Est-ce hier que j’ai passé une soirée dont, toute la nuit, dans mon
sommeil même, le souvenir douloureux m’a hantée?
Ce matin, quand j’ai ouvert les yeux, j’ai aperçu par ma fenêtre
entr’ouverte un soleil triomphant, un infini de ciel limpide, la
floraison rose des massifs d’hortensias.
C’était vraiment une de ces journées qui, jadis, me grisaient et me
jetaient aux lèvres ce cri d’allégresse:
--Ah! qu’il fait bon de vivre!
Jamais plus, sans doute, je ne dirai pareille chose. Mais pourtant,
cette magnificence de l’été enivrait encore la Mireille vibrante qui
existe toujours en moi, toute broyée que j’aie été...
Aussi pressée que Jean d’aller vagabonder, je me suis vite habillée et
je l’ai emmené sur la falaise où, en dehors de la foule des baigneurs,
je me suis grisée de la beauté des choses,--sans penser, ni me souvenir,
ni souffrir...
Le mouvement des promeneurs autour de moi m’a heureusement rappelé que
l’heure du déjeuner, à l’hôtel, approchait; et j’allais rentrer chez
moi, presque gaie--oui, gaie!--pour faire remettre mon petit homme en
tenue correcte, quand, traversant la place de l’église, juste devant
l’hôtel, j’ai aperçu père qui causait avec un grand garçon, vêtu de drap
horizon, dont la haute silhouette élégante m’a fait tressaillir.
Aussitôt l’enchantement de la radieuse matinée s’est évanoui; car cette
silhouette m’en rappelait une autre... Et j’ai voulu passer sans
m’arrêter.
Maie Jean avait reconnu son grand-père, et, avant que je l’aie arrêté,
sa menotte avait quitté ma main; il avait bondi vers les deux causeurs,
criant de sa petite voix claire:
--Bonjour, grand-père, c’est nous!
Les deux hommes se retournent. Père m’arrête d’un appel:
--Mireille! Mireille!... Eh bien! c’est ainsi que tu te sauves, sans
dire bonjour à ton vieux papa?
--Père, je vous ferai remarquer que je vous ai déjà vu ce matin.
Je dis cela machinalement, car un choc m’a secouée. L’officier qui cause
avec père, c’est Patrice Guisane, l’ami de Bernard... Pas le mien! Ni
celui de Max, qui, d’ailleurs, se souciait assez peu, lui, homme de
finance, de l’opinion, sur son compte, de cet artiste que nous nous
imaginions, peut-être à tort, animé, à notre endroit, d’un dédain
discret et ironique. Pour nous venger, ainsi que des enfants,--ce que
vraiment nous étions!--nous l’avions surnommé «Fromentin»; parce que
non seulement il était déjà un peintre remarquable, mais qu’il avait un
nom, comme écrivain.
Ah! Max chéri, que nous étions donc jeunes et stupides!
La vérité, je la vois maintenant, c’est qu’il m’intimidait. Sa
supériorité écrasait mon insignifiance et me rendait avec lui hautaine,
d’une indifférence presque agressive; tout juste polie quelquefois,
prétendait Max qui s’amusait de mon animosité.
Depuis la guerre, jamais les circonstances ne nous avaient mis en
présence. A sa vue, tout le passé me remonte tumultueusement au cœur et
au cerveau... Une fois de plus, je sens la morsure du «jamais plus».
Un recul instinctif fait tressaillir ma sensibilité toujours à vif,
quand je vois venir à moi son regard pénétrant qui n’a rien d’ironique,
comme jadis. J’y aperçois seulement une sympathie compatissante.
Il s’est incliné, sans me tendre la main puisque je n’avais pas eu, vers
lui, ce geste de bienvenue. Père a l’air ravi de l’avoir rencontré et
s’exclame gaiement:
--Ce n’est pas la peine, Mireille, que je te présente ce garçon, une
vieille connaissance que tu n’as sûrement pas oubliée et que tu dois
retrouver malgré sa mine de blessé!
--Dites d’ex-blessé! Madame, je suis très heureux de vous présenter mes
hommages.
Ah! cette voix! Comme elle remue la cendre qui recouvre mon cher passé.
Pourquoi... Oh! pourquoi la destinée a-t-elle remis cet homme sur mon
chemin, pour me rappeler tant de choses!
Je demande, la pensée absente, retournée vers ce qui fut:
--Vous êtes ici depuis longtemps?
