Une hâte folle m’a jetée bien trop tôt à la gare. Il m’a fallu attendre
un train. C’était une torture. Enfin je suis partie!
Dans la nuit, j’étais à Nantes où, de nouveau, j’ai dû connaître le
supplice de l’attente; car le train de correspondance était deux heures
plus tard. Mais cette fois, le contre-temps a été providentiel.
Incapable de dormir, j’arpentais le quai encombré, contemplant,--avec
quels regards de pitié et de fraternité!--la foule des poilus qui
dormaient écroulés sur l’asphalte, sur les bancs, accroupis le long des
murs; ou bien, devisaient assis sur leur musette; ou encore, fumaient en
silence. A quelques-uns, moi si sauvage, je parlais, avide d’apprendre
tout ce qui touche à la lutte dont l’écho résonne sans trêve dans mon
âme.
Et puis, soudain, un grondement de machine, sous la toiture vitrée.
Un mouvement d’employés, de gens de toute sorte qui se précipitent, une
exclamation dans toutes les bouches:
--Un train de blessés!
Je m’approche, comme tous.
Par les fenêtres ouvertes, j’aperçois les malheureux, allongés sur les
couchettes de souffrance, les moins atteints, sur les bancs. Le train
s’arrête.
Machinalement, je regardais toujours, tremblante de compassion et
d’angoisse. Mes yeux s’attachent sur un wagon qui s’immobilise devant
moi. Dans le cadre de la fenêtre, une tête pâle se penche, où luisent
des yeux de fièvre.
Et soudain, un cri vient à moi, qui me secoue tout entière:
--Mireille!... Oh! Mireille! C’est toi!...
Qui m’appelle ainsi? Et avec cette voix! Je ne peux pas me tromper,
c’est la voix de Max!... Je regarde autour de moi, éperdue, cherchant où
il est, mon bien-aimé... Et, de nouveau, la voix répète:
--Mireille, je ne rêve sûrement pas... C’est bien toi! Pourquoi
n’approches-tu pas?
Celui qui m’appelle, je le vois maintenant. C’est le pâle blessé du
wagon. Et soudain, avec un sursaut de tout mon être, je comprends... Ce
misérable au visage terreux, qui a une mine de vagabond, c’est lui, mon
beau Max, dont j’étais si fière; tellement changé que j’ai pu ne pas le
reconnaître; c’est le fantôme du brillant soldat qui m’a quittée il y a
huit mois.
Comme une folle, j’ouvre la portière, arrachant ma peau à la poignée; je
m’élance sur les degrés. Et alors, dans un même élan, nous nous
étreignons, oublieux complètement du lieu où nous sommes, de ceux qui
nous entourent, qui nous regardent... Et nous sanglotons tous les deux
comme des bébés... Lui aussi, mon vaillant mari...
Ma tête est cachée sur son épaule. Je demeure serrée contre lui, ma main
crispée sur sa capote sans couleur. Je n’entends que sa voix brisée qui
me répète:
--Mon amour!... Ma Mireille!... Oh! te retrouver!
Ses baisers brûlent mon visage. Je ne pense pas qu’il y a autour de nous
d’autres blessés qui nous voient. Je n’ai conscience que de sa chère
présence soudain retrouvée.
Combien de temps, de minutes, de secondes, restons-nous ainsi, je n’en
sais rien. J’ai oublié tout ce qui n’est pas lui!
Mais un employé arrive pour fermer la portière.
--Madame, madame, descendez, le train va partir!
--Va, bien-aimée... Demain, nous allons nous retrouver.
Demain! Il faut cette perspective divine pour que je me résigne à
desserrer mes bras, noués autour de son cou.
Je relève la tête. Je revois la chère figure amaigrie, souriante,
amoureuse comme en nos meilleurs jours. J’aperçois les camarades qui,
autour de lui, nous regardent avec de bonnes faces attendries;
l’employé, brave homme et curieux; la gare, dans la nuit que troue,
brutalement, la clarté dure des globes électriques. Et après un dernier
baiser, je saute à terre.
Mais je reste sur le quai, insatiable de contempler mon pauvre bien-aimé
jusqu’au moment où le train s’ébranlant, je ne peux plus distinguer,
dans l’ombre où il s’enfonce, le visage chéri qui me souriait.
A-t-il dû souffrir, pour être à ce point méconnaissable!
* * * * *
De grosses larmes tombaient des yeux de Mireille sur le papier où
revivait cette heure poignante.
Ensuite, étaient notés les souvenirs des jours qui avaient suivi la
rencontre imprévue. Car le lendemain même, en effet, ils s’étaient
rejoints pour plusieurs semaines.
Et ces semaines-là avaient été les meilleures, lui semblait-il, qu’elle
eût connues depuis son mariage. Il n’y avait plus le monde pour les
distraire l’un de l’autre. Max, cette fois, était tout à elle. Et une
sorte d’ivresse, tragique et forte, naissait de la conscience de ce
qu’était fugitif, ce rapprochement après tant de mois de séparation!
Et puis, il y avait eu le congé de convalescence qu’ils avaient passé à
pérégriner en Bretagne, quand le printemps fleurissait les routes,
colorant de bleu pâle le doux ciel mélancoliquement gris. Il y avait eu,
avant le retour au front, leur séjour dans le petit pays où il était
encore au Dépôt.
Comme ils avaient été heureux et gais, campés dans la ferme dont la plus
belle chambre avait été abandonnée à la «jeune dame de Paris» que
servait allégrement la fille aînée, une gamine de dix-sept ans,
Marie-Anik, très bavarde, vivement intéressée paf les robes de sa
passagère maîtresse, par ses bibelots de toilette, ses recherches de
femme élégante qui la plongeaient dans une admiration enthousiaste.
Fiancée à un garçon parti lui aussi, elle attendait ardemment son
retour, tourmentant son père pour être mariée à la plus prochaine
permission, parce que, expliquait-elle à Mireille, sa belle robe, toute
prête à la déclaration de guerre, ne serait plus à la mode si elle ne se
pressait pas de la porter.
Et, au hasard, Mireille continuait à lire.