28 juillet.

En remontant de la plage avec Jean, à l’heure du déjeuner, j’ai trouvé

mère installée sur la terrasse de l’hôtel, toute souriante sous sa large

capeline de paille, dans une robe de linon bis qui l’habille

délicieusement. Elle parcourait le journal. A quelques pas d’elle, père

causait avec Guisane. Aussi, allais-je passer sans m’arrêter, car je

n’ai pas encore triomphé de l’impression pénible que me cause sa vue.

Mais maman, qui refermait son journal, m’a aperçue et appelée:

--Mireille, tu n’as pas rencontré, en route, Mᵐᵉ de Carville? Elle te

cherchait. Elle est venue t’inviter à son tennis et nous demander

d’aller tantôt prendre le thé chez elle, où elle a des gens charmants,

paraît-il, à me présenter.

Comment mère me fait-elle une pareille proposition! Elle sait bien que

je ne vois que des amis intimes...

Je dissimule mon impression et dis seulement:

--Mᵐᵉ de Carville est bien aimable d’avoir pensé à moi. Mais vous

m’excuserez auprès d’elle, maman. Vous lui expliquerez que je ne sors

pas du tout.

Je vois à l’imperceptible pli entre les sourcils de mère que mon refus

la contrarie, comme je le craignais.

La voix un peu impatiente, elle réplique:

--Oui, à Paris, tu ne sors pas, c’est entendu. Mais, en villégiature, la

situation est différente. D’ailleurs, ma pauvre petite, il faudra bien,

un jour ou l’autre, que tu te remettes à vivre comme tout le monde!

--Il me semble que c’est ce que je fais.

--Mais non! Tu te complais dans une claustration de nonne. Ton deuil

n’est plus assez récent pour t’y obliger.

--Il l’est encore assez pour que je n’aie pas le courage de me distraire

avec et comme ceux que la guerre n’atteint pas! Il faut le temps pour

que je redevienne telle que vous le souhaitez. Ce n’est pas encore

maintenant... Je ne puis pas... C’est au-dessus de mon courage.

Je m’arrête court, car j’ai perçu le tremblement de ma voix...

Et, à ma grande surprise, j’entends père, que je croyais tout occupé de

sa causerie avec Guisane, prononcer d’un ton de reproche, bien rare chez

lui quand il parle à maman:

--Gabrielle, laissez donc cette enfant agir à sa guise! Vous la

tourmentez!

Maman proteste, indignée:

--Je la tourmente! C’est uniquement dans son intérêt que j’essaie de

l’arracher à la solitude où elle se confine et qui lui est très

mauvaise! Monsieur Guisane, ne trouvez-vous pas que j’ai raison?

Dites-le à mon mari.

Maman le regarde avec un joli sourire qui a l’air de demander aide. Mais

Guisane ne paraît pas s’en apercevoir. J’ai l’impression qu’il est très

ennuyé d’être mêlé à ce vain débat. Et il se récuse, d’ailleurs.

--Madame, je suis fort mauvais juge en la question; d’autant plus, que

j’ai pour inflexible principe que chacun doit être laissé libre de se

conduire à sa guise. Me permettrez-vous d’ajouter... respectueusement...

que je comprends trop bien le sentiment de Mᵐᵉ Noris, pour m’étonner de

son désir.

Peut-être pour la première fois, depuis que je connais Guisane, j’ai un

élan vers lui, tant je le devine sincère; et mes yeux cherchent les

siens, avec un «merci» spontané. J’y trouve cette même expression,

compréhensive de ma peine, que j’y ai vue luire à notre première

rencontre.

Père conclut d’un ton de bonne humeur destiné à remettre les choses au

point:

--Eh bien! maintenant, la discussion est close. Nous sommes tous de

l’avis de Guisane sur la liberté individuelle. Et là-dessus,

préparons-nous à déjeuner de notre mieux. Mireille, mon petit, si tu

veux lire quelque chose de bien, de très bien!... je te passerai un

bouquin de ce monsieur...

