10 août, soir.

Le couchant était dans toute sa splendeur quand nous sommes sortis de

l’hôtel; si beau que, mère voulant se reposer un peu dans sa chambre,

j’ai entraîné père sur la falaise pour voir la merveilleuse fête

flamboyer derrière Roscoff.

Nous avons retrouvé, parmi beaucoup de promeneurs, Guisane, qui, lui

aussi, s’absorbait dans l’éblouissante vision de ce paysage de rêve, or

et pourpre. La mer était une ondulante nappe de lumière et, sur le ciel

incandescent, se découpaient, sombres, les silhouettes de Saint-Pol et

de Roscoff.

Père, sans respect pour la contemplation de Guisane, est allé vers lui

et lui a frappé sur l’épaule:

--C’est un spectacle digne de vous, monsieur l’artiste... Même un

profane comme moi comprend qu’il vous paraisse admirable.

Ici, il est interrompu par le passage de son collègue et ami, le baron

de Survières, qui le hèle; et tous deux se mettent à causer, en

regardant la fantasmagorie de l’horizon.

Moi, silencieuse, comme Guisane, j’admire, et c’est inconsciemment que

je murmure:

--Que c’est beau!... Mon Dieu, que c’est beau!

Avec une conviction enthousiaste, j’entends Guisane répéter:

--Oh! oui, c’est beau!... Beau à donner l’oubli de tout ce qui n’est pas

cette beauté!

L’oubli!... Le mot m’est allé droit au cœur. Je ne veux pas que rien me

fasse oublier. Ce serait si mal!... Je n’ai pas le droit d’oublier.

Et pourtant, Guisane a raison. Il y a un instant, en moi aussi, le

souvenir s’est tu, tandis que je regardais... Et avec une humilité,

trempée de combien de mélancolie! je songe tout haut:

--Que facilement nous nous évadons de ce qui nous fait souffrir!... De

quoi donc sont-ils pétris nos cœurs, pour se laisser si aisément

distraire!

Je sens aussitôt sur moi le regard de Guisane qui s’est détaché du ciel

devenu de nacre rose, et je l’entends me répondre:

--Ne soyez pas aussi sévère pour nos cœurs; et acceptez que la nature

bienfaisante nous permette de reprendre des forces, en s’emparant

parfois de notre peine. Nous n’oublions pas. Nous subissons seulement la

détente nécessaire pour que notre pauvre machine humaine puisse

continuer sa tâche...

Je murmure, les yeux perdus vers l’horizon assombri:

--C’est vrai... Il faut la remplir tant qu’on en a la force et le

courage!

Dans la nuit qui tombe, je l’entends me répondre avec une sorte

d’autorité vivifiante:

--Cette force, vous l’aurez toujours, parce que vous savez que vous avez

charge d’âmes. Mais, pour la garder, acceptez sans scrupule ce qui peut

encore venir de bon, à vous...

J’ai un involontaire geste d’épaules, car je sens le découragement

s’abattre sur moi. De la vie, je n’attends plus rien et je dis,--dans ma

voix je reconnais bien une ironie amère:

--Ce que vous m’offrez, c’est la «théorie des _petits bonheurs_». Croyez

bien que, peu à peu, je m’apprends à la pratiquer,--bon gré, mal gré!

L’épreuve aussi est une éducatrice, habile autant qu’impérieuse. Dans ma

misère, je m’accroche, ainsi que vous me le conseillez, à ce qui est un

pâle rayon de soleil pour mon faible cœur, toujours transi,

maintenant...

--C’est-à-dire?... insiste-t-il, avec un accent où je perçois tant de

chaude et vraie sympathie que je ne me rebelle plus, comme autrefois,

sentant sur moi sa pensée observatrice; et avec une âpre tristesse,

j’explique légèrement:

--C’est-à-dire la jouissance de contempler un beau ciel comme celui de

ce soir... une fleur, un visage séduisant, d’entendre une sincère parole

d’ami, toute pleine d’affection, de recevoir une bonne lettre, de lire

des pages qui me prennent le cerveau et le cœur, etc., etc... Que

sais-je encore?... Ah! oui, je puis en parler, des _petits bonheurs_!

La nuit maintenant nous enveloppe, une nuit transparente où semble errer

encore un reflet du radieux couchant. La brise est chaude et de la terre

monte un indéfinissable parfum de fleur, d’ajonc, de bruyère, de

menthe... Derrière nous, père et M. de Survières vont et viennent en

causant; la lueur de leurs cigares pique la nuit de minuscules étoiles

rouges.

--Vous avez raison de recueillir les menues joies dont l’existence

quotidienne veut bien nous faire l’aumône...

Alors, j’avoue, bien sincère:

--Hélas! ma sagesse, sur ce point, est encore terriblement rudimentaire!

Que c’est donc horrible et lâche, ce besoin d’être heureux, qui demeure

vivace dans nos cœurs, même brisés!

--Vous ne pouvez empêcher les fleurs de pousser! J’en ai vu surgir

jusque dans les terres déchiquetées par les obus, dit-il avec une sorte

de douceur grave.

--Ah! je crois bien que, maintenant, mon cœur ressemble à ces terres

ravagées, et mes frêles bonheurs, à vos fleurs de guerre! Les jours qui

passent m’enseignent à m’en contenter... Il le faut bien! Seulement,

comme j’étais très gâtée, très riche, et... très gourmande, ils

m’apparaissent des miettes, de ces bonbons qu’on croque pour tromper la

faim... J’apprends le jeûne!

Du même ton, qui est un cordial pour ma faiblesse, il achève:

--Je pense, moi, qu’étant donnée votre force morale, vous trouverez le

secret de recommencer à vivre avec l’intensité qui vous était

familière...

De mon cœur désespéré, une plainte jaillit:

--Ce ne sera plus jamais ce que c’était!

--Non, ce sera autre chose... Mais vous n’êtes plus la même... Ce qui,

autrefois, vous satisfaisait, vous paraîtrait peut-être insuffisant

aujourd’hui...

Il a raison. La Mireille de jadis est bien partie pour ne plus revenir.

Celle du présent vaut-elle mieux?... Que ce serait douloureux d’avoir

changé en bien, parce que le bonheur m’a été arraché!

Père m’appelle. Sans avoir répondu à Guisane, je le rejoins. Et tous

trois causant de choses quelconques, lui et Guisane me ramènent à mon

_home_ solitaire.

Le Feu sous la Cendre · 第 37 / 59 题