Je suis devenue si craintive de voir du monde que j’avais évité Mˡˡᵉ de
Vologne. Mais comme je promenais Jean sur la falaise, je me suis tout à
coup trouvée face à face avec elle qui, à ma vue, s’est arrêtée court.
J’ai deviné qu’elle se demandait si elle devait, ou non, m’aborder. Mais
il y avait dans les yeux qui se posaient sur moi tant de sympathie que
c’est moi qui, d’un mouvement spontané, lui ai tendu la main.
Elle a eu un sourire charmant.
--Alors, je ne m’étais pas trompée, madame, c’était bien vous que
j’avais cru reconnaître au _Kelenn_.
--Moi aussi, mademoiselle, je vous avais reconnue; mais il faut que ce
soit le hasard qui nous rapproche... Car j’ai encore la lâcheté de fuir
ceux qui me rappellent _autrefois_...
Les yeux bleu sombre m’ont fait, de nouveau, don de leur pitié chaude.
--C’est bien naturel!... Voulez-vous, madame, croire à tout ce que
j’éprouve pour... pour... votre malheur!
J’ai murmuré «merci»... Mais comme je ne puis supporter une allusion
même à ce malheur, j’ai tout de suite continué, laissant Jean galoper
autour de nous:
--Vous êtes en villégiature ici, mademoiselle?
Elle s’est mise à rire.
--Je suis en congé de convalescence.
--En congé?... De convalescence?
--Mais oui!... Depuis le début de la guerre, je suis infirmière. Vous
pensez bien, madame, que je ne pouvais faire moins, ayant un père qui se
bat et un frère blessé et prisonnier.
--Je vois, en effet, souvent, dans les journaux, le nom du général de
Vologne, un de nos meilleurs chefs à l’heure présente.
Un éclair de plaisir passe dans les yeux de Christiane.
--C’est pourquoi j’ai tant d’orgueil à son sujet!
--Vous en avez bien le droit!... Mais, vous parlez d’un congé de
convalescence. Avez-vous été souffrante?
--J’ai eu la maladresse de m’infecter, en faisant un pansement, un doigt
auquel j’avais une écorchure, à ce point microscopique que je ne la
soupçonnais pas! Et, pourtant, elle a suffi pour me faire courir le
risque de perdre le doigt, sinon le bras... Sans doute parce que j’étais
très fatiguée au moment où l’accident s’est produit.
--Il y a longtemps?... Vous avez l’air si vaillante!
--Il y a deux mois. Et je suis arrivée ici, il y a trois semaines,
pareille encore à un vrai chiffon. Mais, dès le lendemain, j’ai commencé
à passer mes journées en mer avec des amis qui sont des marins
convaincus... Et vous pouvez, madame, constater le résultat de cette
agréable médication.
Elle raconte tout cela avec une simplicité qui a un charme extrême. Plus
encore qu’au temps où je la rencontrais dans le monde, elle me plaît,
cette petite. Quelle sera l’impression de Bernard? Car, fatalement, ils
vont se retrouver. Elle a toujours sa même allure de fille de race, sous
le classique uniforme de bain de mer, un chandail de soie sur la jupe
blanche, le polo enfoncé jusqu’aux sourcils, laissant tout juste voir le
brouillard doré que le vent soulève sur son front et autour des tempes.
Elle a été malade, soit! Mais elle est bien guérie. Et quelle vie dans
son être jeune, dans ses larges yeux dont le regard a, comme la bouche,
tant de franchise fière. La guerre a fait une femme de la jolie créature
qui, il y a quatre ans, bostonnait en gamine insouciante avec Bernard.
J’interroge, tout à fait conquise:
--Vous êtes infirmière à Paris?
--Non, à Poissy. Nous y avons les grands blessés.
--Vous aviez fait les études nécessaires pour les soigner?
Elle sourit.
--J’ai appris... Quand la guerre a éclaté, je ne connaissais rien du
tout aux fonctions d’infirmière. Père prétendait même que je ne serais
bonne à rien, plutôt encombrante... Mais, j’ai persisté; et comme je
n’avais--hélas!--pas de maman à garder, je l’ai tant supplié qu’il m’a
permis de m’enrôler... Est-ce que jamais j’aurais pu rester tranquille
chez moi quand lui et mon frère se battaient? Il l’a bien compris et m’a
laissée «essayer», comme il disait. Ah! j’ai débuté par de très humbles
besognes...
Ici elle s’arrête et un sourire malicieux, un peu moqueur, à son
adresse, retrousse sa lèvre.
--Que j’en ai donc enlevé de bottes boueuses, de vêtements en loques!...
Que j’en ai lavé de pauvres pieds saignants!... Et puis, j’ai monté en
grade... Et aujourd’hui, j’ai l’honneur d’être aide-major!
Elle prononce les mots avec une emphase rieuse, comme pour enlever toute
importance à ses paroles; et je devine que, prête à se dévouer, peu lui
importe un titre ou un autre.
--C’est un honneur que vous avez sûrement bien gagné!
--Oh! madame, ne parlez pas ainsi. Vous savez bien, puisque vous-même,
je crois, avez été infirmière, comme c’est naturel... et bon!... de
faire tout ce que l’on peut pour les pauvres gens qui, eux, ont fait
tant pour nous... Si délicieusement que je sois ici, mes blessés me
manquent; et j’ai hâte d’aller les retrouver... Mais le docteur m’a
commandé six semaines de mer. Alors, puisque je suis une façon de
soldat, bien disciplinée, j’obéis. Comme je vous retarde, madame, je
vous en demande pardon... Au revoir!... Pas «adieu», si vous voulez bien
me le permettre.
