11 août.

Bernard, mon cher grand frère, est arrivé. Nous sommes allés le cueillir

tous--autrement dit, maman, père, moi, plus Jean...--à la station de

Henvic. Et nous l’avons vu émerger de son wagon, un peu maigri, la

figure altérée un brin sous le hâle du grand air, mais toujours le beau

garçon qui nous a quittés en 1914.

Jean le contemple extasié; comme maman, à qui la joie donne tant d’éclat

que Bernard s’est exclamé dès que nous avons été installés dans le

primitif équipage qui nous ramène à Carantec:

--Mère, vous êtes, plus que jamais, ma jolie maman! Comme la Bretagne

vous réussit... Personne ne voudra croire que je suis votre fils!...

Maman, je suis fière de vous.

Maman tentait bien de le faire taire, mais elle avait un sourire

heureux qui ne lui imposait guère silence. Certainement, ses paroles la

frôlaient comme une caresse. D’ailleurs, Bernard disait vrai. Elle était

bien la femme charmante dont père, dont nous, ses enfants, avons

toujours été fiers. Ses yeux étincelaient dans son visage reposé. Ah!

oui, elle avait l’air de notre sœur aînée, à Bernard et à moi...

Père, lui, parlait très peu, mais son regard ne quittait pas Bernard. En

ces premiers moments, il lui suffisait de l’écouter causer, questionner,

raconter, avec l’enthousiaste gaieté d’un gamin qui entre en vacances;

et il savourait la douceur de se dire: «Mon Bernard est là, vivant, tout

près de moi. Jouissons de cette grâce sans prix!»

Moi, tout bas, je me souvenais, au plus profond de mon cœur, des

quelques retours de Max, joyeux comme celui-ci. Bernard en avait-il

l’intuition? Par instants, ses yeux se posaient sur moi avec une sorte

d’affection anxieuse... Et puis, peu à peu, après le heurt douloureux de

l’arrivée, je me suis volontairement laissé gagner par son entrain; et

je me suis amusée de ses réflexions ravies sur notre petit Carantec qui

lui souhaitait la bienvenue sous un éblouissant soleil.

--Dieu, que c’est gentil ici! J’espère qu’il s’y trouve beaucoup de

jolies femmes. Si vous saviez, mère, comme je suis affamé d’en voir,

après avoir tant contemplé de braves _poilus_!... Sûrement, vous avez

déjà ici beaucoup de belles connaissances. Vous donnerez des thés,

n’est-ce pas, pour que je me retrempe un peu dans les plaisirs de ce

monde?

--Pourquoi pas des _garden-parties_, mon grand enfant chéri? fait maman

ravie.

Elle retrouve son Bernard, pas très raisonnable, coupable de bien des

folies, mais de cœur si bon, d’esprit si spirituellement drôle, dont la

gaieté est aussi inaltérable que communicative...

Et elle s’empresse de lui donner les plus agréables assurances:

--Sois tranquille, mon Bernard, nous ferons en sorte que ta permission

soit telle que tu peux la souhaiter!

--Un paradis terrestre, si vous voulez bien, mère. Je ne vous demande

que cela!

Ici, il a sauté de la voiture qui s’arrêtait devant le _Kelenn_; et

incontinent, avec sa bonne humeur courtoise, il a conquis la grosse

femme de chambre qui s’approchait pour lui prendre sa valise.

--Merci! la belle fille... Ne vous emparez pas de mon bagage. Je

l’emporte.

En effet, l’hôtel étant comble, Bernard a sa chambre dans la villa dont

j’occupe le premier étage. Aussi, laissant père et maman au _Kelenn_,

nous filons pédestrement, lui et moi, plus Jean qui ne veut pas quitter

son oncle, afin que je lui montre son logis.

Et, tout de suite, alors, il me demande, l’accent changé, passant son

bras sous le mien:

--Comment vas-tu, ma pauvre chérie?

--Aussi bien qu’il est possible, Bernard.

--Oui, tu es très courageuse, je le sais...

--Tu sais? ai-je répété, surprise.

--Guisane me l’a dit. Ton énergie le remplit d’admiration. Il m’a écrit

sur vous, madame, de bien jolies choses!

J’ai senti qu’une légère flamme montait à mes joues. En cette minute,

j’aurais été bien en peine de préciser si je trouvais désagréable ou non

cette appréciation inattendue de mon nouvel ami. Mais bien franche, j’ai

murmuré:

--Pourquoi t’avoir parlé de moi?... Je suis désireuse que personne ne me

sorte de mon ombre!

