Maman m’a dit:
--Ah çà! tu as donc changé d’humeur pour Guisane? Tout à coup, tu as
l’air de lui parler très volontiers. Comme tu deviens capricieuse, ma
pauvre petite.
J’ai simplement expliqué:
--Il a écrit sur Max des choses qui m’ont été très bienfaisantes...
Alors, je lui en témoigne ma gratitude.
--Oui, ton père m’a dit avoir lu de lui un article remarquable. Il faut
que je trouve un moment pour le voir, moi aussi.
Et elle n’a pas autrement insisté. Ma mondaine maman n’a guère de
loisirs pour la lecture.
J’avais dit hier à Guisane:
--Venez me parler de Max chez moi... Je serai très raisonnable... Ne
craignez pas de scène!... L’autre jour, je vous l’ai dit, c’était
l’effet de la surprise...
Il m’a regardée d’un air de reproche:
--Ce n’est pas là parler en amie, madame. Et si je me froissais!... Et
si je ne venais pas?
J’ai souri un peu:
--Je sais bien que vous n’auriez pas une telle méchanceté!... A demain,
voulez-vous?... Dans la matinée?
Et il est venu. C’était un jour doucement tiède, trempé de pluie, qui
faisait toute grise la mer, que je voyais frémir jusqu’à l’horizon, par
delà les arbres du jardin...
Ah! quelle heure j’ai encore vécue là! Pour être sûre de demeurer bien
maîtresse de moi-même, j’ai peu questionné, mais surtout écouté, les
lèvres closes, mes deux mains serrées pour bien tendre ma volonté. Par
moments, quand j’avais trop mal, je fermais les yeux afin de _plus_
enfermer ma souffrance dans le secret de mon cœur.
Guisane m’a raconté tous les détails, les plus menus faits de ces
quelques jours où le hasard les avait réunis, Max et lui... Et il a
tellement le don de créer la vie même, par sa parole ou son style, qu’en
l’écoutant, moi aussi, j’étais là-bas, à Verdun. Je voyais Max, trempé
par sa rude existence, animé de cet entrain qu’il avait au moment où il
s’est proposé pour la mission qui l’a tué.
Guisane a achevé, une vibration émue dans sa voix d’ordinaire si ferme:
--Votre mari, madame, me faisait vraiment l’effet d’un jeune frère. J’ai
appris ce qu’il avait résolu, trop tard pour le retenir en lui rappelant
qu’un père de famille ne s’expose pas ainsi sans l’obligation d’un
devoir. Il faut laisser cela aux célibataires. Mais il n’a pas consenti
à...
--A vous céder sa place... Car je suis bien certaine que vous le lui
avez offert!
Il se dérobe à une réponse précise:
--C’eût été tellement mieux ainsi... Mais j’ai bien compris son refus.
Comme lui, le danger m’attire et me grise!... Je l’ai quitté à la
dernière minute, quand il est parti...
Guisane s’arrête une seconde; sa voix s’assourdit plus encore pour me
raconter les derniers instants.
--... Il était très gai; confiant comme toujours en sa bonne étoile, le
pauvre enfant... Quelques minutes avant de s’éloigner, il m’a dit...
--Quoi?... Que vous a-t-il dit?
--Il m’a encore une fois parlé de vous pour me demander de vous répéter,
si... il ne revenait pas et si la destinée me rapprochait de vous... que
pas une femme ne lui avait été chère comme vous, qui étiez son amour
même...
Lourdement, de nouveau, mes paupières s’abaissent pour que je recueille
mieux en moi cette affirmation suprême de mon mari. Est-ce la réponse à
la mystérieuse question concernant Maud et lui, que mon cœur a vainement
murmurée tant de fois?...
Oui, je le crois, j’en suis _sûre_! il n’a aimé aucune autre, comme il
m’aimait moi, l’amoureuse petite compagne de sa jeunesse... Mais...
mais... puis-je être sûre que d’autres aussi ne l’ont pas... charmé...
alors que j’étais sa femme?
J’ai le cœur si serré, que je ne pourrais même pas pleurer, tant ma
volonté de rester maîtresse de moi a pétrifié ma sensibilité extérieure.
C’est au fond de mon âme que les sanglots me brisent; et, dans mon calme
glacé, je peux dire à Guisane, qui attache sur moi un regard
affectueusement inquiet:
--Et puis?...
--Et puis, nous nous sommes serré la main. La lumière d’une lanterne
éclairait son visage énergique et souriant. Dans ses yeux, je le voyais
sans un atome d’appréhension, tout au plaisir de tenter une sorte
d’escapade dont la difficulté l’attirait. Il m’a dit en riant:
--Et maintenant, à la grâce... Au revoir!
