Maman pense-t-elle tout bas que, dans les circonstances actuelles,
aucune décision définitive n’est à craindre de la part de Bernard?...
Ou est-elle séduite par la beauté de Christiane? car elle a cela de
charmant, que les jolis visages l’enchantent... Subit-elle l’ascendant
de sa valeur morale? Ou, tout simplement, se sent-elle impuissante
devant la force grandissante du sentiment de Bernard?...
Toujours est-il qu’elle n’essaie plus d’endiguer le flux qui le porte
vers Christiane. D’ailleurs, elle est si heureuse de l’avoir près
d’elle, qu’elle n’a, pour l’instant du moins, d’autre volonté que la
sienne.
Tout ce qu’il lui demande, elle le fait,--c’est son habitude, il est
vrai...--Elle donne les _thés_ qu’il désire où Christiane vient comme
mon amie. Elle va à ceux qu’on lui offre, en l’honneur de Bernard. Car
il est très «couru» et l’accepte si volontiers que mère en oublie un peu
sa contrariété de ce que je ne peux encore me résoudre à les suivre...
Ma peine demeure plus forte que mon désir de lui être agréable, en
redevenant mondaine. C’est si inutile!
Auprès de mes petits seulement, ou avec moi-même, en m’occupant
beaucoup, je suis moins malheureuse...
Mais, en revanche, je suis toujours prête pour une promenade, en intime
société, c’est-à-dire avec Bernard, Christiane, père, Guisane. Maman
déteste la marche.
Mon amour de la nature a survécu au désastre de mon existence. J’ai
gardé ce que Max appelait «mon adoration pour l’herbe»... Je le vois
encore me dire avec malice: «Quelle jeune ruminante tu es! ma
Mireille.»
Christiane mériterait bien pareil compliment. Avec la même spontanéité,
il nous échappe, en cours de route, des exclamations laudatives qui nous
valent les taquineries de Bernard.
Non pas de Guisane, que je surprends souvent à contempler ce qui le
charme, avec une attention intense dont je devine le pourquoi, me
souvenant de la crainte instinctive pour sa vue qu’il nous a avouée un
jour.
Hier encore, il avait cette expression, alors que, tous, nous étions
arrêtés, dans un petit bois exquis, clair, grâce à l’éparpillement des
sapins parmi les bruyères de la lande; qui dominait de haut l’embouchure
de la rivière couleur d’argent, devant le fort du _Taureau_.
Il s’est aperçu que j’avais remarqué son regard; et alors, presque bas,
peut-être autant pour lui-même que pour moi, je l’ai entendu murmurer,
l’accent railleur:
--En prévision de l’avenir--possible!...--il est sage d’emmagasiner les
visions pour avoir, du moins, de quoi se souvenir...
Il parlait avec une conviction froide qui m’a bouleversée. On aurait dit
que sa préoccupation entrait en moi, impérieuse.
Pourtant, j’ai pu trouver un sourire, pour prier:
--Ne soyez pas un homme de peu de foi en la destinée!... A quoi bon
s’inquiéter de l’avenir qui, presque jamais, n’est tel que nous
l’imaginions...
Lui aussi a souri, et son sourire était franchement gai. Peut-être, il
trouvait amusant qu’une chétive créature comme moi s’essaye à le
réconforter.
--Madame, je vous assure que, de toute ma volonté, je vis dans le
présent. C’est une règle inflexible que je me suis imposée. Et, de mon
mieux, je m’y conforme. Mais je ne parviens pas toujours à écarter la
hantise qui m’obsède, absurdement, je le reconnais... Rien ne la
justifie!...
Il s’est arrêté un peu, comme s’il hésitait. Mais, sans doute, il a vu
dans mon regard avec quel intérêt je l’écoutais, et il a fini d’un ton
de badinage voulu:
--Soyez très charitable, madame!... Faites des vœux... pour que je
puisse toujours peindre! Priez pour mes yeux, madame.
Une angoisse m’a crispé le cœur. Prier! A quoi bon?... J’ai tant supplié
pour que Max soit sauvé! Maintenant je ne demande plus rien. Ma
confiance est morte, dans la puissance de la prière...
Mes supplications, probablement, étaient de trop mince valeur pour
mériter d’être entendues... Mais j’offrais ce que je pouvais... Du
meilleur de mon âme...
Et j’ai répondu avec toute ma désespérance:
--Hélas! ce ne sont pas mes vœux qui peuvent protéger... J’aurais peur,
au contraire, qu’ils ne portent malheur...
Je me suis remise lentement à marcher pour rejoindre les autres qui me
faisaient signe d’avancer; Guisane me suivait en silence, dans le
sentier odorant de la senteur des pins dont le soleil moirait les fûts
violets. Puis, tout à coup, il a repris pensivement:
--Madame, ce n’est pas à un vieux sceptique de mon espèce de juger votre
sentiment. Mais... est-ce parce que là-bas, au front, il m’est arrivé de
rencontrer quelques âmes admirablement religieuses que j’ai observées et
interrogées avec une curiosité... passionnée, je suis, je crois, un peu
moins mécréant; et il me semble que...
--Que?... ai-je répété, toute ma pensée attentive.
--Que, si nous admettons l’hypothèse d’une puissance paternelle qui
veille sur nous, par suite, nous devons admettre aussi que nos demandes
ressemblent à celles des enfants confiants qui savent que le père
décidera toujours pour leur bien si leurs prières doivent, ou non, être
exaucées...
J’étais tellement stupéfaite, d’entendre Guisane parler ainsi, cette
fois sans une ombre d’ironie dans l’accent, que je me suis arrêtée; et
mon regard cherchant ardemment le sien, j’ai interrogé:
--Vous pensez cela vraiment?... Vous ne parlez pas seulement par
bonté?... Pour me rendre courage?...
Il a secoué la tête.
--Très sincèrement, madame, je pense ce que je viens de vous dire... ce
qui me paraît la logique même... Mais hélas! je sais par expérience
qu’il y a loin de l’idée à la pratique... Et je vous comprends!
Je n’ai plus répondu, car père, Bernard et Christiane nous
rejoignaient.