23 août.

Maman pense-t-elle tout bas que, dans les circonstances actuelles,

aucune décision définitive n’est à craindre de la part de Bernard?...

Ou est-elle séduite par la beauté de Christiane? car elle a cela de

charmant, que les jolis visages l’enchantent... Subit-elle l’ascendant

de sa valeur morale? Ou, tout simplement, se sent-elle impuissante

devant la force grandissante du sentiment de Bernard?...

Toujours est-il qu’elle n’essaie plus d’endiguer le flux qui le porte

vers Christiane. D’ailleurs, elle est si heureuse de l’avoir près

d’elle, qu’elle n’a, pour l’instant du moins, d’autre volonté que la

sienne.

Tout ce qu’il lui demande, elle le fait,--c’est son habitude, il est

vrai...--Elle donne les _thés_ qu’il désire où Christiane vient comme

mon amie. Elle va à ceux qu’on lui offre, en l’honneur de Bernard. Car

il est très «couru» et l’accepte si volontiers que mère en oublie un peu

sa contrariété de ce que je ne peux encore me résoudre à les suivre...

Ma peine demeure plus forte que mon désir de lui être agréable, en

redevenant mondaine. C’est si inutile!

Auprès de mes petits seulement, ou avec moi-même, en m’occupant

beaucoup, je suis moins malheureuse...

Mais, en revanche, je suis toujours prête pour une promenade, en intime

société, c’est-à-dire avec Bernard, Christiane, père, Guisane. Maman

déteste la marche.

Mon amour de la nature a survécu au désastre de mon existence. J’ai

gardé ce que Max appelait «mon adoration pour l’herbe»... Je le vois

encore me dire avec malice: «Quelle jeune ruminante tu es! ma

Mireille.»

Christiane mériterait bien pareil compliment. Avec la même spontanéité,

il nous échappe, en cours de route, des exclamations laudatives qui nous

valent les taquineries de Bernard.

Non pas de Guisane, que je surprends souvent à contempler ce qui le

charme, avec une attention intense dont je devine le pourquoi, me

souvenant de la crainte instinctive pour sa vue qu’il nous a avouée un

jour.

Hier encore, il avait cette expression, alors que, tous, nous étions

arrêtés, dans un petit bois exquis, clair, grâce à l’éparpillement des

sapins parmi les bruyères de la lande; qui dominait de haut l’embouchure

de la rivière couleur d’argent, devant le fort du _Taureau_.

Il s’est aperçu que j’avais remarqué son regard; et alors, presque bas,

peut-être autant pour lui-même que pour moi, je l’ai entendu murmurer,

l’accent railleur:

--En prévision de l’avenir--possible!...--il est sage d’emmagasiner les

visions pour avoir, du moins, de quoi se souvenir...

Il parlait avec une conviction froide qui m’a bouleversée. On aurait dit

que sa préoccupation entrait en moi, impérieuse.

Pourtant, j’ai pu trouver un sourire, pour prier:

--Ne soyez pas un homme de peu de foi en la destinée!... A quoi bon

s’inquiéter de l’avenir qui, presque jamais, n’est tel que nous

l’imaginions...

Lui aussi a souri, et son sourire était franchement gai. Peut-être, il

trouvait amusant qu’une chétive créature comme moi s’essaye à le

réconforter.

--Madame, je vous assure que, de toute ma volonté, je vis dans le

présent. C’est une règle inflexible que je me suis imposée. Et, de mon

mieux, je m’y conforme. Mais je ne parviens pas toujours à écarter la

hantise qui m’obsède, absurdement, je le reconnais... Rien ne la

justifie!...

Il s’est arrêté un peu, comme s’il hésitait. Mais, sans doute, il a vu

dans mon regard avec quel intérêt je l’écoutais, et il a fini d’un ton

de badinage voulu:

--Soyez très charitable, madame!... Faites des vœux... pour que je

puisse toujours peindre! Priez pour mes yeux, madame.

Une angoisse m’a crispé le cœur. Prier! A quoi bon?... J’ai tant supplié

pour que Max soit sauvé! Maintenant je ne demande plus rien. Ma

confiance est morte, dans la puissance de la prière...

Mes supplications, probablement, étaient de trop mince valeur pour

mériter d’être entendues... Mais j’offrais ce que je pouvais... Du

meilleur de mon âme...

Et j’ai répondu avec toute ma désespérance:

--Hélas! ce ne sont pas mes vœux qui peuvent protéger... J’aurais peur,

au contraire, qu’ils ne portent malheur...

Je me suis remise lentement à marcher pour rejoindre les autres qui me

faisaient signe d’avancer; Guisane me suivait en silence, dans le

sentier odorant de la senteur des pins dont le soleil moirait les fûts

violets. Puis, tout à coup, il a repris pensivement:

--Madame, ce n’est pas à un vieux sceptique de mon espèce de juger votre

sentiment. Mais... est-ce parce que là-bas, au front, il m’est arrivé de

rencontrer quelques âmes admirablement religieuses que j’ai observées et

interrogées avec une curiosité... passionnée, je suis, je crois, un peu

moins mécréant; et il me semble que...

--Que?... ai-je répété, toute ma pensée attentive.

--Que, si nous admettons l’hypothèse d’une puissance paternelle qui

veille sur nous, par suite, nous devons admettre aussi que nos demandes

ressemblent à celles des enfants confiants qui savent que le père

décidera toujours pour leur bien si leurs prières doivent, ou non, être

exaucées...

J’étais tellement stupéfaite, d’entendre Guisane parler ainsi, cette

fois sans une ombre d’ironie dans l’accent, que je me suis arrêtée; et

mon regard cherchant ardemment le sien, j’ai interrogé:

--Vous pensez cela vraiment?... Vous ne parlez pas seulement par

bonté?... Pour me rendre courage?...

Il a secoué la tête.

--Très sincèrement, madame, je pense ce que je viens de vous dire... ce

qui me paraît la logique même... Mais hélas! je sais par expérience

qu’il y a loin de l’idée à la pratique... Et je vous comprends!

Je n’ai plus répondu, car père, Bernard et Christiane nous

rejoignaient.

Le Feu sous la Cendre · 第 40 / 59 题