--Ne lui en veux pas... C’est à ton vieux frère qu’il s’adressait, et il

le faisait très affectueusement! me disant combien il était heureux que

vous fussiez devenus amis.

--Tu sais pourquoi, Bernard?

--Oui, il m’a raconté cela aussi.

Je n’ai pas répondu, d’autant que nous arrivions devant la villa,

aussitôt présentée par Jean avec des cris répétés, pour appeler

l’attention de Bernard:

--Oncle! Oncle! voici notre maison! Voyez, votre chambre est au

deuxième, au-dessus de celle de maman, et la fenêtre est grande ouverte

pour que le soleil y entre. Ce matin, maman est allée y porter des

fleurs avec moi!

Bernard m’a remerciée par un baiser:

--Maman est une femme délicieuse! Allons vite voir ma chambre.

--Et retournons non moins vite au _Kelenn_ pour déjeuner. Père, qui est

l’exactitude même, va s’agiter en voyant passer l’heure.

Bernard s’est à peu près dépêché, sans trop s’absorber dans l’examen du

paysage qu’il me célèbre de sa chambre, tandis que je l’attends dans le

jardin.

--Tu viens, Bernard? La brise m’apporte le son de la cloche.

Nous sommes repartis en hâte, moi presque gaie, tant l’humeur joyeuse de

Bernard était entraînante. Comme la grille retombait derrière nous, du

sentier qui lui fait face, une promeneuse émergeait, qui lui a jeté aux

lèvres une enthousiaste exclamation:

--Oh! la ravissante créature! Mais... mais... Oh! Mireille, quelle

ressemblance...

--Avec?...

--Avec Mˡˡᵉ de Vologne...

La promeneuse, qui approchait toujours plus, s’est arrêtée, souriante, à

notre vue et m’a lancé un affectueux:

--Bonjour! madame. Voici votre voyageur arrivé?

Et j’ai répondu, avec un imperceptible coup d’œil de malice vers mon

compagnon:

--Bonjour, mademoiselle Christiane. Mon voyageur ne peut croire que ce

soit bien vous qu’il aperçoit!

--Pourtant, c’est bien moi!... Pas mon ombre! s’est-elle exclamée

gaiement, la main tendue. Monsieur Dalbrovine, cela me fait plaisir de

vous voir!

--Sûrement pas autant qu’à moi! a-t-il répondu avec une spontanéité qui

avive l’éclat rosé des joues de Christiane. Comment, Mireille,

m’avais-tu caché la bonne nouvelle, que je retrouverais à Carantec... si

j’osais, je dirais une amie, des jours heureux d’autrefois!

--Osez, osez... Je me souviens très bien que dans ce temps, devenu si

lointain, entre deux bostons, nous échangions, assez volontiers,

quelques idées.

--Ici, j’espère bien que nous allons reprendre cette bonne habitude!...

J’interviens, un peu effrayée du flot de sympathie que je sens bondir

entre ces deux êtres jeunes, attirés comme jadis, l’un vers l’autre,

avec des esprits plus mûrs, des cœurs creusés par la terrible épreuve.

Vraiment, ils sont aujourd’hui, moralement, un homme et une femme qui,

les yeux large ouverts, pourront juger de la façon dont ils doivent

disposer d’eux-mêmes.

J’ai expliqué en deux mots pourquoi Christiane est ici; et si Bernard a

eu vers elle un regard expressif d’approbation, il n’a rien dit qui

ressemblât à un éloge, devinant bien que cette fille simple et fière

n’accepterait pas l’ombre même d’un jugement flatteur...

Tous les trois nous trottons dans le sentier qui nous amène sur la place

de l’église, devant le _Kelenn_. Je tiens la main de Jean, et devant moi

cheminent mes deux compagnons qui causent, lui, radieux, elle, avec

cette aisance voilée de réserve qui la caractérise...

Mon Dieu! que va dire maman de les voir ainsi réunis,--si vite!

Heureusement, comme nous débouchons sur la place, un nouveau venu

apparaît, Guisane qui revient de la falaise avec sa boîte et ses

pinceaux. Il a une exclamation de plaisir à la vue de Bernard:

--Alors, vieux, te voilà! Quelle bonne chance de nous retrouver ici!

Nous allons en jouir de notre mieux!

Christiane et moi, nous les laissons en arrière. Et ainsi, mère

n’éprouvera nulle impression désagréable qui trouble son allégresse

d’avoir retrouvé Bernard.

Mais ce soir... Mais demain....

Le Feu sous la Cendre · 第 38 / 59 题