’ai répondu, l’accent un peu

bref:

--Oui, le calme de Carantec m’a fait beaucoup de bien.

--Ah! tant mieux!... Si tu savais combien je voudrais que l’avenir te

devienne doux! Si, pour cela, il m’était possible de t’abandonner la

part de bonheur qui peut encore m’échoir, avec quelle joie je le ferais!

Il y avait une telle conviction dans sa voix que je n’ai pu prendre ses

paroles pour une banale protestation. Vraiment, elle les pensait. Mais

pourquoi cette excessive générosité?... J’en ai été embarrassée ainsi

que d’un cadeau trop somptueux dont le motif échappe...

Pourtant, ma main a serré la sienne pour la remercier; et, détournant la

conversation, j’ai interrogé:

--Et toi, Maud, qu’es-tu devenue?

--Moi?... Oh! moi, j’ai vagabondé de droite et de gauche...

Elle m’a cité plusieurs milieux ultra-chics où elle a été reçue cet été;

des milieux où la guerre est aisément supportée.

Elle aussi la supporte sans peine. Ne lui doit-elle pas d’avoir recouvré

sa liberté? L’homme qui est tombé là-bas en Russie, dont elle porte

encore le nom, n’était-elle pas résolue à le quitter à jamais? Détachée

de lui, autant que du passant inconnu qui la frôle... Maintenant, elle

va dans la vie, là où l’attirent son caprice, ses curiosités

nonchalantes ou passionnées; en errante qui cherche sa voie et la flamme

qui la réchauffera--peut-être la brûlera...

Ma pauvre chère Maud!... Que pourrais-je pour elle?

Le Feu sous la Cendre · 第 43 / 59 题