8 octobre.

Et elle s’est accomplie... Déjà, elle est finie. Et pour la revivre, je

veux en noter tous les détails. Plus tard, avec Max, ce sera amusant de

les relire!

* * * * *

C’était seule qu’elle les relisait, dans le chemin de croix qu’elle

voulait refaire, en cette soirée, pour se rapprocher de l’éternel

absent.

Le cœur déchiré, elle lisait la fin de ce cahier dont il était l’âme.

Ceux qu’elle avait écrits après sa disparition, ceux qui racontaient

cette disparition, elle ne les ouvrait jamais. Ce serait pour plus tard,

quand les enfants voudraient tout savoir du père que le pays leur avait

pris.

Et elle lut encore:

* * * * *

Donc, jeudi matin, sous des rafales de pluie et de vent, je suis partie

radieuse, après avoir confié Jean à sa grand’mère; et ma personne ornée

de mon mieux, en ma tenue de voyageuse, pour satisfaire le goût

difficile de mon cher seigneur.

Je suis arrivée à... vers midi. Pour occuper mon attente, je me suis

engouffrée dans le Buffet, à cette fin de déjeuner. Mais, que dans cette

ville de militaires il est donc difficile à une pauvre petite femme

isolée de passer son chemin inaperçue! Prudemment, je me suis mise sous

la protection de la dame du Buffet, en m’asseyant à une table près

d’elle. Malgré la cuirasse de gravité, étroitement endossée, je voyais

converger vers moi des regards français, américains, canadiens,

australiens, voire même hindous...

Grâce, je veux l’espérer, à mon air digne, j’ai pu vite dévorer sans

encombre ma pitance; et pour attendre l’heure du rendez-vous, je m’en

suis allée arpenter, entre deux averses, la ville fourmillante

d’uniformes dont les propriétaires ne se montraient que trop disposés à

emboîter le pas derrière la promeneuse solitaire. Faut-il qu’ils soient

privés de femmes, les pauvres!

Enfin! ma montre m’a annoncé que l’heure était venue d’aller chez ma

première cousine, Mˡˡᵉ Céline Duval. Je me suis fait indiquer la rue par

un boucher respectable. Et à trois heures juste, je pénétrais dans un

humble magasin de modes, au fond duquel travaillait une grosse dame, à

face rubiconde et souriante.

Elle s’est élancée, me prenant pour une cliente. Je me suis nommée.

Alors, le rose de ses joues s’est accentué tandis qu’elle s’exclamait:

--Bien, madame!... Bien, madame! M. le Major est déjà là qui vous attend

dans la salle à manger.

Avec empressement, elle ouvrait la porte, et je me suis trouvée face à

face avec un camarade de Max, le docteur Arnoud.

--Comment, vous, docteur?

--Madame, je viens vous chercher pour vous introduire dans la place,

sans aventure, j’espère. Mais je vous avertis que nous risquons un jeu

périlleux.

Il en a l’air si ému que je le considère, saisie, un peu inquiète pour

le succès de mon équipée, quoique je le sache très timide, de son

naturel; ce qui, jadis, lui faisait faire bien des bévues dont nous nous

amusions, Max et moi, comme des enfants. Et je dis, sans conviction

d’ailleurs:

--Docteur, je ne voudrais pas vous attirer d’ennuis...

Heureusement il est résolu, autant qu’il peut l’être:

--Madame, nous allons faire de notre mieux pour qu’il n’arrive rien ni à

vous, ni à Noris, ni à moi-même! Donc, écoutez-moi bien. Voici le

sauf-conduit de Mᵐᵉ Plichon. Et maintenant, souvenez-vous toujours que

vous n’êtes plus que Mᵐᵉ Charlotte Plichon, couturière à X... Ce

sauf-conduit, vous aurez à le montrer au gendarme qui, à l’arrivée du

train, examinera le laissez-passer. Mᵐᵉ Plichon est de votre taille, les

silhouettes se ressemblent; la gare est à peine éclairée. Si vous voulez

bien mettre un voile épais, tout ira, je pense. Seulement, nous ne

voyagerons pas ensemble pour éviter toute indiscrétion. Je me mettrai

dans le compartiment voisin du vôtre, ainsi vous ne vous sentirez pas

seule.