--Mais non!... Depuis ce matin seulement. Il m’a fallu déambuler de
droite et de gauche pour me découvrir un gîte... Ce pays est, d’une
façon déplorable, la proie des baigneurs!
--Et vous avez trouvé? questionne père, amusé.
--Oui, enfin, tout à l’heure... Vous savez, le prestige de l’uniforme
est très puissant!
--Alors, vous restez quelque temps ici?
Au fond de mon cœur, une anxiété frémit. Qu’il m’est donc pénible de
revoir Patrice Guisane!
--Oui, quelque temps. J’y suis en congé de convalescence.
--C’est vrai... Vous avez été blessé.
--J’ai fait la désagréable connaissance des gaz asphyxiants, agrémentés
par des éclats d’obus; ce qui m’a valu près de trois mois d’hôpital.
Mais ne parlons plus de cela, c’est un temps à oublier!
Père le contemple.
--Vous n’avez pas encore une brillante mine, mon ami.
--Bah! la bonne brise de mer va faire son office... Et aussi, pour
achever ma résurrection, il y a la douceur d’avoir quelques jours de
liberté pour reprendre mes pinceaux et les garder aussi longuement que
je le souhaiterai. Cette seule perspective aurait, je crois, suffi à me
rendre mes forces. Je suis presque honteux de penser que je vais avoir
cette halte quand les camarades continuent la dure vie.
--Cette halte, vous l’avez bien gagnée, Guisane!
--Pas plus que les autres! D’ailleurs, aussi vite que possible, j’irai
les rejoindre. Je serais déjà reparti si le médecin-chef n’avait décrété
qu’il fallait un peu d’air de mer à mes poumons et que ma blessure du
genou n’était pas encore suffisamment cicatrisée. Pourtant, je ne boite
pour ainsi dire plus.
Père m’explique:
--Un obus l’a saupoudré de dix-huit éclats, plus ou moins malfaisants,
pendant qu’il s’exposait comme un gamin téméraire!
--Dites, comme tous les combattants, jeunes et vieux. Madame, ne croyez
pas M. votre père, que l’amitié fait voir trouble. Ce qu’il y a eu de
plus désagréable dans mon affaire, ce sont les mois d’hôpital! Quelle
odieuse perte de temps! Enfin, comme je me le répète quand je me prends
à enrager encore de ces mois inutiles, c’est le passé. Maintenant, je
n’ai plus qu’à me remettre à marcher de l’avant!
Il dit cela très simplement, avec une vivacité gaie, cette insouciance
audacieuse que je voyais à Max. Et, en l’écoutant, j’ai l’impression que
le dilettante sceptique qui m’irritait en lui, a dû subir, lui aussi, la
grande leçon qui crée des âmes neuves. Sûrement, il n’est plus le
même;--le même tout à fait, du moins. Il a dû changer moralement, comme
physiquement.
Il a, bien qu’il ait maigri, que son visage se soit creusé, un air de
force mâle qu’il n’avait pas; un je ne sais quoi de résolu, d’énergique
qui donne la sensation que cet homme de lettres est devenu un homme
d’action.
Ses yeux d’artiste et d’écrivain ont sûrement vu des spectacles dont ils
gardent une ineffaçable empreinte. Et, tout ensemble, je voudrais le
fuir et l’interroger sur cette guerre qu’il a vécue comme Max et dont
tous les détails, à cause de cela, me sont précieux. Mais je dis
seulement, en interrogation banale:
--Vous avez un long congé?
--Deux mois. Je me fais une fête--puisque, hélas! je n’ai pas de proche
famille--de les passer dans ce pays qui m’avait laissé un charmant
souvenir et où j’espère pouvoir faire une bonne moisson d’études. Je
pense que je n’aurai pas de désillusion.
Père se met à rire:
--Vous m’en avez l’air aussi féru que Mireille!
--Vous, pas?
--Moi... oh! moi!... les arbres... les landes... Je suis un profane,
étant citadin dans l’âme. Pour me réjouir, il faut toujours Paris, la
grand’ville. Mais je dois bien faire quelque chose pour la satisfaction
de cette enfant qui désirait une plage tranquille pour elle et ses
poussins.
--Oui, je comprends...
De nouveau, je sens sur moi le même regard de sympathie profonde que je
n’avais jamais vu dans les yeux de Patrice Guisane.
Que c’est triste de penser que, seulement parce que Max n’est plus là,
il cesse de me contempler comme un jouet...
