Donc, j’ai posé avant-hier, hier et puis ce matin, pour finir; dans un
adorable coin, un peu écarté, au milieu des roches, sur ce promontoire
avancé de la falaise, d’où la vue m’est un enchantement.
J’ai posé sous l’égide de Jean, de Kate, voire même de Nounou qui
berçait Bébé près de moi; mère ayant émis quelques réflexions qui
m’avaient été un brin désagréables, sur le tête-à-tête auquel je me
prêtais avec Guisane, dont le _Tout Carantec_ pouvait s’étonner. Misère
et futilité!
Et ces quelques heures, durant lesquelles nous avons capricieusement
causé et goûté aussi le charme des silences, riches de pensée, ces
heures-là ont eu, pour moi, la douceur d’un baume.
L’imprévu d’une réflexion m’a amenée, ce matin, tandis que je posais
pour la dernière fois, à trahir cette impression qu’il me donne de
n’être plus le même homme...
Il avait interrompu son travail pour me permettre de me délasser de mon
immobilité; et, adossé à une roche, il allumait sa cigarette, les yeux
sur la mer, d’un bleu intense, où le soleil hérissait d’aigrettes
d’argent les vagues nonchalantes.
Et pensif, il m’a répondu:
--Oui, vous avez raison, madame, j’ai changé... Mais comment pourrait-il
en être autrement? La vie que j’ai menée depuis la guerre m’a fait voir
les choses sous un angle tellement nouveau!... Je ne pourrai plus être,
il me semble, le joueur de flûte que j’étais avec délices. La guerre a
été pour moi...--et nous sommes légion ainsi!...--une éducatrice à qui
je ne serai jamais assez reconnaissant pour tout ce qu’elle m’a appris.
Si cette science n’était acquise à un prix qui est la souffrance, la
mutilation, la mort de tant de pauvres êtres, je bénirais les années
cruelles qui m’ont été, moralement, si bienfaisantes!
--Bienfaisantes?
--Oui... C’est très fortifiant de se mouvoir dans la fatigue, la boue,
le froid, le danger, surtout l’incessante menace de la mort... Ceux qui
n’ont pas passé par là ne peuvent savoir la saveur que donne à la vie la
sensation, à tant d’instants éprouvée, qu’elle va nous échapper... Oui,
je sortirai de la tempête... si j’en sors!... marqué d’une empreinte qui
ne pourra s’effacer... Du moins, je l’espère!
S’il en sort!... Encore ce terrible inconnu qu’il évoque. C’est vrai, à
l’automne, il repart. Et, sera-t-il plus heureux que Max!...
Maintenant, il m’apparaît tellement un ami, que je vais craindre pour
lui, quand il sera retourné là-bas, dans la fournaise.
Que cette horrible vision de la guerre me paraît donc invraisemblable,
telle un cauchemar, évoquée tout à coup, par cette éblouissante matinée.
Autour de nous, tout est si paisible! La terre chaude sent bon les
petites plantes qui ont poussé dru, sous le soleil, au souffle de la
mer...
Près de nous, des promeneurs passent. Sur la plage, des enfants jouent.
Des femmes en robe claire travaillent. La brise apporte les rires des
baigneurs. A quelques pas de moi, résonne la voix joyeuse de Jean qui
s’amuse avec Bébé.
Et cependant, les autres se battent, sont mutilés, meurent--comme Max
est mort... Que ce contraste est atroce!
Guisane devine-t-il et partage-t-il mon impression?... Il est pensif.
Devant moi, il est toujours debout, appuyé au contrefort rocheux. Il
fume. Son œil de peintre erre autour de lui avec une avidité caressante.
Songe-t-il à la crainte qui le hante, ne plus voir?...
Je ne le crois pas. Il est hors du feu pour un moment. Comme Max jadis,
il vit dans le présent et jouit du bienfait de la halte. Il en a,
combien! le droit. Il s’est largement donné et il est prêt à se donner
de nouveau, autant qu’il lui sera demandé.
--Madame, à quoi réfléchissez-vous?... Il passe bien des choses dans vos
yeux... Ne voulez-vous pas m’en confier quelques-unes?
J’ai presque un sursaut à ces paroles. Je croyais bien que Guisane avait
tout à fait oublié ma présence... Et je pense tout haut:
--Je songeais qu’il est stupéfiant que vous ayez pu vous accommoder
ainsi d’une existence à laquelle rien ne vous avait préparé!
