J’ai retrouvé Guisane, un peu plus tard, comme j’allais à l’hôtel pour
le dîner. J’étais avec mère que je venais de rencontrer. Lui aussi se
dirigeait vers le _Kelenn_. Il s’est arrêté à notre vue. Ni l’un ni
l’autre, nous n’avons eu une allusion à la scène qui, une heure plus
tôt, s’était passée entre nous. Mais je ne le voyais plus avec les mêmes
yeux. Au lieu de mon désir maladif de le fuir, j’avais maintenant la
soif de causer avec lui, de l’interroger sur la dernière semaine de Max
qu’ils ont passée ensemble. Dans ses prunelles, je retrouvais ce même
regard qui, soudain, m’a étrangement attirée là-bas, sur la falaise.
Mais il causait surtout avec maman. Puis père nous a rejoints et m’a
fait tressaillir en le félicitant sur son article dont il avait déjà
entendu parler à l’hôtel.
J’ai deviné que, tout de suite, l’attention de Guisane s’attachait à
moi. Sans doute, il redoutait l’effet de telles paroles sur ma
sensibilité frémissante. Mais je m’étais ressaisie; et si, tout bas, je
sentais, aiguë, la souffrance de ma blessure, le masque était de nouveau
bien attaché, qui cache ma détresse aux autres. Guisane est le seul qui,
depuis des mois, m’a vue pleurer.
Mon hostilité contre lui est soudain tellement morte que je me surprends
à me demander comment j’ai pu l’éprouver...
Un instant, comme père et maman s’étaient arrêtés pour causer avec des
hôtes du _Kelenn_, j’ai continué à marcher près de lui; et alors, je lui
ai demandé, suppliante:
--Vous me raconterez tout ce que vous vous rappelez de Max?
--Hélas! madame, nous avons vécu peu de jours ensemble. Mais cela m’a
suffi pour constater quel camarade charmant il était; quel soldat
témérairement brave, avec une juvénile et si française insouciance du
danger...
Oh! cet hommage rendu à mon aimé!... Je presse un peu le pas pour que
Guisane puisse me dire, à moi seule, les choses que je veux, en ce
moment, être seule à entendre. Et je pense tout haut:
--Les lignes que vous lui avez consacrées me sont si précieuses que,
toujours, je vous en demeurerai reconnaissante!
--Madame, je n’ai fait que dire ce qui était...
--Et vous l’avez dit de façon telle que tous ceux qui liront votre récit
ne pourront plus l’oublier. Ainsi mon pauvre Max, dans la mort,
demeurera vivant. Si souvent me revient cette pensée de Maeterlinck,
«que les morts ne cessent vraiment d’exister que quand nul ne songe plus
à eux...»
--Vous la trouvez bien vraie, n’est-ce pas, madame?
--Oh! oui!...
Nous nous taisons tous les deux; et, dans la paix du crépuscule,
résonnent le gazouillis de Jean qui parle à son grand-père et le
bruissement lointain de la mer. Et puis, avec un accent d’amicale
conviction, j’entends Guisane reprendre:
--La paix est bien signée entre nous... Ne le pensez-vous pas, madame?
J’incline silencieusement la tête.
Nous sommes devant l’hôtel.
Pour la première fois, peut-être, depuis mon malheur, j’éprouve
l’étrange douceur de savoir que je puis compter sur une protection
d’homme... Pourtant j’avais père... Et Bernard...