En remontant de la plage avec Jean, à l’heure du déjeuner, j’ai trouvé
mère installée sur la terrasse de l’hôtel, toute souriante sous sa large
capeline de paille, dans une robe de linon bis qui l’habille
délicieusement. Elle parcourait le journal. A quelques pas d’elle, père
causait avec Guisane. Aussi, allais-je passer sans m’arrêter, car je
n’ai pas encore triomphé de l’impression pénible que me cause sa vue.
Mais maman, qui refermait son journal, m’a aperçue et appelée:
--Mireille, tu n’as pas rencontré, en route, Mᵐᵉ de Carville? Elle te
cherchait. Elle est venue t’inviter à son tennis et nous demander
d’aller tantôt prendre le thé chez elle, où elle a des gens charmants,
paraît-il, à me présenter.
Comment mère me fait-elle une pareille proposition! Elle sait bien que
je ne vois que des amis intimes...
Je dissimule mon impression et dis seulement:
--Mᵐᵉ de Carville est bien aimable d’avoir pensé à moi. Mais vous
m’excuserez auprès d’elle, maman. Vous lui expliquerez que je ne sors
pas du tout.
Je vois à l’imperceptible pli entre les sourcils de mère que mon refus
la contrarie, comme je le craignais.
La voix un peu impatiente, elle réplique:
--Oui, à Paris, tu ne sors pas, c’est entendu. Mais, en villégiature, la
situation est différente. D’ailleurs, ma pauvre petite, il faudra bien,
un jour ou l’autre, que tu te remettes à vivre comme tout le monde!
--Il me semble que c’est ce que je fais.
--Mais non! Tu te complais dans une claustration de nonne. Ton deuil
n’est plus assez récent pour t’y obliger.
--Il l’est encore assez pour que je n’aie pas le courage de me distraire
avec et comme ceux que la guerre n’atteint pas! Il faut le temps pour
que je redevienne telle que vous le souhaitez. Ce n’est pas encore
maintenant... Je ne puis pas... C’est au-dessus de mon courage.
Je m’arrête court, car j’ai perçu le tremblement de ma voix...
Et, à ma grande surprise, j’entends père, que je croyais tout occupé de
sa causerie avec Guisane, prononcer d’un ton de reproche, bien rare chez
lui quand il parle à maman:
--Gabrielle, laissez donc cette enfant agir à sa guise! Vous la
tourmentez!
Maman proteste, indignée:
--Je la tourmente! C’est uniquement dans son intérêt que j’essaie de
l’arracher à la solitude où elle se confine et qui lui est très
mauvaise! Monsieur Guisane, ne trouvez-vous pas que j’ai raison?
Dites-le à mon mari.
Maman le regarde avec un joli sourire qui a l’air de demander aide. Mais
Guisane ne paraît pas s’en apercevoir. J’ai l’impression qu’il est très
ennuyé d’être mêlé à ce vain débat. Et il se récuse, d’ailleurs.
--Madame, je suis fort mauvais juge en la question; d’autant plus, que
j’ai pour inflexible principe que chacun doit être laissé libre de se
conduire à sa guise. Me permettrez-vous d’ajouter... respectueusement...
que je comprends trop bien le sentiment de Mᵐᵉ Noris, pour m’étonner de
son désir.
Peut-être pour la première fois, depuis que je connais Guisane, j’ai un
élan vers lui, tant je le devine sincère; et mes yeux cherchent les
siens, avec un «merci» spontané. J’y trouve cette même expression,
compréhensive de ma peine, que j’y ai vue luire à notre première
rencontre.
Père conclut d’un ton de bonne humeur destiné à remettre les choses au
point:
--Eh bien! maintenant, la discussion est close. Nous sommes tous de
l’avis de Guisane sur la liberté individuelle. Et là-dessus,
préparons-nous à déjeuner de notre mieux. Mireille, mon petit, si tu
veux lire quelque chose de bien, de très bien!... je te passerai un
bouquin de ce monsieur...
