Le couchant était dans toute sa splendeur quand nous sommes sortis de
l’hôtel; si beau que, mère voulant se reposer un peu dans sa chambre,
j’ai entraîné père sur la falaise pour voir la merveilleuse fête
flamboyer derrière Roscoff.
Nous avons retrouvé, parmi beaucoup de promeneurs, Guisane, qui, lui
aussi, s’absorbait dans l’éblouissante vision de ce paysage de rêve, or
et pourpre. La mer était une ondulante nappe de lumière et, sur le ciel
incandescent, se découpaient, sombres, les silhouettes de Saint-Pol et
de Roscoff.
Père, sans respect pour la contemplation de Guisane, est allé vers lui
et lui a frappé sur l’épaule:
--C’est un spectacle digne de vous, monsieur l’artiste... Même un
profane comme moi comprend qu’il vous paraisse admirable.
Ici, il est interrompu par le passage de son collègue et ami, le baron
de Survières, qui le hèle; et tous deux se mettent à causer, en
regardant la fantasmagorie de l’horizon.
Moi, silencieuse, comme Guisane, j’admire, et c’est inconsciemment que
je murmure:
--Que c’est beau!... Mon Dieu, que c’est beau!
Avec une conviction enthousiaste, j’entends Guisane répéter:
--Oh! oui, c’est beau!... Beau à donner l’oubli de tout ce qui n’est pas
cette beauté!
L’oubli!... Le mot m’est allé droit au cœur. Je ne veux pas que rien me
fasse oublier. Ce serait si mal!... Je n’ai pas le droit d’oublier.
Et pourtant, Guisane a raison. Il y a un instant, en moi aussi, le
souvenir s’est tu, tandis que je regardais... Et avec une humilité,
trempée de combien de mélancolie! je songe tout haut:
--Que facilement nous nous évadons de ce qui nous fait souffrir!... De
quoi donc sont-ils pétris nos cœurs, pour se laisser si aisément
distraire!
Je sens aussitôt sur moi le regard de Guisane qui s’est détaché du ciel
devenu de nacre rose, et je l’entends me répondre:
--Ne soyez pas aussi sévère pour nos cœurs; et acceptez que la nature
bienfaisante nous permette de reprendre des forces, en s’emparant
parfois de notre peine. Nous n’oublions pas. Nous subissons seulement la
détente nécessaire pour que notre pauvre machine humaine puisse
continuer sa tâche...
Je murmure, les yeux perdus vers l’horizon assombri:
--C’est vrai... Il faut la remplir tant qu’on en a la force et le
courage!
Dans la nuit qui tombe, je l’entends me répondre avec une sorte
d’autorité vivifiante:
--Cette force, vous l’aurez toujours, parce que vous savez que vous avez
charge d’âmes. Mais, pour la garder, acceptez sans scrupule ce qui peut
encore venir de bon, à vous...
J’ai un involontaire geste d’épaules, car je sens le découragement
s’abattre sur moi. De la vie, je n’attends plus rien et je dis,--dans ma
voix je reconnais bien une ironie amère:
--Ce que vous m’offrez, c’est la «théorie des _petits bonheurs_». Croyez
bien que, peu à peu, je m’apprends à la pratiquer,--bon gré, mal gré!
L’épreuve aussi est une éducatrice, habile autant qu’impérieuse. Dans ma
misère, je m’accroche, ainsi que vous me le conseillez, à ce qui est un
pâle rayon de soleil pour mon faible cœur, toujours transi,
maintenant...
--C’est-à-dire?... insiste-t-il, avec un accent où je perçois tant de
chaude et vraie sympathie que je ne me rebelle plus, comme autrefois,
sentant sur moi sa pensée observatrice; et avec une âpre tristesse,
j’explique légèrement:
--C’est-à-dire la jouissance de contempler un beau ciel comme celui de
ce soir... une fleur, un visage séduisant, d’entendre une sincère parole
d’ami, toute pleine d’affection, de recevoir une bonne lettre, de lire
des pages qui me prennent le cerveau et le cœur, etc., etc... Que
sais-je encore?... Ah! oui, je puis en parler, des _petits bonheurs_!
La nuit maintenant nous enveloppe, une nuit transparente où semble errer
encore un reflet du radieux couchant. La brise est chaude et de la terre
monte un indéfinissable parfum de fleur, d’ajonc, de bruyère, de
menthe... Derrière nous, père et M. de Survières vont et viennent en
causant; la lueur de leurs cigares pique la nuit de minuscules étoiles
rouges.
--Vous avez raison de recueillir les menues joies dont l’existence
quotidienne veut bien nous faire l’aumône...
Alors, j’avoue, bien sincère:
--Hélas! ma sagesse, sur ce point, est encore terriblement rudimentaire!
Que c’est donc horrible et lâche, ce besoin d’être heureux, qui demeure
vivace dans nos cœurs, même brisés!
--Vous ne pouvez empêcher les fleurs de pousser! J’en ai vu surgir
jusque dans les terres déchiquetées par les obus, dit-il avec une sorte
de douceur grave.
--Ah! je crois bien que, maintenant, mon cœur ressemble à ces terres
ravagées, et mes frêles bonheurs, à vos fleurs de guerre! Les jours qui
passent m’enseignent à m’en contenter... Il le faut bien! Seulement,
comme j’étais très gâtée, très riche, et... très gourmande, ils
m’apparaissent des miettes, de ces bonbons qu’on croque pour tromper la
faim... J’apprends le jeûne!
Du même ton, qui est un cordial pour ma faiblesse, il achève:
--Je pense, moi, qu’étant donnée votre force morale, vous trouverez le
secret de recommencer à vivre avec l’intensité qui vous était
familière...
De mon cœur désespéré, une plainte jaillit:
--Ce ne sera plus jamais ce que c’était!
--Non, ce sera autre chose... Mais vous n’êtes plus la même... Ce qui,
autrefois, vous satisfaisait, vous paraîtrait peut-être insuffisant
aujourd’hui...
Il a raison. La Mireille de jadis est bien partie pour ne plus revenir.
Celle du présent vaut-elle mieux?... Que ce serait douloureux d’avoir
changé en bien, parce que le bonheur m’a été arraché!
Père m’appelle. Sans avoir répondu à Guisane, je le rejoins. Et tous
trois causant de choses quelconques, lui et Guisane me ramènent à mon
_home_ solitaire.