Bernard, mon cher grand frère, est arrivé. Nous sommes allés le cueillir
tous--autrement dit, maman, père, moi, plus Jean...--à la station de
Henvic. Et nous l’avons vu émerger de son wagon, un peu maigri, la
figure altérée un brin sous le hâle du grand air, mais toujours le beau
garçon qui nous a quittés en 1914.
Jean le contemple extasié; comme maman, à qui la joie donne tant d’éclat
que Bernard s’est exclamé dès que nous avons été installés dans le
primitif équipage qui nous ramène à Carantec:
--Mère, vous êtes, plus que jamais, ma jolie maman! Comme la Bretagne
vous réussit... Personne ne voudra croire que je suis votre fils!...
Maman, je suis fière de vous.
Maman tentait bien de le faire taire, mais elle avait un sourire
heureux qui ne lui imposait guère silence. Certainement, ses paroles la
frôlaient comme une caresse. D’ailleurs, Bernard disait vrai. Elle était
bien la femme charmante dont père, dont nous, ses enfants, avons
toujours été fiers. Ses yeux étincelaient dans son visage reposé. Ah!
oui, elle avait l’air de notre sœur aînée, à Bernard et à moi...
Père, lui, parlait très peu, mais son regard ne quittait pas Bernard. En
ces premiers moments, il lui suffisait de l’écouter causer, questionner,
raconter, avec l’enthousiaste gaieté d’un gamin qui entre en vacances;
et il savourait la douceur de se dire: «Mon Bernard est là, vivant, tout
près de moi. Jouissons de cette grâce sans prix!»
Moi, tout bas, je me souvenais, au plus profond de mon cœur, des
quelques retours de Max, joyeux comme celui-ci. Bernard en avait-il
l’intuition? Par instants, ses yeux se posaient sur moi avec une sorte
d’affection anxieuse... Et puis, peu à peu, après le heurt douloureux de
l’arrivée, je me suis volontairement laissé gagner par son entrain; et
je me suis amusée de ses réflexions ravies sur notre petit Carantec qui
lui souhaitait la bienvenue sous un éblouissant soleil.
--Dieu, que c’est gentil ici! J’espère qu’il s’y trouve beaucoup de
jolies femmes. Si vous saviez, mère, comme je suis affamé d’en voir,
après avoir tant contemplé de braves _poilus_!... Sûrement, vous avez
déjà ici beaucoup de belles connaissances. Vous donnerez des thés,
n’est-ce pas, pour que je me retrempe un peu dans les plaisirs de ce
monde?
--Pourquoi pas des _garden-parties_, mon grand enfant chéri? fait maman
ravie.
Elle retrouve son Bernard, pas très raisonnable, coupable de bien des
folies, mais de cœur si bon, d’esprit si spirituellement drôle, dont la
gaieté est aussi inaltérable que communicative...
Et elle s’empresse de lui donner les plus agréables assurances:
--Sois tranquille, mon Bernard, nous ferons en sorte que ta permission
soit telle que tu peux la souhaiter!
--Un paradis terrestre, si vous voulez bien, mère. Je ne vous demande
que cela!
Ici, il a sauté de la voiture qui s’arrêtait devant le _Kelenn_; et
incontinent, avec sa bonne humeur courtoise, il a conquis la grosse
femme de chambre qui s’approchait pour lui prendre sa valise.
--Merci! la belle fille... Ne vous emparez pas de mon bagage. Je
l’emporte.
En effet, l’hôtel étant comble, Bernard a sa chambre dans la villa dont
j’occupe le premier étage. Aussi, laissant père et maman au _Kelenn_,
nous filons pédestrement, lui et moi, plus Jean qui ne veut pas quitter
son oncle, afin que je lui montre son logis.
Et, tout de suite, alors, il me demande, l’accent changé, passant son
bras sous le mien:
--Comment vas-tu, ma pauvre chérie?
--Aussi bien qu’il est possible, Bernard.
--Oui, tu es très courageuse, je le sais...
--Tu sais? ai-je répété, surprise.
--Guisane me l’a dit. Ton énergie le remplit d’admiration. Il m’a écrit
sur vous, madame, de bien jolies choses!
J’ai senti qu’une légère flamme montait à mes joues. En cette minute,
j’aurais été bien en peine de préciser si je trouvais désagréable ou non
cette appréciation inattendue de mon nouvel ami. Mais bien franche, j’ai
murmuré:
--Pourquoi t’avoir parlé de moi?... Je suis désireuse que personne ne me
sorte de mon ombre!