Et, avec une intensité plus aiguë encore, j’éprouve le besoin de le
fuir... Oh! si ce pouvait être pour toujours!
J’appelle:
--Jean, sauvons-nous. Il faut que Kate te remette en état pour le
déjeuner. Nous allons être en retard! A tout à l’heure, père. Au revoir,
capitaine. Est-ce que vous êtes aussi un hôte du _Kelenn_?
--Pour les repas seulement, madame. Je campe dans le pays.
--Alors... au revoir.
--Au revoir, madame.
Et je m’éloigne avec mon petit qui gambade, sa main enfermée dans la
mienne.
Nous traversons la place ensoleillée. La demie d’onze heures sonne. Des
groupes sont arrêtés et causent à l’ombre de l’église; car la lumière
ruisselle sur la terre, blanche de poussière, où les maisons basses
découpent des ombres crues... Une bande de jeunes filles en robes
claires passent, la raquette en main; et des rires fusent dans le
bourdonnement de leurs papotages. Ces gamines n’ont en tête--ainsi que
moi, jadis--que l’agréable arrangement de leurs journées de vacances,
bain, promenade, tennis... Ah! il y a donc encore des êtres heureux?
C’est honteux à avouer... Mais que je les envie! Et que je me sens loin
d’eux! Qui croirait que nous vivons, en ce moment, des heures tragiques
qui voient se briser des milliers d’existences! Cette atmosphère de
villégiature est tellement pareille à celle d’avant la guerre...
Ah! cette apparence de quiète béatitude, comme elle révolte le deuil que
je porte en moi, en souvenir de Max et de tous ses frères en sacrifice!
Même date, le soir.
Et tout de suite, à déjeuner, il m’a fallu revoir Patrice Guisane. Et il
en sera de même ce soir, demain, tous les jours, tant qu’il plaira à la
destinée de nous rapprocher dans un même hôtel... Quand Bernard va être
là, combien plus encore il entrera dans notre cercle!
Père qui, évidemment, n’a aucun goût pour la vie de plage,--à Deauville,
peut-être, il arriverait à s’en accommoder, mais à Carantec!--père est
ravi d’avoir retrouvé un citadin de la valeur de Guisane.
Et quand, à l’heure du déjeuner, il l’a vu s’installer à une petite
table solitaire, il s’est exclamé, se tournant vers mère:
--Gabrielle, nous devrions peut-être recueillir ce garçon à notre table.
Il va mortellement s’ennuyer à la sienne, sans aucune société...
D’un irrésistible élan, j’ai protesté:
--Oh! mère, ne faites rien de pareil, je vous en supplie!
Maman et père m’ont regardée du même œil stupéfait:
--Est-ce que tu as quelque chose contre lui?
--Oh! non!... rien... rien!
--Alors?...
--Il ne plaisait ni à Max ni à moi... Et puis, vous savez, maintenant,
je redoute la présence des étrangers...
Personne n’insiste; je me sens un peu honteuse de n’avoir pas su me
maîtriser. Distraitement, je regarde autour de moi; et, tout de suite,
je retrouve la même impression qui m’a serré le cœur, une heure plus
tôt. Que l’atmosphère ambiante est donc étrangère à la guerre! joyeuse,
toute vibrante des conversations que ponctuent des rires discrets...
Au moment où les servantes bretonnes commencent leurs évolutions
adroites pour servir les cent cinquante affamés que nous sommes, une
jeune fille entre rapidement--comme une personne en retard--et se dirige
vers une table placée dans l’encoignure d’une fenêtre, où se tient une
vieille dame.
Je regarde la nouvelle venue, une fille de vingt ans environ,
merveilleusement fraîche, avec de grands yeux, très bleus, des cheveux
clairs qui moussent sous un polo de laine blanche...
Je la regarde parce qu’elle est charmante à voir; et aussitôt, un nom
monte dans ma pensée:
--Mais c’est Christiane de Vologne.
Tout haut, je ne dis rien, sachant bien que mère ne sera pas ravie de
cette rencontre. Bernard, avant la guerre, était grand admirateur de
cette Christiane de Vologne qu’il retrouvait partout dans le monde; et
maman s’était prononcée formellement contre toute idée de mariage entre
eux, parce qu’elle ne jugeait pas que Christiane, fille du général de
Vologne, eût une dot suffisante. Elle est si ambitieuse pour Bernard!
Si, comme il est probable, il vient ici, il va se trouver rapproché de
Christiane. Que sortira-t-il de cette rencontre?