25 juillet.

Est-ce hier que j’ai passé une soirée dont, toute la nuit, dans mon

sommeil même, le souvenir douloureux m’a hantée?

Ce matin, quand j’ai ouvert les yeux, j’ai aperçu par ma fenêtre

entr’ouverte un soleil triomphant, un infini de ciel limpide, la

floraison rose des massifs d’hortensias.

C’était vraiment une de ces journées qui, jadis, me grisaient et me

jetaient aux lèvres ce cri d’allégresse:

--Ah! qu’il fait bon de vivre!

Jamais plus, sans doute, je ne dirai pareille chose. Mais pourtant,

cette magnificence de l’été enivrait encore la Mireille vibrante qui

existe toujours en moi, toute broyée que j’aie été...

Aussi pressée que Jean d’aller vagabonder, je me suis vite habillée et

je l’ai emmené sur la falaise où, en dehors de la foule des baigneurs,

je me suis grisée de la beauté des choses,--sans penser, ni me souvenir,

ni souffrir...

Le mouvement des promeneurs autour de moi m’a heureusement rappelé que

l’heure du déjeuner, à l’hôtel, approchait; et j’allais rentrer chez

moi, presque gaie--oui, gaie!--pour faire remettre mon petit homme en

tenue correcte, quand, traversant la place de l’église, juste devant

l’hôtel, j’ai aperçu père qui causait avec un grand garçon, vêtu de drap

horizon, dont la haute silhouette élégante m’a fait tressaillir.

Aussitôt l’enchantement de la radieuse matinée s’est évanoui; car cette

silhouette m’en rappelait une autre... Et j’ai voulu passer sans

m’arrêter.

Maie Jean avait reconnu son grand-père, et, avant que je l’aie arrêté,

sa menotte avait quitté ma main; il avait bondi vers les deux causeurs,

criant de sa petite voix claire:

--Bonjour, grand-père, c’est nous!

Les deux hommes se retournent. Père m’arrête d’un appel:

--Mireille! Mireille!... Eh bien! c’est ainsi que tu te sauves, sans

dire bonjour à ton vieux papa?

--Père, je vous ferai remarquer que je vous ai déjà vu ce matin.

Je dis cela machinalement, car un choc m’a secouée. L’officier qui cause

avec père, c’est Patrice Guisane, l’ami de Bernard... Pas le mien! Ni

celui de Max, qui, d’ailleurs, se souciait assez peu, lui, homme de

finance, de l’opinion, sur son compte, de cet artiste que nous nous

imaginions, peut-être à tort, animé, à notre endroit, d’un dédain

discret et ironique. Pour nous venger, ainsi que des enfants,--ce que

vraiment nous étions!--nous l’avions surnommé «Fromentin»; parce que

non seulement il était déjà un peintre remarquable, mais qu’il avait un

nom, comme écrivain.

Ah! Max chéri, que nous étions donc jeunes et stupides!

La vérité, je la vois maintenant, c’est qu’il m’intimidait. Sa

supériorité écrasait mon insignifiance et me rendait avec lui hautaine,

d’une indifférence presque agressive; tout juste polie quelquefois,

prétendait Max qui s’amusait de mon animosité.

Depuis la guerre, jamais les circonstances ne nous avaient mis en

présence. A sa vue, tout le passé me remonte tumultueusement au cœur et

au cerveau... Une fois de plus, je sens la morsure du «jamais plus».

Un recul instinctif fait tressaillir ma sensibilité toujours à vif,

quand je vois venir à moi son regard pénétrant qui n’a rien d’ironique,

comme jadis. J’y aperçois seulement une sympathie compatissante.

Il s’est incliné, sans me tendre la main puisque je n’avais pas eu, vers

lui, ce geste de bienvenue. Père a l’air ravi de l’avoir rencontré et

s’exclame gaiement:

--Ce n’est pas la peine, Mireille, que je te présente ce garçon, une

vieille connaissance que tu n’as sûrement pas oubliée et que tu dois

retrouver malgré sa mine de blessé!

--Dites d’ex-blessé! Madame, je suis très heureux de vous présenter mes

hommages.

Ah! cette voix! Comme elle remue la cendre qui recouvre mon cher passé.

Pourquoi... Oh! pourquoi la destinée a-t-elle remis cet homme sur mon

chemin, pour me rappeler tant de choses!

Je demande, la pensée absente, retournée vers ce qui fut:

--Vous êtes ici depuis longtemps?

