5 mars.

Une hâte folle m’a jetée bien trop tôt à la gare. Il m’a fallu attendre

un train. C’était une torture. Enfin je suis partie!

Dans la nuit, j’étais à Nantes où, de nouveau, j’ai dû connaître le

supplice de l’attente; car le train de correspondance était deux heures

plus tard. Mais cette fois, le contre-temps a été providentiel.

Incapable de dormir, j’arpentais le quai encombré, contemplant,--avec

quels regards de pitié et de fraternité!--la foule des poilus qui

dormaient écroulés sur l’asphalte, sur les bancs, accroupis le long des

murs; ou bien, devisaient assis sur leur musette; ou encore, fumaient en

silence. A quelques-uns, moi si sauvage, je parlais, avide d’apprendre

tout ce qui touche à la lutte dont l’écho résonne sans trêve dans mon

âme.

Et puis, soudain, un grondement de machine, sous la toiture vitrée.

Un mouvement d’employés, de gens de toute sorte qui se précipitent, une

exclamation dans toutes les bouches:

--Un train de blessés!

Je m’approche, comme tous.

Par les fenêtres ouvertes, j’aperçois les malheureux, allongés sur les

couchettes de souffrance, les moins atteints, sur les bancs. Le train

s’arrête.

Machinalement, je regardais toujours, tremblante de compassion et

d’angoisse. Mes yeux s’attachent sur un wagon qui s’immobilise devant

moi. Dans le cadre de la fenêtre, une tête pâle se penche, où luisent

des yeux de fièvre.

Et soudain, un cri vient à moi, qui me secoue tout entière:

--Mireille!... Oh! Mireille! C’est toi!...

Qui m’appelle ainsi? Et avec cette voix! Je ne peux pas me tromper,

c’est la voix de Max!... Je regarde autour de moi, éperdue, cherchant où

il est, mon bien-aimé... Et, de nouveau, la voix répète:

--Mireille, je ne rêve sûrement pas... C’est bien toi! Pourquoi

n’approches-tu pas?

Celui qui m’appelle, je le vois maintenant. C’est le pâle blessé du

wagon. Et soudain, avec un sursaut de tout mon être, je comprends... Ce

misérable au visage terreux, qui a une mine de vagabond, c’est lui, mon

beau Max, dont j’étais si fière; tellement changé que j’ai pu ne pas le

reconnaître; c’est le fantôme du brillant soldat qui m’a quittée il y a

huit mois.

Comme une folle, j’ouvre la portière, arrachant ma peau à la poignée; je

m’élance sur les degrés. Et alors, dans un même élan, nous nous

étreignons, oublieux complètement du lieu où nous sommes, de ceux qui

nous entourent, qui nous regardent... Et nous sanglotons tous les deux

comme des bébés... Lui aussi, mon vaillant mari...

Ma tête est cachée sur son épaule. Je demeure serrée contre lui, ma main

crispée sur sa capote sans couleur. Je n’entends que sa voix brisée qui

me répète:

--Mon amour!... Ma Mireille!... Oh! te retrouver!

Ses baisers brûlent mon visage. Je ne pense pas qu’il y a autour de nous

d’autres blessés qui nous voient. Je n’ai conscience que de sa chère

présence soudain retrouvée.

Combien de temps, de minutes, de secondes, restons-nous ainsi, je n’en

sais rien. J’ai oublié tout ce qui n’est pas lui!

Mais un employé arrive pour fermer la portière.

--Madame, madame, descendez, le train va partir!

--Va, bien-aimée... Demain, nous allons nous retrouver.

Demain! Il faut cette perspective divine pour que je me résigne à

desserrer mes bras, noués autour de son cou.

Je relève la tête. Je revois la chère figure amaigrie, souriante,

amoureuse comme en nos meilleurs jours. J’aperçois les camarades qui,

autour de lui, nous regardent avec de bonnes faces attendries;

l’employé, brave homme et curieux; la gare, dans la nuit que troue,

brutalement, la clarté dure des globes électriques. Et après un dernier

baiser, je saute à terre.

Mais je reste sur le quai, insatiable de contempler mon pauvre bien-aimé

jusqu’au moment où le train s’ébranlant, je ne peux plus distinguer,

dans l’ombre où il s’enfonce, le visage chéri qui me souriait.

A-t-il dû souffrir, pour être à ce point méconnaissable!

* * * * *

De grosses larmes tombaient des yeux de Mireille sur le papier où

revivait cette heure poignante.

Ensuite, étaient notés les souvenirs des jours qui avaient suivi la

rencontre imprévue. Car le lendemain même, en effet, ils s’étaient

rejoints pour plusieurs semaines.

Et ces semaines-là avaient été les meilleures, lui semblait-il, qu’elle

eût connues depuis son mariage. Il n’y avait plus le monde pour les

distraire l’un de l’autre. Max, cette fois, était tout à elle. Et une

sorte d’ivresse, tragique et forte, naissait de la conscience de ce

qu’était fugitif, ce rapprochement après tant de mois de séparation!

Et puis, il y avait eu le congé de convalescence qu’ils avaient passé à

pérégriner en Bretagne, quand le printemps fleurissait les routes,

colorant de bleu pâle le doux ciel mélancoliquement gris. Il y avait eu,

avant le retour au front, leur séjour dans le petit pays où il était

encore au Dépôt.

Comme ils avaient été heureux et gais, campés dans la ferme dont la plus

belle chambre avait été abandonnée à la «jeune dame de Paris» que

servait allégrement la fille aînée, une gamine de dix-sept ans,

Marie-Anik, très bavarde, vivement intéressée paf les robes de sa

passagère maîtresse, par ses bibelots de toilette, ses recherches de

femme élégante qui la plongeaient dans une admiration enthousiaste.

Fiancée à un garçon parti lui aussi, elle attendait ardemment son

retour, tourmentant son père pour être mariée à la plus prochaine

permission, parce que, expliquait-elle à Mireille, sa belle robe, toute

prête à la déclaration de guerre, ne serait plus à la mode si elle ne se

pressait pas de la porter.

Et, au hasard, Mireille continuait à lire.

Le Feu sous la Cendre · 第 24 / 59 题