Les yeux, vifs et sérieux, me sourient; et je sens cette petite si
vibrante dans son souci de la guerre, que mes lèvres n’articulent pas
les mots qui, d’ordinaire, sont maintenant ma réponse, à pareille
demande. Sincère, je réplique:
--J’espère, moi aussi, que nous nous retrouverons. Vous êtes, comme moi,
pensionnaire du _Kelenn_?
--Provisoirement, en attendant l’installation complète de la villa où
veut bien me recevoir ma tante et marraine, Mᵐᵉ de Kermadec.
--Alors, nous nous revenons sûrement, car, au moins, pour tout août,
nous sommes à Carantec. Nous y attendions mon frère Bernard, pour son
congé de convalescence.
Se souvient-elle encore de lui?...
Spontanément, elle questionne, avec intérêt:
--Il a été blessé?
--Légèrement, grâce à Dieu!
--Oh! tant mieux! Que c’est donc loin, le temps où, si gaiement, nous
bostonnions ensemble! Il me semble que je suis la mère-grand de la
petite fille que j’étais alors... et que je ne pourrai plus être! J’ai
vu, compris, entendu raconter trop de terribles choses qui m’ont faite
autre... Cette fois, au revoir pour de vrai, madame. Votre petit garçon
doit me maudire de vous avoir si longtemps arrêtée!
--Il jouait à sa fantaisie... Il était très heureux! A bientôt!
mademoiselle.
Nous nous serrons la main; et, de son pas vif, elle s’éloigne. Fort à
point! Car voici approcher maman, à qui sa présence, sûrement, eût été
désagréable. Mais impossible, à l’avenir, de la lui éviter...
Stupéfaite de m’avoir aperçue causant avec une étrangère, elle me
demande tout de suite:
--Avec qui donc étais-tu?
Elle continue à marcher, moi, près d’elle.
--Avec Christiane de Vologne.
--La fille du général?... Comment! Elle est ici!... Et Bernard qui, d’un
jour à l’autre, va arriver!... Quel ennui! Tu savais qu’elle était à
Carantec?... Pourquoi, alors, nous y avoir attirés!
Elle a ce ton fâché qui lui vient si vite quand les choses vont contre
son gré. Je cherche à l’apaiser:
--Mère chérie, je ne savais rien du tout. Je ne suis pas en relations
avec Mˡˡᵉ de Vologne. En tout cas, elle ne me semble nullement soucieuse
de Bernard.
--Elle t’a parlé de lui?
--En réponse à la nouvelle que je lui donnais, incidemment, de sa
blessure; et comme d’un agréable danseur...
--Soit!... Mais, avant la guerre, Bernard, lui, s’occupait beaucoup
d’elle!
--Avant la guerre, vous le dites, maman. Depuis lors, les mentalités ont
tellement changé!
--Si je pouvais l’espérer! Que fait-elle, ici, cette petite?... Avec qui
est-elle? Car elle n’a pas de mère, et son père, le général, est à la
bataille, dans votre abominable guerre...
«Votre!» Dans ses moments d’irritation, mère emploie volontiers ce
possessif, comme si nous étions responsables des événements, nous
autres, qu’ils passionnent.
--Elle est ici avec sa tante, la marquise de Kermadec, pour s’y remettre
d’une infection gagnée en soignant les blessés. Elle est infirmière.
--Une fille si jeune! C’est déplorable! Je ne comprends pas que les
docteurs des hôpitaux un peu sérieux acceptent ainsi de vraies enfants,
dont la présence est tout à fait déplacée auprès de jeunes hommes à
soigner. Qu’on prenne, pour cet emploi, des bonnes sœurs, des femmes
mariées, des vieilles filles... Mais pas des créatures de vingt ans!
J’ai toujours trouvé cela absurde et choquant! fait pour donner à ces
gamines des connaissances malsaines!
--Oh! mère! ne puis-je m’empêcher de protester. Si vous veniez, comme
moi, de causer avec Christiane de Vologne, vous ne seriez même pas
effleurée par une idée qui est une injure pour elle et pour toutes
celles qui lui ressemblent.
Maman est agacée. Du bout de son ombrelle, elle brise, au passage, les
petites fleurs qui dressent, dans l’herbe, leurs têtes fragiles.
--Bon! Alors, toi aussi, tu es emballée et tu vas monter la tête de
Bernard, au lieu de le calmer!
--Maman, ma chérie, vous oubliez qu’en ce moment Bernard ne peut guère
songer à se marier. Ne vous tourmentez pas ainsi! Mais, après tout, si
Christiane lui plaît, pourquoi, à propos d’une misérable question
d’argent, vouloir l’empêcher d’être heureux à sa guise?... Quand le
bonheur se présente, c’est tenter Dieu de ne pas le saisir! Il est si
fugitif!...
--Ah! riposte maman impatiente, que le chagrin t’a donc rendue
romanesque! ma pauvre enfant... Enfin, j’espère que Bernard, englobé
dans ce malheureux état militaire, sera raisonnable bon gré mal gré.
Je ne réponds rien. Nous sommes devant ma villa dont maman a loué le
rez-de-chaussée, de façon à avoir un salon pour recevoir plus
agréablement qu’à l’hôtel.
Elle y entre. Et moi, je vais me réfugier auprès de ma petite France, le
dernier trésor que m’ait donné Max...--qui dort, toute rose, pelotonnée
dans son berceau.