Il montre Guisane, qui cause avec maman,--peut-être pour l’apaiser,--et
il continue:
--Incidemment, Guisane m’en avait dit le titre. Et tout de suite, je
l’ai fait venir de Morlaix... Si tu ne redoutes pas les visions de
guerre et d’hôpital, celles-ci sont saisissantes... Ce garçon est
vraiment un merveilleux artiste, avec sa plume comme avec son pinceau,
et un artiste doublé d’un brave homme qui est en même temps un homme
brave. Je comprends l’enthousiaste admiration de Bernard pour lui!
--Père, quel emballement! ai-je dit, amusée de son ardeur à célébrer
Guisane.
--Jeune madame, ne vous moquez pas de votre papa!... Quand vous aurez lu
les pages dont je vous parle, vous me comprendrez... Je te donnerai le
volume, tantôt.
Maman et Guisane, réconciliés, continuent à causer. Père a repris,
baissant un peu la voix:
--Savais-tu qu’il s’est trouve à Verdun avec Max pendant... la dernière
semaine? Il m’a parlé de lui...
J’ai un frisson d’angoisse contre lequel je me raidis.
--Au lieu de le fuir comme tu le fais, chérie, tu devrais causer avec
lui, de Max...
Mon cœur s’est mis à battre très vite. Quel effort de volonté il me faut
pour me dominer et répondre:
--Quand je m’en sentirai la force, je l’interrogerai.
Père toujours délicat et bon n’insiste pas; et je ne lui dis pas que
j’ai peur d’entendre parler de Max d’une façon qui me serait
douloureuse; ou, simplement, me froisserait...
1ᵉʳ août.
A mon journal seul, je le confesse, mais ce m’est un repos, presque une
délivrance, de constater que mère se plaît ici dans la société très
parisienne que nous avons eu la chance, pour elle, de retrouver; et qui
est bien à son unisson, quant à goûter les quelques distractions que la
guerre permet.
C’est qu’il y a encore des moments où ce m’est une telle fatigue de me
montrer la compagne qu’il lui faut, toujours prête à faire ce qu’elle
aime; de paraître m’intéresser aux détails de la vie mondaine, cette vie
que je menais autrefois et qui m’est devenue étrangère...
Ma maman très chère, ce n’est pas de sa faute, ni de la mienne, si nous
pensons et sentons si différemment...
Je m’applique de mon mieux à dissimuler mon impression. Mais je ne
réussis pas toujours. Et, selon son humeur, ou bien elle a pitié de moi,
ou bien elle montre une impatience qui me fait un peu mal...
Car Dieu sait que tout ce que je puis, je l’essaie pour n’importuner de
ma peine, ni elle ni personne. Jamais je n’en parle; et je mène une vie
extérieure presque pareille à celle des autres. Je vois des amies
intimes chez moi et chez elles. Je cause comme tout le monde de tout et
de rien. J’arrive à m’intéresser un peu à une foule de choses plus ou
moins insignifiantes; par exemple, aux robes, aux chapeaux que je
commande. Je recommence à pouvoir fixer mon attention sur les livres que
je lis... Parfois même, je refais de la musique... Il faut bien occuper
cette sombre journée, si longue, trop longue! qui est ma vie...
Aussi, n’était ma robe noire, les gens, même ceux qui m’aiment,
oublieraient facilement que je porte au cœur une blessure
inguérissable... Certes, nul, autour de moi surtout, n’a oublié Max.
Mais sa disparition est un fait accepté. Il a été tué. C’est un grand
malheur. C’est aussi le sort de tant d’autres.
Mère se souvient surtout, parce qu’elle est hantée par la terreur d’une
pareille destinée pour Bernard. Ce qui lui fait appeler la paix à
n’importe quel prix... Cette paix que moi, passionnément, je veux
glorieuse, digne du sacrifice dont je la paye, pour mon humble part...
