2 août.

Ce matin, le courrier m’avait apporté la _Revue des Deux Mondes_. Je

l’ai prise au moment de m’en aller finir l’après-midi sur la falaise,

bien en paix. Les enfants étaient sur la plage. Mère faisait un bridge

chez les de Carville où il y avait brillante réunion. Tout à mon gré, je

pouvais donc regarder le soleil descendre derrière Roscoff, une féerie

dont je ne me lasse pas...

Aussi, assise sur une roche un peu en retrait, enveloppée par la brise

chaude qui sent la mer et la terre brûlante, je ne me hâte pas d’ouvrir

la _Revue_ que, faute de loisirs, j’ai laissée de côté depuis le matin.

C’est d’un doigt distrait que je déchire la bande qui l’enferme. C’est

d’un œil détaché que je cherche le sommaire... Et puis, brusquement, un

choc me bouleverse. Sur la couverture claire, j’ai lu: «_Verdun_--1916»;

et l’article est signé: «Patrice Guisane.»

Verdun! Là où Max est tombé, si bravement, pour s’être offert à remplir

une périlleuse mission...

Est-ce que Guisane parle de lui?... Et comment?... Ou bien a-t-il laissé

disparaître dans le silence cet épisode insignifiant de la gigantesque

lutte?

Je coupe les feuillets avec des doigts qui tremblent si fort, que ma

liseuse arrache le papier. Et frémissante, je commence à lire.

Il y a d’abord quelques lignes de la Direction expliquant que ces notes

ont été prises, au jour le jour, par leur auteur qui a vécu l’héroïque

épopée. Et puis, c’est le _journal_ lui-même, sobre, coloré, écrit avec

une simplicité puissante qui donne au récit une telle intensité de vie

que, pas une seconde--alors...--je n’ai songé au rare talent de celui

qui peut être un pareil évocateur. Ce sont les faits eux-mêmes qui

parlent.

Et soudain, j’arrive à une note datée du jour où Max est parti pour

porter le message nécessaire; volontairement, en pleine conscience du

danger couru...

Mon Dieu! comme Guisane met en relief son dévouement si simple, dans la

page émouvante et émue qu’il lui consacre!... Tout à coup, j’ai

l’impression qu’ainsi, son souvenir est enchâssé dans une sorte de

reliquaire; car les pages que je viens de lire resteront comme

l’histoire même. Toutes les pensées qui s’y attacheront ne pourront,

après avoir lu le récit de Guisane, oublier le pauvre petit lieutenant,

bien ignoré de la foule belliqueuse, qui, adorant la vie où il possédait

tout, a très simplement donné la sienne, pour aider au salut de ses

compagnons de lutte.

Dans ma peine, quel orgueil j’éprouve que ce soit ainsi qu’il m’ait été

enlevé! Et quelle reconnaissance pour celui qui lui rend, devant tous,

cet éclatant hommage!

Insatiable, je lis, je relis cette page, où revit Max, à ce point que

j’ai la sensation d’être près de lui...

Pourtant, d’instinct, je lève la tête vers le large ciel où nous

cherchons nos bien-aimés, disparus...

Mon regard, lourd des visions qu’il vient, éperdument, de contempler,

distingue alors, devant moi, sur le sentier qui grimpe de la plage,

celui-là même qui a créé la chère et poignante résurrection...

Il observe le ciel en flammes.

Ai-je une exclamation inconsciente?... M’a-t-il aperçue, en montant?...

Il se détourne, reprenant sa marche; et instinctivement, ce que, la

veille, j’aurais juré impossible, j’ai vers lui un geste d’appel. Je

suis tellement bouleversée que ma farouche réserve en est brisée. Il n’y

a plus que mon âme, ma pauvre âme déchirée, qui existe en moi et lui

crie, quand je le vois approcher, m’enveloppant d’un regard très bon:

--Merci!!... oh! merci!...

Et mes deux mains se jettent dans les siennes qu’il me tend. Il a vu,

sur mes genoux, la _Revue_; et il a compris...

