20 août.

Déjà une grande semaine que Bernard est ici. Comme elle a passé vite!

Est-ce donc qu’il est impossible d’échapper au tourbillon joyeux que son

animation crée autour de lui?... Je ne me reconnais plus. Quelle

soudaine influence a le pouvoir d’engourdir mon mal?...

Certes, il est toujours latent, prêt à se réveiller au moindre choc...

Mais il est plus sourd; et cet apaisement fugitif est si bon que, tout

en me reprochant ma lâcheté, je n’ai pas le courage de raviver

volontairement ma peine.

Je me laisse vivre dans l’heure présente, sans regarder ni en avant ni

en arrière.

Il me revient l’appétit de mouvement qui m’enivrait aux jours lumineux

de ma jeunesse... Voici..--je m’en aperçois, saisie!--que je peux jouir

de ce qui amuse les autres: excursions, promenades flâneuses, causeries,

rendues charmantes par l’humour de Bernard, la gaieté de Christiane, la

verve de père qui, devenu touriste faute de distractions citadines, se

fait souvent notre «chaperon», comme il dit... Et puis, pour assaisonner

nos propos capricieux, l’esprit mordant ou profond de Guisane, que

Bernard a le pouvoir d’arracher, de-ci, de-là, à ses pinceaux.

Il me semble que, soudain, c’est en rêve que je vis... Je n’ai plus le

loisir ni même le goût d’écrire. A peine je trouve un moment pour lire

quelques pages, chaque jour, moi, d’ordinaire insatiable.

Bernard, résolument, m’entraîne dans son sillage par une affectueuse

volonté de «me distraire», prétend-il. Mais il m’attire aussi, mon cher

grand, afin que Christiane puisse être des nôtres dans les promenades

qu’organise son inlassable activité.

Il s’est fait présenter partout où il a l’occasion de la retrouver; dans

les milieux où elle fréquente; au tennis; après avoir, bien entendu,

commencé par se faire admettre chez sa tante de Kermadec, avec laquelle,

maintenant, nous sommes fort liés.

Mère elle-même a subi son charme de femme intelligente, très bonne, et

ne s’étonne pas que, pour elle, je sorte de ma retraite.

Bernard, de plus, s’est découvert un goût prononcé, le goût de

Christiane, pour les promenades en mer. Et là-dessus, la nature m’ayant

gratifiée--au physique--d’un cœur à toute épreuve, il me réquisitionne

sans merci, pour les escorter; car père se récuse en la matière. Il

réquisitionne aussi Guisane qui adore la mer, et se laisse aisément

séduire. D’ailleurs, quand les eaux sont très calmes, que Bernard n’a

pas besoin de son aide pour ramer ou pour la manœuvre, il ébauche bien

vite quelque aquarelle, réfugié dans un coin de la barque.

Tranquillement, Bernard, tout à fait retombé sous le charme de

Christiane, m’a déclaré:

--Les parties carrées sont beaucoup plus agréables! Et puis, Patrice

étant un causeur exquis, tu ne peux regretter que je te confie à lui,

pendant que...

--Tu flirtes avec Christiane! ai-je glissé, taquine.

Il a spontanément répliqué avec une gravité soudaine, très rare chez

lui:

--Ce n’est pas flirter que je veux... Elle mérite tellement plus!

Et il a raison.

Que cela m’est doux et poignant de voir ce joli roman se préciser près

de moi... Avec Max, nous avons été ainsi... Moins sérieux que ces

deux-là! Mais Bernard et Christiane ont subi le rude souffle qui vivifie

ou qui tue, depuis trois ans; et ce que j’aime en eux, c’est que, même

en ces jours de halte,--pour elle comme pour lui,--ils conservent, toute

vibrante, la pensée de la guerre que, l’un et l’autre, ils suivent

passionnément. Elle, c’est une vraie fille de soldat; et lui, a une âme

bien française, allégrement intrépide et généreuse...

De lui, que pense-t-elle?

Rien ne trahit son intime jugement. Car elle est très «fermée», malgré

son indépendance de pensée, de parole, d’action. Indépendance naturelle,

mais aussi, avivée par le fait des circonstances qui l’ont habituée à

compter sur sa propre protection, sur son initiative personnelle et

exercée aux décisions nettes et rapides.

La ligne bien droite de son nez fin, l’expression résolue de sa bouche

dont le sourire très féminin est délicieux, m’apparaissent toujours

comme le symbole de sa personnalité morale, qui semble faite de loyauté,

de charme et de tendresse.

Avec Bernard, elle se montre ce qu’elle est pour tous, une jeune

créature qui se _prête_ avec une grâce prime-sautière, mais ne se

_donnera_ sûrement qu’à bon escient; d’une originalité d’esprit,

derrière laquelle se devinent la pensée qui a beaucoup réfléchi, l’âme

profonde.

Comme je les observe avec la clairvoyance de mon détachement, je

discerne le plaisir qu’elle trouve à causer avec Bernard, à recevoir les

menus soins dont il l’entoure dans nos promenades. Mais dans sa manière

d’être avec lui, il n’y a pas un atome de coquetterie; seulement un

brin, volontaire ou non, de fraîche camaraderie, parce que tous deux

«servent le pays»: elle, une infirmière, lui, un «poilu galonné», comme

elle dit drôlement.

Ah! ces petits, s’ils pouvaient être heureux! Mais les laisser ainsi se

rapprocher l’un de l’autre, n’est-ce pas insensé, en ce moment où

l’avenir est encore effrayant!

Ici, ils peuvent oublier, pendant quelques jours bénis, que l’horrible

tuerie continue... Que Bernard va repartir et pour combien de temps!...

Et qu’il sera exposé... qu’il s’exposera comme faisait Max... Et

alors?...

Le Feu sous la Cendre · 第 39 / 59 题