Je lui ai répété encore:
--Surtout, soyez prudent!
--Mais oui... mais oui! Au revoir, mon ami.
Et il s’est détourné... Je ne l’ai plus revu que quand on l’a ramené...
Guisane se tait.
Que demanderais-je de plus?... Le reste, je le sais... J’entends Guisane
me dire, de cet accent grave et chaud, si différent de sa voix
habituelle:
--Vous pouvez être fière de lui, madame.
J’incline la tête.
Oui, je suis fière du souvenir qu’il a laissé. Mais ce Max que Guisane
vient ainsi de me révéler, je ne l’ai pas connu. Ce n’est pas mon mari
amant. Ce n’est pas le beau cavalier flirt que le monde grisait, dont
l’hommage rendait les femmes fières. Ce n’est pas le Max dont
j’essayais, si douloureusement quelquefois, de capter la pensée
ondoyante, attirée par toutes les féeries, le cœur que je voulais
profond pour que le mien puisse s’y abîmer... Le Max que Guisane a vu en
pleine guerre, c’est celui que ses lettres me faisaient pressentir...
Celui qui ne voulait pas, à Paris, parler du danger dont il vivait
désormais enveloppé; celui dont ses chefs et ses camarades m’ont raconté
l’endurance, l’inaltérable bonne humeur, la bravoure audacieuse.
Quel viatique c’est pour moi de penser qu’il a été l’homme dont Guisane
vient de dire:
--Vous pouvez être fière de lui, madame.
Guisane, maintenant, est, comme moi, silencieux; il devine combien ces
souvenirs évoqués m’entourent, m’isolant tout à coup du reste du monde.
Une pluie chaude s’est mise à tomber. J’entends les gouttelettes
ruisseler sur les branches... Et puis, c’est Kate qui appelle Jean,
encore dans le jardin. La petite voix fraîche répond; la voix qui, bien
autrement enfantine, lors de la dernière permission, commandait,
joyeuse:
--Papa, venez jouer avec moi! s’il vous plaît.
J’ai un frisson, et je reprends, d’un accent de prière:
--Lorsque Jean sera un peu plus grand, il faudra lui raconter tout ce
que vous savez de son père?... Et même maintenant, apprenez-lui déjà ce
qu’il peut comprendre... Ensuite, je ne vous importunerai plus...
--M’importuner!... Madame, ne sentez-vous quelle douceur ce m’est de
parler d’un ami, tel que votre mari l’était devenu pour moi pendant ces
quelques jours où nous éprouvions les mêmes affres pour l’avenir de
_notre_ Verdun?
Toujours silencieuse,--je sais qu’un sanglot étoufferait ma voix si
j’essayais de parler...--je lui tends ma main, et je me lève, entendant
approcher Jean. Il est tout près. Il accourt, car Kate lui répète,
impatiente:
--_Quick, quick, darling. It rains!_
Alors, sans réfléchir, j’appelle:
--Jean, viens ici! Dans le salon!...
Il bondit de plus belle; toujours, il voudrait être près de moi, le
pauvret. La porte s’ouvre. Sa figure menue, bronzée déjà par la mer,
apparaît toute rieuse.
--Maman, vous voulez bien que j’entre, dites?
Il n’en croit pas ses oreilles: un visiteur est là, et je l’invite à
paraître!...
Il se précipite en tourbillon vers moi. Je l’attire dans mes bras et il
s’y blottit ainsi qu’un oiselet dans son nid. Alors, ma main dans ses
boucles, souples comme l’étaient les cheveux de Max, je commence, lui
montrant Guisane:
--Vois-tu ce monsieur-là, c’était un ami de ton papa. Il te racontera
comme papa était un brave soldat!
--Oui... Et moi aussi, je serai un brave soldat quand je serai grand!
J’ai un geste irraisonné pour retenir dans mes bras ce petit qui pense
déjà à se battre. Comme si la destinée voulait me le prendre, lui aussi!
Et puis, je me raidis contre ce vain élan et j’écarte Jean qui proteste:
--Donne la main à M. Guisane, et va retrouver Kate.
Avant de me laisser, il a vers moi un de ces mouvements tendres dont il
est coutumier, et il jette un ardent baiser sur mes doigts qu’il attrape
au passage. Alors seulement, il s’approche de Guisane qui le prend
devant lui, debout entre ses jambes, et lui demande, gardant les deux
menottes dans sa main d’homme:
--Je suis sûr que tu le connais très bien, ton papa?