--Mais non!... Depuis ce matin seulement. Il m’a fallu déambuler de

droite et de gauche pour me découvrir un gîte... Ce pays est, d’une

façon déplorable, la proie des baigneurs!

--Et vous avez trouvé? questionne père, amusé.

--Oui, enfin, tout à l’heure... Vous savez, le prestige de l’uniforme

est très puissant!

--Alors, vous restez quelque temps ici?

Au fond de mon cœur, une anxiété frémit. Qu’il m’est donc pénible de

revoir Patrice Guisane!

--Oui, quelque temps. J’y suis en congé de convalescence.

--C’est vrai... Vous avez été blessé.

--J’ai fait la désagréable connaissance des gaz asphyxiants, agrémentés

par des éclats d’obus; ce qui m’a valu près de trois mois d’hôpital.

Mais ne parlons plus de cela, c’est un temps à oublier!

Père le contemple.

--Vous n’avez pas encore une brillante mine, mon ami.

--Bah! la bonne brise de mer va faire son office... Et aussi, pour

achever ma résurrection, il y a la douceur d’avoir quelques jours de

liberté pour reprendre mes pinceaux et les garder aussi longuement que

je le souhaiterai. Cette seule perspective aurait, je crois, suffi à me

rendre mes forces. Je suis presque honteux de penser que je vais avoir

cette halte quand les camarades continuent la dure vie.

--Cette halte, vous l’avez bien gagnée, Guisane!

--Pas plus que les autres! D’ailleurs, aussi vite que possible, j’irai

les rejoindre. Je serais déjà reparti si le médecin-chef n’avait décrété

qu’il fallait un peu d’air de mer à mes poumons et que ma blessure du

genou n’était pas encore suffisamment cicatrisée. Pourtant, je ne boite

pour ainsi dire plus.

Père m’explique:

--Un obus l’a saupoudré de dix-huit éclats, plus ou moins malfaisants,

pendant qu’il s’exposait comme un gamin téméraire!

--Dites, comme tous les combattants, jeunes et vieux. Madame, ne croyez

pas M. votre père, que l’amitié fait voir trouble. Ce qu’il y a eu de

plus désagréable dans mon affaire, ce sont les mois d’hôpital! Quelle

odieuse perte de temps! Enfin, comme je me le répète quand je me prends

à enrager encore de ces mois inutiles, c’est le passé. Maintenant, je

n’ai plus qu’à me remettre à marcher de l’avant!

Il dit cela très simplement, avec une vivacité gaie, cette insouciance

audacieuse que je voyais à Max. Et, en l’écoutant, j’ai l’impression que

le dilettante sceptique qui m’irritait en lui, a dû subir, lui aussi, la

grande leçon qui crée des âmes neuves. Sûrement, il n’est plus le

même;--le même tout à fait, du moins. Il a dû changer moralement, comme

physiquement.

Il a, bien qu’il ait maigri, que son visage se soit creusé, un air de

force mâle qu’il n’avait pas; un je ne sais quoi de résolu, d’énergique

qui donne la sensation que cet homme de lettres est devenu un homme

d’action.

Ses yeux d’artiste et d’écrivain ont sûrement vu des spectacles dont ils

gardent une ineffaçable empreinte. Et, tout ensemble, je voudrais le

fuir et l’interroger sur cette guerre qu’il a vécue comme Max et dont

tous les détails, à cause de cela, me sont précieux. Mais je dis

seulement, en interrogation banale:

--Vous avez un long congé?

--Deux mois. Je me fais une fête--puisque, hélas! je n’ai pas de proche

famille--de les passer dans ce pays qui m’avait laissé un charmant

souvenir et où j’espère pouvoir faire une bonne moisson d’études. Je

pense que je n’aurai pas de désillusion.

Père se met à rire:

--Vous m’en avez l’air aussi féru que Mireille!

--Vous, pas?

--Moi... oh! moi!... les arbres... les landes... Je suis un profane,

étant citadin dans l’âme. Pour me réjouir, il faut toujours Paris, la

grand’ville. Mais je dois bien faire quelque chose pour la satisfaction

de cette enfant qui désirait une plage tranquille pour elle et ses

poussins.

--Oui, je comprends...

De nouveau, je sens sur moi le même regard de sympathie profonde que je

n’avais jamais vu dans les yeux de Patrice Guisane.

Que c’est triste de penser que, seulement parce que Max n’est plus là,

il cesse de me contempler comme un jouet...

Et, avec une intensité plus aiguë encore, j’éprouve le besoin de le

fuir... Oh! si ce pouvait être pour toujours!