Il jette sa cigarette, s’approche et, alerte, réplique:
--Madame, ne m’imaginez pas meilleur que je ne suis. Honnêtement, je
dois vous avouer que la transposition qui s’est opérée dans ma vie
matérielle m’a été très... pénible!... Ah! certes, si avec la vision
précise de ce qui m’attendait j’avais eu le choix d’accepter ou non, je
ne jurerais pas que j’aurais eu la vertu d’«accepter»... Oui, j’ai
commencé par trouver abominablement désagréables, la pluie, la boue, la
poussière, les marches... interminables, surtout la promiscuité des
tranchées, le contact d’une foule d’êtres, de certains individus avec
lesquels, en d’autres temps, jamais je n’aurais frayé... Et puis...
--Et puis?...
--Et puis, cette mesquine révolte de mandarin, ma crise de sybaritisme
se sont évaporées, j’imagine, dans le grand souffle qui nous soulevait
tous au-dessus de nous-mêmes... Bon gré mal gré... Et puis encore, vous
le devinez, je suis d’esprit bien trop curieux pour n’avoir pas été vite
intéressé par tout ce que j’étais amené à découvrir dans les âmes
frustes...--celles-là surtout m’étaient moins familières--que me faisait
frôler mon nouveau mode d’existence. Jamais, dans ma mentalité
d’intellectuel et de peintre, doublé d’un clubman, je n’aurais imaginé
qu’elles pussent, à ce point, enfermer des trésors de courage,
d’endurance, de dévouement... Un sens imprévu et prodigieux du devoir
tout simplement accompli...
Il s’arrête; et je devine qu’il se rappelle...
Il a parlé avec une conviction chaude que je sens née de tout ce qu’a vu
son regard aigu d’observateur, de tout ce qu’a pénétré sa délicate
compréhension des âmes. Je suis sûre qu’il était très bon pour ces
humbles, devenus ses frères d’armes...
Brusquement, il finit, conscient de mon attention frémissante:
--Bien entendu, j’ai vu aussi de tristes sires! Mais vraiment, ils
étaient l’exception. S’il y a eu l’ivraie, il y a eu surtout les bons
épis qui font la riche moisson. Et je vous assure, madame, que si je me
suis décidé à l’exposition dont vous a parlé votre père, c’est beaucoup
pour faire connaître tous ces braves, leurs physionomies, des épisodes
de leur vie de lutte, dignes de l’histoire, pour les faire connaître aux
gens qui, depuis 1914, n’ont su de la guerre que ce qu’ils en lisaient
dans leur journal.
J’incline la tête; mais avant que j’aie répondu, une voix s’exclame
gaiement près de nous, celle de père:
--Eh bien?... eh bien? ce portrait?... Il me semble qu’on ne travaille
guère!
Et il serre la main de Guisane, qui réplique:
--Cher monsieur, vous arrivez pendant le repos du modèle.
--J’imagine que vous n’avez pas l’intention de reprendre la séance? Mon
ami, il est onze heures un quart et vous oubliez l’approche du
déjeuner...
Si tard déjà?... Comme nous avons causé! Voici Kate qui vient chercher
Jean, et Nounou qui emporte ma pouponne, après me l’avoir amenée toute
fraîche, ses petits bras tendus vers moi. Tandis que je l’embrassais,
père a poursuivi:
--Je t’apporte une bonne nouvelle, Mireille. Ta mère vient de recevoir
une dépêche de ton frère. Il arrive demain matin.
Nous avons, Guisane et moi, la même exclamation de plaisir. Père achève:
--Je n’ai pas besoin de te dire que ta mère est exultante!
--Et vous aussi, père.
--Bien entendu, fillette. Voyons ce portrait, Guisane.
Tous, nous nous rapprochons du chevalet abandonné. Et père aussitôt a
une exclamation enchantée:
--Mon ami, c’est une façon de chef-d’œuvre que vous avez fait là! Ne
pensez pas, en votre for intérieur, que c’est un jugement d’amateur...
Je suis bien certain que les critiques compétents seront de mon avis.
C’est notre Mireille elle-même qui vit là!... Et quel incomparable cadre
vous lui avez donné, de lumière, de ciel... de mer... Et cette lande qui
fuit dans le soleil... Ah! mon cher garçon, quel artiste vous êtes!
Père est si sincèrement ravi que Guisane ne pourrait, je crois, recevoir
meilleur remerciement. Moi, je regarde cette jeune femme, toute mince
dans sa robe noire, qui, les mains croisées sur ses genoux--d’un geste
découragé...--contemple la mer, avec des prunelles tristement songeuses.
Et c’est moi, la rayonnante Mireille de jadis.