--Ne lui en veux pas... C’est à ton vieux frère qu’il s’adressait, et il
le faisait très affectueusement! me disant combien il était heureux que
vous fussiez devenus amis.
--Tu sais pourquoi, Bernard?
--Oui, il m’a raconté cela aussi.
Je n’ai pas répondu, d’autant que nous arrivions devant la villa,
aussitôt présentée par Jean avec des cris répétés, pour appeler
l’attention de Bernard:
--Oncle! Oncle! voici notre maison! Voyez, votre chambre est au
deuxième, au-dessus de celle de maman, et la fenêtre est grande ouverte
pour que le soleil y entre. Ce matin, maman est allée y porter des
fleurs avec moi!
Bernard m’a remerciée par un baiser:
--Maman est une femme délicieuse! Allons vite voir ma chambre.
--Et retournons non moins vite au _Kelenn_ pour déjeuner. Père, qui est
l’exactitude même, va s’agiter en voyant passer l’heure.
Bernard s’est à peu près dépêché, sans trop s’absorber dans l’examen du
paysage qu’il me célèbre de sa chambre, tandis que je l’attends dans le
jardin.
--Tu viens, Bernard? La brise m’apporte le son de la cloche.
Nous sommes repartis en hâte, moi presque gaie, tant l’humeur joyeuse de
Bernard était entraînante. Comme la grille retombait derrière nous, du
sentier qui lui fait face, une promeneuse émergeait, qui lui a jeté aux
lèvres une enthousiaste exclamation:
--Oh! la ravissante créature! Mais... mais... Oh! Mireille, quelle
ressemblance...
--Avec?...
--Avec Mˡˡᵉ de Vologne...
La promeneuse, qui approchait toujours plus, s’est arrêtée, souriante, à
notre vue et m’a lancé un affectueux:
--Bonjour! madame. Voici votre voyageur arrivé?
Et j’ai répondu, avec un imperceptible coup d’œil de malice vers mon
compagnon:
--Bonjour, mademoiselle Christiane. Mon voyageur ne peut croire que ce
soit bien vous qu’il aperçoit!
--Pourtant, c’est bien moi!... Pas mon ombre! s’est-elle exclamée
gaiement, la main tendue. Monsieur Dalbrovine, cela me fait plaisir de
vous voir!
--Sûrement pas autant qu’à moi! a-t-il répondu avec une spontanéité qui
avive l’éclat rosé des joues de Christiane. Comment, Mireille,
m’avais-tu caché la bonne nouvelle, que je retrouverais à Carantec... si
j’osais, je dirais une amie, des jours heureux d’autrefois!
--Osez, osez... Je me souviens très bien que dans ce temps, devenu si
lointain, entre deux bostons, nous échangions, assez volontiers,
quelques idées.
--Ici, j’espère bien que nous allons reprendre cette bonne habitude!...
J’interviens, un peu effrayée du flot de sympathie que je sens bondir
entre ces deux êtres jeunes, attirés comme jadis, l’un vers l’autre,
avec des esprits plus mûrs, des cœurs creusés par la terrible épreuve.
Vraiment, ils sont aujourd’hui, moralement, un homme et une femme qui,
les yeux large ouverts, pourront juger de la façon dont ils doivent
disposer d’eux-mêmes.
J’ai expliqué en deux mots pourquoi Christiane est ici; et si Bernard a
eu vers elle un regard expressif d’approbation, il n’a rien dit qui
ressemblât à un éloge, devinant bien que cette fille simple et fière
n’accepterait pas l’ombre même d’un jugement flatteur...
Tous les trois nous trottons dans le sentier qui nous amène sur la place
de l’église, devant le _Kelenn_. Je tiens la main de Jean, et devant moi
cheminent mes deux compagnons qui causent, lui, radieux, elle, avec
cette aisance voilée de réserve qui la caractérise...
Mon Dieu! que va dire maman de les voir ainsi réunis,--si vite!
Heureusement, comme nous débouchons sur la place, un nouveau venu
apparaît, Guisane qui revient de la falaise avec sa boîte et ses
pinceaux. Il a une exclamation de plaisir à la vue de Bernard:
--Alors, vieux, te voilà! Quelle bonne chance de nous retrouver ici!
Nous allons en jouir de notre mieux!
Christiane et moi, nous les laissons en arrière. Et ainsi, mère
n’éprouvera nulle impression désagréable qui trouble son allégresse
d’avoir retrouvé Bernard.
Mais ce soir... Mais demain....