Parce que je ne me plains jamais, beaucoup, je m’en aperçois, me croient
consolée. Consolée! Oh! non, je ne le suis pas!... Oh! non, je n’oublie
pas... Mais les autres n’ont besoin d’en rien savoir. Le voile de mon
deuil m’enveloppe, me séparant d’eux...
Je ne me révolte plus. Ce que Dieu a voulu, c’est ce qu’il jugeait
sage... Mais pourquoi ne puis-je étouffer le regret de l’amour que je ne
connaîtrai plus, ni l’intimité délicieuse de notre vie d’époux?... Nous
étions enfermés dans un paradis d’où nous voyions les autres... comme
ils me voient aujourd’hui, avec détachement.
Et cet éden, dévasté par la mort, j’en contemple les ruines, déchirée
par une souffrance que rien ne peut guérir, puisque jamais elles ne
pourront être relevées... Jamais plus, je ne connaîtrai le merveilleux
bonheur que je trouvais, en donnant à Max ce qu’il réclamait de moi et
qui nous enivrait tous deux...
Moi aussi, maintenant, j’ai tout perdu, comme lui... Mais son cœur est,
du moins, endormi dans une paix glacée et ne souffre pas. Le mien,
hélas! tressaille désespérément dans ma poitrine, de regrets, et aussi
de désirs instinctifs que rien n’assouvira jamais... ne doit assouvir.
Aussi, il y a des moments où il me semble que je ne peux plus porter ma
peine! Elle me broie si atrocement que je ne suis vraiment plus qu’une
pauvre âme douloureuse qui crie sa souffrance.
Et cependant, je vis... Et cependant, quand je me mets face à face avec
moi-même, je constate cette chose affreuse, que j’aurais crue
impossible... Peu à peu, je m’habitue à l’absence éternelle de mon
mari!...
Il devient le passé, même pour moi, sa fidèle... Ma révolte est vaine
contre l’inexorable accoutumance. C’est dans les lois de la nature qu’il
en soit ainsi. Elle nous permet d’abord d’exhaler notre douleur, parce
que nous sommes ainsi faits que notre faiblesse l’exige. Et puis, elle
nous livre à l’œuvre inflexible du temps qui dépose sur notre blessure
un impalpable baume... C’est le voile de poussière qui, lentement, tombe
sur toute chose et efface les couleurs, fait reculer les images dans
l’ombre du souvenir...
Est-ce qu’il n’arrive pas que, par instants, je _n’aperçois_ plus bien
Max vivant... La vision que j’ai de lui se fait confuse, un peu effacée,
lointaine...
Oh! de quelle humilité cette constatation me pénètre!
Pauvre cœur, tu étais _sûr_ de sentir toujours, intense, le mal que t’a
fait le départ du bien-aimé... Pauvre femme, tu pensais ne plus pouvoir
exister que les yeux clos à tout ce qui enchante les autres créatures...
Quel orgueil et quelle illusion!
O Max, mon amour, vois-tu, il faut que, du monde infini où tu es entré
le premier de nous deux, tu m’aides à accepter mon isolement qui
m’écrase et dans lequel ma volonté demeure résolue à m’enfermer...
Aide-moi à oublier que j’ai été une femme amoureuse et adorée... Que
jamais plus je ne m’endormirai, la tête abandonnée sur ta poitrine,
blottie entre tes bras... Que jamais plus tes lèvres...--des
lèvres...--ne prendront jalousement les miennes... Que jamais plus je
n’entendrai les mots qui enivrent... Aide-moi, mon Max, à étouffer ma
nostalgie de ce bonheur humain dont la soif...--est-ce assez misérable!
pour ma honte, je l’écris ici...--dont la soif crie encore sourdement en
mon être esseulé...
Ah! que c’est long de devenir insensible! cloîtrée comme une nonne dans
ma vie close!
Que le feu est lent à mourir sous la cendre!...