Il montre Guisane, qui cause avec maman,--peut-être pour l’apaiser,--et

il continue:

--Incidemment, Guisane m’en avait dit le titre. Et tout de suite, je

l’ai fait venir de Morlaix... Si tu ne redoutes pas les visions de

guerre et d’hôpital, celles-ci sont saisissantes... Ce garçon est

vraiment un merveilleux artiste, avec sa plume comme avec son pinceau,

et un artiste doublé d’un brave homme qui est en même temps un homme

brave. Je comprends l’enthousiaste admiration de Bernard pour lui!

--Père, quel emballement! ai-je dit, amusée de son ardeur à célébrer

Guisane.

--Jeune madame, ne vous moquez pas de votre papa!... Quand vous aurez lu

les pages dont je vous parle, vous me comprendrez... Je te donnerai le

volume, tantôt.

Maman et Guisane, réconciliés, continuent à causer. Père a repris,

baissant un peu la voix:

--Savais-tu qu’il s’est trouve à Verdun avec Max pendant... la dernière

semaine? Il m’a parlé de lui...

J’ai un frisson d’angoisse contre lequel je me raidis.

--Au lieu de le fuir comme tu le fais, chérie, tu devrais causer avec

lui, de Max...

Mon cœur s’est mis à battre très vite. Quel effort de volonté il me faut

pour me dominer et répondre:

--Quand je m’en sentirai la force, je l’interrogerai.

Père toujours délicat et bon n’insiste pas; et je ne lui dis pas que

j’ai peur d’entendre parler de Max d’une façon qui me serait

douloureuse; ou, simplement, me froisserait...

1ᵉʳ août.

A mon journal seul, je le confesse, mais ce m’est un repos, presque une

délivrance, de constater que mère se plaît ici dans la société très

parisienne que nous avons eu la chance, pour elle, de retrouver; et qui

est bien à son unisson, quant à goûter les quelques distractions que la

guerre permet.

C’est qu’il y a encore des moments où ce m’est une telle fatigue de me

montrer la compagne qu’il lui faut, toujours prête à faire ce qu’elle

aime; de paraître m’intéresser aux détails de la vie mondaine, cette vie

que je menais autrefois et qui m’est devenue étrangère...

Ma maman très chère, ce n’est pas de sa faute, ni de la mienne, si nous

pensons et sentons si différemment...

Je m’applique de mon mieux à dissimuler mon impression. Mais je ne

réussis pas toujours. Et, selon son humeur, ou bien elle a pitié de moi,

ou bien elle montre une impatience qui me fait un peu mal...

Car Dieu sait que tout ce que je puis, je l’essaie pour n’importuner de

ma peine, ni elle ni personne. Jamais je n’en parle; et je mène une vie

extérieure presque pareille à celle des autres. Je vois des amies

intimes chez moi et chez elles. Je cause comme tout le monde de tout et

de rien. J’arrive à m’intéresser un peu à une foule de choses plus ou

moins insignifiantes; par exemple, aux robes, aux chapeaux que je

commande. Je recommence à pouvoir fixer mon attention sur les livres que

je lis... Parfois même, je refais de la musique... Il faut bien occuper

cette sombre journée, si longue, trop longue! qui est ma vie...

Aussi, n’était ma robe noire, les gens, même ceux qui m’aiment,

oublieraient facilement que je porte au cœur une blessure

inguérissable... Certes, nul, autour de moi surtout, n’a oublié Max.

Mais sa disparition est un fait accepté. Il a été tué. C’est un grand

malheur. C’est aussi le sort de tant d’autres.

Mère se souvient surtout, parce qu’elle est hantée par la terreur d’une

pareille destinée pour Bernard. Ce qui lui fait appeler la paix à

n’importe quel prix... Cette paix que moi, passionnément, je veux

glorieuse, digne du sacrifice dont je la paye, pour mon humble part...

