Marie-Anik nous observe, Max et moi, avec une curiosité jalouse et
drôle, où il y a cependant une sympathie vraie.
Ce matin, regardant Max qui s’éloignait à travers la place, elle s’est
écriée:
--Madame, votre homme est aussi beau que le mien!
Elle est très flattée de ce que Max lui fait un doigt de cour; parce
qu’il lui est impossible d’agir autrement avec une femme qui n’est pas
un monstre. Or, Marie-Anik est fraîche autant qu’une fleur d’églantine.
Aussi, elle nous entoure de prévenances, à sa façon, tenant à nous
servir elle-même, au lieu de laisser faire la grosse fille qui la
seconde dans les travaux de la ferme, sous l’œil aigu de son père.
Nous mangeons une cuisine déconcertante, plutôt primitive, dont la
variété est absente... Ce qui fait un peu soupirer mon gourmet de mari.
Alors, je fouille dans mes souvenirs de fillette, du temps où, aux
vacances, nous nous amusions à cuisiner. Je rassemble mes rudimentaires
connaissances en pâtisserie; et, grâce à un livre que j’ai pu faire
venir de la ville voisine, je risque des essais d’entremets, plus ou
moins couronnés de succès, qui sont pourtant croqués de bon appétit par
mon beau lieutenant. Il nous semble être des gamins faisant la dînette
et nous nous amusons comme tels!
Ah! qu’elle est exquise, cette halte imprévue que le ciel nous accorde
dans notre marche vers l’avenir,--si cruelle depuis quelques mois.
Dans ce petit pays perdu, enfin, enfin! je trouve la vie d’intimité
absolue que j’ai tant désirée... Pas de visites!... Pas de belles dames
qui excitent ou accaparent l’attention de mon fringant seigneur et
maître!
Moi seule, pour lui. Aussi Dieu sait--et Il ne m’en tiendra certes pas
rigueur!--quelle débauche de coquetterie pour lui paraître aussi
séduisante que si mon bonheur dépendait de ces fragiles succès. J’en
arrive à être ravie de la flatteuse admiration de ses camarades qui me
traitent en souveraine; car je me trouve être ici unique en mon espèce.
En dehors de quelques heures de service, Max est libre. Alors, selon
notre fantaisie, ou bien nous demeurons dans notre humble chambre, ou
nous allons vagabonder à travers les sentiers qui embaument le
printemps. Nous gagnons la mer très proche; ou encore, juchés sur nos
bicyclettes, nous filons, ivres de grand air, sur la route allongée
entre les marais salants dont la senteur imprègne la brise.
Les soirs de brume ou de pluie, nous lisons à la clarté de notre lampe,
quand nous ne causons pas intarissablement; lui, comme moi, avide des
plus petits détails qu’ont enfermés les horribles jours de notre
séparation. Souvent nos questions se heurtent, pareilles à des
voyageuses, lancées par une hâte fiévreuse.
Maintenant, moralement, nous nous sommes repris; car, chose que je
n’avais pas prévue, les derniers mois, tout autrement remplis que ceux
d’autrefois, nous ont fait des âmes nouvelles, qui, pour chacun de nous,
étaient une inconnue.
Plus encore que Max, j’ai changé, je crois. La terrible secousse m’a
arrachée à l’enchantement dans lequel je vivais. On dirait que s’est
déchiré un voile éblouissant qui me cachait la réalité.
Mais lui non plus, Max, n’est plus tout à fait le même. Lui aussi a
éprouvé le tragique réveil. Tout d’abord, il m’a semblé _mûri_, à ce
point que, moralement, je ne le retrouvais plus; de même que j’avais pu
ne pas le reconnaître, avec son visage de misère. Et puis, à la lumière
de notre amour, comme nous nous sommes bien rapprochés! redevenus «les
deux gosses qui s’adorent», comme disait père, tendrement moqueur.
Pour un instant, nous sommes si heureux que je puis oublier combien ces
jours bénis sont fugitifs... Je puis oublier que, bientôt, Max me sera
repris, rejeté dans l’effroyable tempête... Je puis oublier qu’en ce
moment il y a de jeunes hommes pareils à lui qui vivent sous
l’incessante menace du danger... qui tombent frappés... Que des femmes
subissent le tourment que j’ai connu, que je vais retrouver... Que
l’horrible guerre crache toujours ses obus...
Vraiment, il me faut la volonté de me souvenir pour que je le croie,
quand nous sommes, le soir, dans notre jardinet, à contempler la nuit
criblée d’étoiles. Moi, serrée contre lui, comme la nuit pour dormir;
sur son épaule, ma tête qu’il soulève avec une impérieuse douceur, afin
que nos lèvres se touchent...
* * * * *
Et puis, tout à coup, était arrivé l’ordre du départ. Alors bravement,
sans une plainte, elle avait accepté l’inévitable.
Pour un an encore, il devait lui être laissé. Et l’automne revenu, elle
avait accompli l’audacieuse équipée de l’aller voir, en dépit des
impitoyables interdictions. Mais il y avait tant de mois qu’ils étaient
de nouveau séparés, qu’elle était prête à tout risquer pour le retrouver
un instant.
Le 3 octobre, elle avait raconté:
«Ce matin une lettre bizarre, tellement incompréhensible, au premier
abord, que mes yeux se sont instinctivement reportés sur l’adresse, pour
voir si la missive m’était bien adressée:
«MA CHÈRE COUSINE,
«Voilà déjà quelque temps que notre grand’mère est décédée; et il
n’est pas trop tôt pour que nous arrêtions les affaires de sa
succession. Pourriez-vous venir jusqu’à X... (ici, le nom du
village que je dois taire scrupuleusement), pour arranger toutes
les questions avec le notaire, la semaine prochaine? Si oui, je
vous attends jeudi. Envoyez-moi réponse. Je vous adresse toutes mes
amitiés.
«Votre cousine,
«CHARLOTTE PLICHON.»
Nom inconnu. Cousine inconnue. Aucune grand’mère décédée. Alors?...
Alors, après la première minute de surprise, j’ai compris. Cette lettre
est due à des combinaisons machiavéliques de Max pour que j’aille le
trouver dans la zone prohibée. Avant de répondre à ma mystérieuse
cousine, j’ai communiqué sa lettre à Max. J’avais bien deviné. Il en est
l’instigateur. Un de ses camarades est marié à X... Sa femme y est née,
y habite et jouit d’un sauf-conduit pour aller, autant qu’elle en a
besoin, à la grande ville proche de X... J’en tais également le nom. Ce
sauf-conduit, elle veut bien me le prêter. Il me sera apporté à... où je
dois me trouver jeudi, à trois heures, chez une autre cousine également
inconnue, Mˡˡᵉ Duval. Là, toutes les instructions nécessaires me seront
données par un émissaire très sûr.
Est-ce que je rêve?... Je le croirais si les lettres n’étaient là,
devant moi. En silence, le cœur palpitant de bonheur, je fais mes
préparatifs pour cette fugue merveilleuse.
Mon Dieu! pourvu qu’elle puisse s’accomplir!... Ce serait si beau que je
n’ose espérer la voir réalisée!