Quand j’arrive à l’hôtel, je trouve, arpentant la place de long en
large, père qui fume auprès de Guisane et je suis accueillie par un
double bon sourire de bienvenue. Je me mets aussi à arpenter; et père,
tout à la conversation qui l’intéresse, me dit tout de suite:
--Savais-tu que Guisane allait avoir, à l’automne, une exposition de ses
croquis de guerre?
Guisane explique de cet accent de badinage mordant qui lui est familier:
--Madame, j’ai pensé qu’il était prudent, avant de repartir au front, de
montrer encore une fois au public ce dont j’étais capable; au cas où
l’avenir me serait enlevé. Que sait-on?...
Je tressaille, et père a une exclamation de reproche:
--N’imaginez pas ainsi d’inutiles hypothèses, surtout quand elles sont
aussi fâcheuses! Elles m’étonnent de vous, si brave!
Et les yeux de père se posent sur le filet de soie rouge qui barre, sur
la poitrine, l’uniforme bleu clair.
Le visage de Guisane a soudain une étrange expression, et sa voix
s’élève dure, railleuse aussi:
--Oui, je suis brave pour ce qui est de risquer ma peau! Mais il me faut
bien reconnaître que je ne suis pas encore tout à fait maître de la
seule crainte qui me tenaille,--si vivace, que je pourrais la tenir pour
un pressentiment, pour peu que je sois superstitieux.
Incrédule, je répète:
--Vous, une crainte?...
--Oui, madame... C’est qu’un obus, une grenade, les gaz m’atteignent
dans ma vue qui est mon bien le plus précieux! Vous allez me trouver
lâche, madame, mais si pareil malheur m’atteignait, je crois bien que je
n’aurais pas le courage d’accepter le supplice d’une nuit éternelle...
Père intervient:
--Guisane!... Guisane! Ne dites pas d’insanités! Voyez, vous bouleversez
cette petite madame.
C’est vrai. Son accent était si convaincu que j’ai senti en moi la
sourde angoisse qui hante son intrépidité. Je suis devenue tellement
nerveuse...
Il me sourit, la mine contrite:
--Madame, vous me rendez tout à fait confus de vous avoir fait l’aveu de
ma faiblesse à laquelle, je vous prie de croire, ma volonté met bon
ordre. Mais vous l’excuseriez, si vous saviez quelle ivresse me donnent
la forme, les lignes, les couleurs surtout!... J’adore la couleur!
Écrire, certes, m’intéresse... Mais parce que c’est peindre aussi, ce
que je vois... ce que je sens... Même au front, je suis harcelé par ce
besoin de crayonner, tout au moins, ce qui attire mes yeux: types,
paysages, scènes...
--Et vous avez pu le faire?
--Oh! madame, est-ce que l’on n’arrive pas toujours à réaliser ce que
l’on souhaite impérieusement?...
Il s’arrête. Son regard m’enveloppe toute, l’expression changée. Un
éclair de gaieté malicieuse y flambe et il finit:
--Aussi, je succombe à la tentation de vous confesser un désir très
hardi que je nourris, en mon for intérieur, depuis que nous vivons en
bonne intelligence...
Son accent m’amuse et j’interroge, intriguée:
--Et ce désir, c’est...?
--Ce serait, madame... je me risque car j’ai l’idée que je trouverai un
allié dans M. Dabrovine, ce serait que vous me permettiez de faire de
vous un rapide croquis... sur la falaise que vous aimez tant... Est-ce
que vous consentiriez à m’accorder cette grâce?...
Comment refuser après le bien qu’il m’a fait pour Max? J’acquitte une
dette.
--Je veux bien, puisque je puis vous être agréable ainsi... Ce ne sera
pas une pose trop longue?
--Une heure, de deux ou trois de vos matinées. Et devant la mer que vous
avez tant de plaisir à contempler... Et pendant cette heure, à votre
gré, vous causerez ou vous vous tairez...
Père nous écoute avec une expression que je ne m’explique pas. Mais
comme la cloche sonne bruyamment le repas, que maman approche, fraîche
autant qu’une toute jeune femme, père conclut, mettant sa main sur
l’épaule de Guisane:
--Eh bien! c’est chose convenue, mon ami. On vous confie le soin de
représenter l’image de cette jeune dame. J’espère qu’elle posera bien.
J’irai vous faire des visites pour m’en assurer. Et là-dessus, à table!