Je me suis réveillée, ce matin, avec le sentiment d’indéfinissable
allégresse que j’ai rapporté de notre promenade mouvementée et qui me
fait une âme que je ne reconnais pas...
J’ai joué, aussi gaie que Jean, avec Bébé que sa nourrice avait déposée
sur le tapis de ma chambre où elle se roulait contre moi, comme un petit
chat câlin.
Et puis, le courrier m’a apporté deux lettres qui m’ont rendue songeuse.
L’une de ma pauvre belle-mère qui, discrètement, avec sa douceur triste
et tendre, me rappelle que je lui ai promis ma visite et celle de mes
poupons, pour le début de septembre, à la _Commanderie_. Et j’ai si peu
la pensée de quitter Carantec!... On dirait que j’y perds la notion du
temps. J’y aurai connu le pâle bonheur des limbes.
L’autre lettre était de Maud qui m’écrivait:
«Chérie, je quitte Dinard cette semaine pour retrouver, à Morgat,
mes amis de Vaussay qui y sont en villégiature. Et, en passant,
j’irai t’embrasser à Carantec, si tu veux bien de moi. Il me semble
ne t’avoir pas vue depuis une éternité! Et il me serait
terriblement utile de me retremper dans ton incroyable sagesse; car
je ne suis pas, comme toi, une veuve exemplaire... Maintenant que
la guerre m’a faite libre, je sens s’aviver mon appétit de
recommencer ma vie de femme, manquée une première fois... Aussi
ai-je grand besoin de la haute raison de ton père, de sa prudence
clairvoyante, surtout en ce qui concerne la question «financière».
Pour le reste, je me débrouillerai bien seule... Mais il me faut, à
coup sûr, et ensemble si possible, l’argent et l’amour... Ni de
l’un, ni de l’autre, je ne puis me passer!
«Donc, sauf contre-ordre de ta part, à bientôt, ma belle petite
Minerve. Aime toujours, par pitié du moins,
«Ta vieille MAUD.»
J’ai lu, puis relu encore, ces lignes tracées en hauts caractères
capricieux; comme Maud elle-même... Et tout m’a soudain paru changé
autour de moi et en moi. Le rayon de soleil avait disparu de mon âme qui
devait ressembler à un ciel tourmenté, où montent des nuées sombres...
A ma honte, je me découvrais un égoïsme que je ne soupçonnais pas. Maud
a évidemment besoin de nous. Car elle est tout à fait sans
protection,--sa vieille grand’mère paralysée ne compte pas...--depuis
que son mari a été tué dans l’armée russe, un peu après Max... Une
délivrance pour elle! a-t-il semblé à tous. A moi, elle a dit un jour:
--Certes, je ne souhaitais pas sa mort... Mais comme je respire mieux,
maintenant que je suis libre!
Elle a besoin de nous... Et pourtant je regrette qu’elle vienne!
Pour la première fois depuis mon malheur, je me mouvais dans une sorte
de rêve apaisant; et sa venue m’est un réveil qui me rejette en pleine
réalité...
Et puis, elle présente, c’en est fait, pour mes derniers jours à
Carantec, de la liberté qui m’était précieuse... Pour de complexes
raisons, je m’effraie de la voir arriver.
Elle est si étrange dans sa manière d’être avec moi, depuis quelques
années... Quelquefois tendre avec une sorte d’emportement, et ensuite,
sans raison, fuyante, brusque, presque agressive.
Nulle plus qu’elle, peut-être, n’a paru comprendre ma souffrance d’avoir
perdu Max. Elle a versé avec moi des larmes jaillies de son cœur même...
Je ne pouvais m’y tromper. Quelles affinités y avait-il donc entre eux,
pour qu’elle sentît à ce point ce qu’il était?...
Pourtant, c’était bien moi, sa bien-aimée...
Ah! qu’elle est mystérieuse et inquiétante,--toujours cet adjectif me
revient quand je parle d’elle...--l’amie de ma jeunesse, pour qui j’ai,
si profonde, la pitié qu’elle me réclame. Pauvre flamme qui vacille à
tous les vents...
Enfin, elle vient.
Maman en a eu l’air très ennuyée, et père a effilé sa barbe courte. Je
l’ai annoncée à Guisane, telle un incomparable modèle. Et il m’a répondu
légèrement, lançant dans l’espace la fumée de sa cigarette:
--Oui, elle est très intéressante de type et de nature... Je la
connais... Je l’ai déjà étudiée avec délices chez Mᵐᵉ votre mère, dans
le monde et chez elle aussi... Car j’y ai été reçu.
Incrédule, j’ai interrogé:
--Et elle ne vous a pas subjugué?
Il s’est mis à rire.
--Non!... Et je ne comprends pas pourquoi je me suis montré
invulnérable. Sans doute, mon cerveau était trop occupé à observer son
originale personnalité!
Avec délices, comme il dit, il va pouvoir reprendre l’étude de cette
«originale personnalité...»