25 août.

Quelle équipée Bernard nous a value, hier!

Vers trois heures, comme j’écrivais en gardant Bébé, il a surgi dans ma

chambre pour me proposer, du ton le plus engageant:

--Mireille, un tour en mer, veux-tu? Patrice et Mˡˡᵉ Christiane sont

tout disposés. Mais, une fois de plus, il me faut ton chaperonnage. Tu

consens, n’est-ce pas?

J’ai un coup d’œil vers le ciel où, malgré le soleil, courent d’épais

nuages, amenés par des rafales incessantes; et, peu enthousiasmée,

j’insinue:

--Mais, Bernard, le vent ne sera-t-il pas bien fort?

--Qu’est-ce que cela fait, puisque tous, nous avons des cœurs

invincibles. Nous danserons peut-être un brin. Et ce sera exquis! Alors,

c’est convenu?

Il me regarde avec ces yeux suppliants auxquels je ne sais rien refuser.

Et je cède.

--Allons! puisque tu en as tant envie et si tu crois que ce n’est pas

imprudent!

--Mais non!... Mais non!... Pour te tranquilliser, nous pourrons emmener

le père Le Goannec. Prépare-toi vite, chérie, et viens.

Il est radieux, et repart en bombe comme il est venu.

Je ferme mon buvard; je remets ma pouponne à sa nourrice; et bien

enfermée dans mon chandail, mon béret de laine enfoncé jusqu’aux

sourcils, je cours au lieu de l’embarquement.

Ils sont déjà là et m’attendent aussi impatients que des bébés. Pas de

père Le Goannec. Il n’était pas libre. Donc, nous embarquons sans lui.

Et l’exquise flânerie commence. Nous sommes plutôt rudement ballottés;

ce dont nous n’avons cure. Bernard dit des folies drolatiques;

Christiane et Guisane ripostent, chacun à sa manière. Moi je les écoute

distraitement et reste silencieuse, me laissant griser par la brise

violente, par le soleil qui nous brûle entre les nuées d’orage; par la

senteur et l’éclat de l’eau miroitante... Et aussi par la sollicitude

dont m’enveloppe Guisane qui, à tout instant, m’interroge:

--Vous êtes bien?... Vous n’avez pas trop chaud?... Nos bavardages ne

vous fatiguent pas?...

Ah! je n’aurais jamais soupçonné à quel point il me semble doux de

retrouver une protection masculine--celle d’un ami.

Guisane, entre temps, s’extasie sur la lumière qui flamboie autour de

nous.

--Bernard, regarde ce reflet sur les cheveux de Mˡˡᵉ de Vologne!

Elle réplique:

--Ce que c’est qu’une imagination de peintre! Car vous ne voyez pas mes

cheveux. Ils sont enfouis sous mon polo.

--Illusion! mademoiselle. Le vent a victorieusement fait sortir, dudit

polo, de petites mèches indépendantes qui me sont un délice à

contempler!... Ah! si j’avais mes pinceaux!... Et je prendrais aussi un

croquis de Mᵐᵉ Noris...

--Encore?...

--Mais naturellement, je n’en ai fait qu’un!... C’est très peu, quand il

s’agit d’une personne si riche en physionomies diverses. En ce moment,

vous n’êtes plus du tout une grave petite madame.

--Que suis-je donc?

--Sauf votre respect, une gamine toute rose! me lance-t-il gaiement.

--Oh! jamais je ne suis rose!

--D’ordinaire, c’est vrai, vous feriez plutôt penser à un pétale de

camélia blanc. Mais en ce moment, où le vent vous a très joliment

fardée, vous êtes une autre Mᵐᵉ Noris dont mon insatiable avidité de

peintre voudrait bien fixer la vision!...

Je le laisse dire, sourdement impatiente contre moi-même de discerner,

au tréfonds de ma pensée, je ne sais quel plaisir puéril dans l’idée que

mon visage a une certaine valeur, pour un artiste... Quel inepte réveil

de ma coquetterie d’antan que je tenais pour morte!...

Je n’ai aucune envie de discuter ses appréciations sur ma modeste

personne; je suis en appétit de farniente et le laisse, à sa fantaisie,

nous crayonner, Christiane et moi...

Mais tout à coup, changement de spectacle. Tandis que nous étions

occupés de nous-mêmes, à deviser, voici que le vent plus fort a amené

vers nous de grosses nuées menaçantes derrière lesquelles disparaît le

soleil. L’air est presque froid; et les vagues commencent à moutonner

furieusement, à se creuser en courbes profondes qui se redressent, nous

soulevant, comme aux montagnes russes... C’est, à mon gré, une

impression charmante qui n’est pas troublée par l’exclamation de

Guisane:

--Eh! Bernard, nous allons avoir un fort grain!... Il faut filer vite

vers la côte!

Évidemment, c’est ce que nous devons faire. Mais il s’agit de le

pouvoir. Et tout de suite, je vois que notre retour sera difficultueux.

Christiane et moi, par bonheur, nous sommes à l’épreuve de toutes les

émotions. Les péripéties aventureuses amusent ses vingt ans. Et à moi,

tout est si égal, maintenant! N’étaient mes petits qui ont besoin de

moi, comme je souhaiterais qu’une de ces lourdes montagnes d’eau

m’emporte!... Quelques secondes d’angoisse... Le froid me glacerait...

Je serais roulée, étourdie... Puis la vie m’échapperait... Et ce serait

le repos... l’oubli... peut-être le retour vers Max... Ah! si je pouvais

espérer cela!