J’appelle:

--Jean, sauvons-nous. Il faut que Kate te remette en état pour le

déjeuner. Nous allons être en retard! A tout à l’heure, père. Au revoir,

capitaine. Est-ce que vous êtes aussi un hôte du _Kelenn_?

--Pour les repas seulement, madame. Je campe dans le pays.

--Alors... au revoir.

--Au revoir, madame.

Et je m’éloigne avec mon petit qui gambade, sa main enfermée dans la

mienne.

Nous traversons la place ensoleillée. La demie d’onze heures sonne. Des

groupes sont arrêtés et causent à l’ombre de l’église; car la lumière

ruisselle sur la terre, blanche de poussière, où les maisons basses

découpent des ombres crues... Une bande de jeunes filles en robes

claires passent, la raquette en main; et des rires fusent dans le

bourdonnement de leurs papotages. Ces gamines n’ont en tête--ainsi que

moi, jadis--que l’agréable arrangement de leurs journées de vacances,

bain, promenade, tennis... Ah! il y a donc encore des êtres heureux?

C’est honteux à avouer... Mais que je les envie! Et que je me sens loin

d’eux! Qui croirait que nous vivons, en ce moment, des heures tragiques

qui voient se briser des milliers d’existences! Cette atmosphère de

villégiature est tellement pareille à celle d’avant la guerre...

Ah! cette apparence de quiète béatitude, comme elle révolte le deuil que

je porte en moi, en souvenir de Max et de tous ses frères en sacrifice!

Même date, le soir.

Et tout de suite, à déjeuner, il m’a fallu revoir Patrice Guisane. Et il

en sera de même ce soir, demain, tous les jours, tant qu’il plaira à la

destinée de nous rapprocher dans un même hôtel... Quand Bernard va être

là, combien plus encore il entrera dans notre cercle!

Père qui, évidemment, n’a aucun goût pour la vie de plage,--à Deauville,

peut-être, il arriverait à s’en accommoder, mais à Carantec!--père est

ravi d’avoir retrouvé un citadin de la valeur de Guisane.

Et quand, à l’heure du déjeuner, il l’a vu s’installer à une petite

table solitaire, il s’est exclamé, se tournant vers mère:

--Gabrielle, nous devrions peut-être recueillir ce garçon à notre table.

Il va mortellement s’ennuyer à la sienne, sans aucune société...

D’un irrésistible élan, j’ai protesté:

--Oh! mère, ne faites rien de pareil, je vous en supplie!

Maman et père m’ont regardée du même œil stupéfait:

--Est-ce que tu as quelque chose contre lui?

--Oh! non!... rien... rien!

--Alors?...

--Il ne plaisait ni à Max ni à moi... Et puis, vous savez, maintenant,

je redoute la présence des étrangers...

Personne n’insiste; je me sens un peu honteuse de n’avoir pas su me

maîtriser. Distraitement, je regarde autour de moi; et, tout de suite,

je retrouve la même impression qui m’a serré le cœur, une heure plus

tôt. Que l’atmosphère ambiante est donc étrangère à la guerre! joyeuse,

toute vibrante des conversations que ponctuent des rires discrets...

Au moment où les servantes bretonnes commencent leurs évolutions

adroites pour servir les cent cinquante affamés que nous sommes, une

jeune fille entre rapidement--comme une personne en retard--et se dirige

vers une table placée dans l’encoignure d’une fenêtre, où se tient une

vieille dame.

Je regarde la nouvelle venue, une fille de vingt ans environ,

merveilleusement fraîche, avec de grands yeux, très bleus, des cheveux

clairs qui moussent sous un polo de laine blanche...

Je la regarde parce qu’elle est charmante à voir; et aussitôt, un nom

monte dans ma pensée:

--Mais c’est Christiane de Vologne.

Tout haut, je ne dis rien, sachant bien que mère ne sera pas ravie de

cette rencontre. Bernard, avant la guerre, était grand admirateur de

cette Christiane de Vologne qu’il retrouvait partout dans le monde; et

maman s’était prononcée formellement contre toute idée de mariage entre

eux, parce qu’elle ne jugeait pas que Christiane, fille du général de

Vologne, eût une dot suffisante. Elle est si ambitieuse pour Bernard!

Si, comme il est probable, il vient ici, il va se trouver rapproché de

Christiane. Que sortira-t-il de cette rencontre?

Le Feu sous la Cendre · 第 29 / 59 题