--Ne me remerciez pas, madame. J’ai rempli un strict devoir en

proclamant, de mon mieux, la part de gloire que votre mari s’est acquise

ce jour-là. Quand j’ai appris qu’il s’était offert pour cette mission,

j’ai fait tout pour l’empêcher de partir, pensant à vous, madame. Mais

il n’a jamais prétendu y renoncer...

Je ne sais pourquoi j’ai la pensée--une intuition--que Guisane a voulu

prendre sa place et que Max a refusé. Mais cela, jamais il ne me le

dira... Pas plus qu’il ne le laisse soupçonner dans son article, où il

s’efface complètement.

Combien, tout à coup, il me paraît un ami, lui que j’ai tant détesté!

Il continue très doucement:

--Je ne vous ai pas fait trop de mal en vous rappelant des jours bien

cruels pour vous?

--C’est un mal que je ne peux pas regretter!... Il me semble si bon que

vous rendiez justice à Max. Seulement, les lignes que vous lui avez

consacrées, c’est la résurrection, pour moi, des heures affreuses!...

Et, à bout de force, moi d’ordinaire jalousement close sur ma peine, je

laisse jaillir les larmes que je n’ai plus la force de contenir.

D’instinct, pour cacher mon visage, je dégage mes mains qu’il a encore

dans les siennes.

J’ai tout oublié, sauf que j’ai perdu Max!... J’entends la voix de

Guisane, resté debout devant moi, qui murmure, comme à une petite fille

dont il voudrait bercer la peine:

--Pauvre, pauvre enfant!...

Heureusement, cette bonté compatissante agit sur mes nerfs en déroute et

me rend la possession de moi-même. Je relève la tête, toute confuse; je

passe la main sur mes joues humides. Dans mon désarroi, la notion du

temps m’a échappé... Quelques minutes, seulement, j’espère. Que va

penser de moi Guisane!... Mes yeux troublés montent vers lui et

rencontrent les siens. Dans son regard, si facilement incisif, il y a

une expression de pitié grave; et la crainte ne m’effleure même plus

qu’il m’ait trouvée ridicule, ou simplement ennuyeuse.

J’essaie de sourire, tout en aspirant la brise qui sèche mes paupières:

--Vous devez trouver que je suis bien peu courageuse. En général, je le

suis davantage... Mais votre article m’a été une surprise qui m’a

atteinte en plein cœur...

--J’aurais dû vous prévenir, vous ou M. votre père, dit-il d’un ton

d’excuse.

Tout bas, je murmure, et l’on dirait que c’est mon âme qui parle:

--Ne regrettez rien. Tout est bien ainsi!... Maintenant, je vais

reprendre un peu de vaillance auprès de mes petits... Les derniers

moments de Max ont été bien douloureux à revivre... Mais votre jugement

sur lui me fait beaucoup de bien!...

--Tant mieux! madame. J’en suis infiniment heureux!... Alors,

maintenant, vous voudrez bien me considérer pour ce que j’ai toujours

été à votre égard, quoi que vous supposiez...

Je me sens un peu rougir.

--... Un ami... Il était d’ailleurs tout naturel que je le sois pour la

petite sœur de Bernard!

Et comme un écho bien sincère, je réponds:

--Ah! maintenant, je ne pourrai plus vous voir autrement que comme un

ami!... Au revoir, et merci, encore et toujours!

Il ne relève pas mes paroles. Simplement, il se penche sur mes deux

mains, que d’un élan je lui ai données. Ses lèvres les effleurent. Et,

sans un mot de plus, nous nous séparons, après que mes yeux, pleins de

gratitude, se sont, une seconde, posés sur lui.

Toujours, il me semble, je le verrai ainsi, sa grande taille découpée

sur l’admirable fond de la mer et du couchant qui flamboie derrière le

Creitzker.

Ah! comme j’avais, à faux, jugé cet homme!

Le Feu sous la Cendre · 第 32 / 59 题