Parce que je ne me plains jamais, beaucoup, je m’en aperçois, me croient

consolée. Consolée! Oh! non, je ne le suis pas!... Oh! non, je n’oublie

pas... Mais les autres n’ont besoin d’en rien savoir. Le voile de mon

deuil m’enveloppe, me séparant d’eux...

Je ne me révolte plus. Ce que Dieu a voulu, c’est ce qu’il jugeait

sage... Mais pourquoi ne puis-je étouffer le regret de l’amour que je ne

connaîtrai plus, ni l’intimité délicieuse de notre vie d’époux?... Nous

étions enfermés dans un paradis d’où nous voyions les autres... comme

ils me voient aujourd’hui, avec détachement.

Et cet éden, dévasté par la mort, j’en contemple les ruines, déchirée

par une souffrance que rien ne peut guérir, puisque jamais elles ne

pourront être relevées... Jamais plus, je ne connaîtrai le merveilleux

bonheur que je trouvais, en donnant à Max ce qu’il réclamait de moi et

qui nous enivrait tous deux...

Moi aussi, maintenant, j’ai tout perdu, comme lui... Mais son cœur est,

du moins, endormi dans une paix glacée et ne souffre pas. Le mien,

hélas! tressaille désespérément dans ma poitrine, de regrets, et aussi

de désirs instinctifs que rien n’assouvira jamais... ne doit assouvir.

Aussi, il y a des moments où il me semble que je ne peux plus porter ma

peine! Elle me broie si atrocement que je ne suis vraiment plus qu’une

pauvre âme douloureuse qui crie sa souffrance.

Et cependant, je vis... Et cependant, quand je me mets face à face avec

moi-même, je constate cette chose affreuse, que j’aurais crue

impossible... Peu à peu, je m’habitue à l’absence éternelle de mon

mari!...

Il devient le passé, même pour moi, sa fidèle... Ma révolte est vaine

contre l’inexorable accoutumance. C’est dans les lois de la nature qu’il

en soit ainsi. Elle nous permet d’abord d’exhaler notre douleur, parce

que nous sommes ainsi faits que notre faiblesse l’exige. Et puis, elle

nous livre à l’œuvre inflexible du temps qui dépose sur notre blessure

un impalpable baume... C’est le voile de poussière qui, lentement, tombe

sur toute chose et efface les couleurs, fait reculer les images dans

l’ombre du souvenir...

Est-ce qu’il n’arrive pas que, par instants, je _n’aperçois_ plus bien

Max vivant... La vision que j’ai de lui se fait confuse, un peu effacée,

lointaine...

Oh! de quelle humilité cette constatation me pénètre!

Pauvre cœur, tu étais _sûr_ de sentir toujours, intense, le mal que t’a

fait le départ du bien-aimé... Pauvre femme, tu pensais ne plus pouvoir

exister que les yeux clos à tout ce qui enchante les autres créatures...

Quel orgueil et quelle illusion!

O Max, mon amour, vois-tu, il faut que, du monde infini où tu es entré

le premier de nous deux, tu m’aides à accepter mon isolement qui

m’écrase et dans lequel ma volonté demeure résolue à m’enfermer...

Aide-moi à oublier que j’ai été une femme amoureuse et adorée... Que

jamais plus je ne m’endormirai, la tête abandonnée sur ta poitrine,

blottie entre tes bras... Que jamais plus tes lèvres...--des

lèvres...--ne prendront jalousement les miennes... Que jamais plus je

n’entendrai les mots qui enivrent... Aide-moi, mon Max, à étouffer ma

nostalgie de ce bonheur humain dont la soif...--est-ce assez misérable!

pour ma honte, je l’écris ici...--dont la soif crie encore sourdement en

mon être esseulé...

Ah! que c’est long de devenir insensible! cloîtrée comme une nonne dans

ma vie close!

Que le feu est lent à mourir sous la cendre!...

Le Feu sous la Cendre · 第 31 / 59 题