Mes yeux ont-ils trahi quelque chose de l’âpre tentation qui a mordu mon

cerveau?... Me suis-je inconsciemment penchée vers la mer, hypnotisée

par la course haletante des vagues qui accourent vers nous, sans

relâche?

Impérieuse, j’entends la voix de Guisane:

--Ne pensez pas ainsi des folies! C’est indigne de vous!

Je le regarde effarée. Aurait-il le don de divination?

Et une rougeur monte à mes joues glacées par le vent.

--Vous oubliez donc vos enfants qui n’ont plus que vous?

Je dis, me raidissant pour ne pas me trahir:

--Mais je compte bien que Bernard et vous allez pouvoir nous ramener...

--Naturellement. Toutefois, il ne faut pas que nous ayons encore à

lutter contre votre imprudence, afin d’être bien libres d’esprit et de

mouvements. Vous vous penchiez... Vous m’avez épouvanté. Vous ne

recommencerez pas?... Vous me promettez?...

Il dit cela d’un ton rapide et autoritaire, mais d’un ton qui me donne

un désir d’enfant de me confier; et telle une petite fille docile, je

réponds:

--Je vous promets. Je n’avais aucune idée que j’étais imprudente...

Je...

Mais ma phrase ne s’achève pas; car la vague que j’avais eu la témérité

d’appeler s’abat sur moi, si rude, qu’elle me fait chanceler... Mes

mains, d’instinct, s’accrochent au bras de Guisane qui les saisit.

Au risque de nous faire chavirer, Bernard et Christiane ont eu le même

élan vers moi qui, tout de suite, me redresse et dégage mes mains.

--Ce n’est rien!... Ne vous agitez pas...

J’entends leurs exclamations s’entre-choquer:

--Ma pauvre Mireille, te voilà trempée!... Madame, enveloppez-vous dans

cette pèlerine... Mireille, serrez-vous contre moi, pour avoir moins

froid!...

Et Christiane m’attire avec une affection qui me donne chaud au

cœur--faute de mieux!--tandis que Guisane essaie de me couvrir d’une

cape qui n’est pas mon bien.

Il me regarde avec des yeux tellement inquiets que je me mets à rire,

envahie par un étrange bien-être, en dépit de ma blouse mouillée qui

colle à mes épaules et à mes bras, me gelant.

--Ne vous tourmentez pas pour moi. Je ne suis pas fragile du tout. Mais

ramenez-nous le plus vite possible! Cela seul est intéressant!

Intéressant et pas commode! Christiane et moi, blotties l’une contre

l’autre, nous contemplons nos deux marins improvisés qui luttent contre

le grain, avec leur science très relative des choses de la mer; doublée,

heureusement, d’un sang-froid et d’une résolution hardie qui, enfin!

nous valent de regagner le rivage.

Nous sommes inondés, mais nous n’avons pas chaviré!

Père est là qui nous attend, si inquiet qu’il nous reçoit très mal, nous

accable de reproches, même Guisane qu’il traite, comiquement, en petit

garçon coupable d’une sottise.

--C’est idiot, des équipées pareilles! Comment des hommes comme toi,

Bernard, comme vous, Guisane, pouvez-vous entraîner ces étourdies dans

des promenades aussi dangereuses! Le Goannec était affolé, désolé de

vous avoir loué une barque; et il m’épouvantait en s’exclamant toutes

les cinq minutes que vous alliez vous noyer!

--Père, nous voilà!... Pas noyés! Permettez que, vite, nous rentrions en

nos logis respectifs pour nous sécher!

Bernard et Guisane se défendent contrits et amusés de l’indignation de

père qui m’apostrophe:

--Toi! une mère de famille! t’exposer sans rime, ni raison!

--Père, nous avons fait une si bonne promenade! Ne nous grondez pas!...

--Une bonne promenade!!! Eh bien, ma petite fille, tu n’es pas

difficile!... Et vous aussi, n’est-ce pas, mademoiselle...

Il se tourne vers Christiane qui trotte alertement, bavardant avec

Bernard, sans souci des foudres de père:

--... vous êtes enchantée? Imprudente créature!

--Oui, c’était très amusant, ce semblant d’aventure... Et puis, nous

avions de si braves protecteurs que nous ne pouvions rien craindre!

--Des marins de rencontre!... Enfin, je prêche dans le désert, puisque

vous êtes tous ravis! Mais ne recommencez plus! Bernard, va dire vite à

ta mère que vous êtes revenus... Tu la connais, elle vous voyait tous

déjà au fond de l’eau.

--Tout de suite! Mademoiselle Christiane, je vais prévenir chez vous en

passant.

J’entends Guisane me demander un peu bas:

--C’est vrai?... Vous ne regrettez pas trop cette vilaine heure?

Et, spontanée, je réponds ce qui est, pour moi, l’absolue vérité:

--La regretter!... Elle m’a paru délicieuse.

--Pourquoi?

Pourquoi?... Soudain, je comprends qu’en dehors de l’enivrement du vent,

de la houle berceuse, de la bonne odeur saline, il y a eu pour moi, dans

cette promenade, la douceur retrouvée de me sentir protégée comme jadis,

d’être l’objet d’une chaude sollicitude... Et c’était bon!...

Mais cette impression, je ne l’avoue pas et réplique en riant:

--Il y a des sentiments qui ne doivent pas être analysés, surtout quand

ils sont très déraisonnables, comme dirait père. Merci d’avoir si bien

veillé sur moi.

Il a ce sourire qui me fait tant de bien:

--C’est que je me sentais charge d’âme, ayant constaté que vous ne

preniez aucun soin de vous-même! Voilà, madame, la vérité.

Et nous nous séparons devant mon logis.

Le Feu sous la Cendre · 第 41 / 59 题