Et Jean de répondre avec un éclat de rire, comme à une question tout à
fait oiseuse:
--Bien sûr, je le connais!... Il est là...
Et sa tête bouclée se tourne vers le portrait que je l’ai habitué à
regarder chaque jour.
Guisane continue:
--Tu sais ce qu’il a fait de beau?
--Oh! oui, maman a dit. Il a voulu faire partir les méchants Boches; et
ils l’ont _toué_! Alors le bon Dieu l’a pris avec lui pour qu’il _soye_
très heureux!
--Et pour le récompenser de n’avoir jamais eu peur... Tu as bien raison
de vouloir être comme lui!
--Moi non plus, je n’ai jamais peur! affirme Jean, vivement. Je vais
très bien dans _le noir_... et je ne crie jamais, quand la vague passe
sur ma tête!
Ici, je veux interrompre le dialogue, ayant peur d’abuser de la bonne
grâce de Guisane dont l’accent et l’attitude me rassurent cependant.
Il parle à Jean, de Verdun, de son père, se mettant à la portée de
l’enfant d’une façon qui me stupéfie.
Quelle merveilleuse souplesse d’esprit il a reçue en partage! Comment ce
célibataire sait-il ainsi la manière dont il faut s’adresser aux tout
jeunes?...
J’écoute, d’ailleurs, aussi ardemment que Jean qui est tout à fait
subjugué. Ses prunelles ne quittent pas Guisane; et il recueille, avec
passion, ses «histoires», comme il dit, sur la guerre, sur Verdun, sur
les Boches, sur son père! Il resterait ainsi des heures... Moi aussi!...
Pourtant, j’interviens:
--C’est assez faire parler M. Guisane pour aujourd’hui, Jean. Un autre
jour, si tu es sage, il te racontera encore beaucoup de choses!...
Maintenant, il ne pleut plus. Retourne dans le jardin.
Il est bien déçu par cet ordre, mon pauvre gosse; mais, avec moi, il
est la docilité même; et si grand que soit son désir d’entendre encore
Guisane, il lui tend la main, avec un correct geste d’adieu, et s’en va.
Guisane le suit des yeux. Quand la porte se referme, il me dit--et je
suis certaine que c’est sa pensée même:
--Ce petit être est délicieux! Quelle consolation vous devez déjà
trouver en lui, madame!
--Oui, de mon mieux, je me réchauffe à sa tendresse d’enfant... Mais
pourvu que je sache bien l’élever, de telle façon qu’il donne tout ce
qu’il peut donner... Car j’ai beaucoup d’ambition pour lui... Et hélas!
si peu d’expérience... Le fils a tant besoin du père!... Pour France, je
ne suis pas inquiète ainsi!
--Le fils a tout autant besoin de la mère, croyez-en mon expérience
masculine. Je l’ai senti plus d’une fois, moi qui, tout jeune, ai été un
gamin orphelin. Voyant des camarades moins dénués, je les enviais bien
fort!... A ce point que, dans ma prime jeunesse, quand j’étais frôlé par
la bonne intimité de certains, avec leur mère... leur _maman_... je
m’enfuyais... Ainsi qu’un pauvre qui ne peut supporter la vue de la
richesse... Avec les années seulement, je me suis bronzé contre cette
impression...
--Oui, je comprends...
Et je comprends aussi le pourquoi de son apparence froide, un peu
hautaine et distante. La solitude morale l’a habitué à se replier sur
lui-même. Maintenant, je devine un beau foyer, derrière la sévère
muraille d’impassibilité et d’ironie.
Ce n’est ni un insensible, ni un égoïste qui achève avec un sourire
fortifiant, parce qu’il a pitié de ma faiblesse:
--Madame, ne vous inquiétez pas pour l’éducation de votre fils. Ce sera
beaucoup plus simple que vous ne le croyez. Vous respecterez
l’individualité de votre enfant... Vous lui indiquerez ce qui doit
toujours être fait, selon la droiture, la vérité... Vous lui apprendrez
l’oubli de lui-même... Et tout ira très bien... Le résultat sera
excellent.
Il parle avec tant de conviction que je me mets à rire:
--Le résultat sera excellent! Espérons-le. Vous êtes très
encourageant!... Je vous en remercie et vous rends enfin votre liberté.
Je suis confuse de vous avoir ainsi retenu! Vous n’avez pu peindre, je
vous ai fait perdre toute votre matinée!
--Madame, comment osez-vous dire cela, puisque nous sommes des amis! Que
vous le vouliez ou non, je me considère comme le vôtre, je vous l’ai
avoué... Tant pis si vous le regrettez... Le mal est irréparable.
Certes oui, il est maintenant un ami pour moi!