Je hausse les épaules. De quoi pourrais-je bien avoir peur, si ce n’est

de ne pas arriver jusqu’à Max!

Et combien sincère, je réponds:

--Ne vous préoccupez pas de moi, docteur. Faites ce qui doit être. Et je

m’arrangerai toujours.

Il a l’air tout réconforté par mon assurance et m’explique:

--Nous prenons le train à cinq heures et demie seulement; car il est

plus prudent d’arriver à la nuit. Voulez-vous que nous nous promenions

dans...?

--Docteur, depuis le déjeuner je me promène. Mais voici l’heure du thé.

Ne pourrions-nous aller goûter quelque part?

Il reprend sa mine craintive:

--Oh! certainement, madame, si vous ne redoutez pas les sociétés toutes

masculines. Il y a tant d’hommes ici, en ce moment!

--Eh bien! docteur, vous m’escorterez, car vraiment, les officiers de...

m’ont l’air d’être sevrés de femmes depuis bien longtemps!

Le docteur rougit comme s’il était en cause, et interroge, inquiet:

--Vous avez eu des ennuis, madame?

--Mais non, mais non, docteur. Pas du tout. N’ayez aucune crainte à mon

endroit et emmenez-moi vite boire du thé bien chaud.

Je crois qu’il avait fort peu envie de m’emmener, car il est l’homme

correct par excellence, et ses camarades le savent célibataire.

Je pense cela maintenant. Mais alors aucune idée de ce genre ne

m’effleurait même la cervelle... Et après de chauds adieux à ma cousine

Céline Duval, j’ai suivi le major résigné dans une bonne pâtisserie qui

regorgeait de chalands militaires, installés à toutes les tables,

Anglais et Américains surtout. Un grand Anglais, blond et rose, m’a

poliment cédé la sienne et est allé se camper auprès de camarades.

Alors, le petit major et moi, nous nous sommes mis à bavarder, tout en

dégustant thé et rôties. Il avait pris son parti de l’aventure. Mais

tout de même, c’est avec empressement qu’il m’a tout à coup déclaré:

--Madame, il est l’heure de nous rendre à la gare.

Il m’a installée dans mon wagon, s’est engouffré dans un compartiment

voisin du mien, et nous sommes partis.

Une demi-heure seulement de trajet. A mesure que le moment de l’arrivée

approche, je sens mon cœur battre plus fort... et vite, vite!... Si

toutes nos combinaisons allaient échouer! Moi, j’en serais quitte pour

être renvoyée à Paris... Mais Max, Plichon, le docteur! Et ma cousine

Charlotte expulsée de X... J’ai le cerveau en fièvre. Un sursaut me

secoue toute quand le train s’arrêtant, j’entends l’employé crier:

--X..., X...

Je saute du wagon. Il fait très noir, heureusement. Une averse rageuse

noie la campagne. J’entrevois dans la nuit la silhouette étriquée du

major. Il me fait un signe discret; et, à sa suite, je me dirige, avec

les rares voyageurs, vers la sortie où se dresse le cerbère dont les

yeux inquisiteurs surveillent les arrivants et inspectent leurs

papiers... Ah! que j’ai peur!

Le docteur a passé décochant au gendarme un bonsoir familier. C’est à

moi. Je tends le sauf-conduit de Charlotte Plichon. Sous la clarté

falote de sa lanterne, il regarde et essaie de lire.

--Ah! c’est vous, madame Plichon?... Encore sur la route? Il faisait bon

à...?

--Il faisait très humide. Je suis glacée.

--Ma foi, vous en avez l’air... Vous n’avez plus de voix. Gare au rhume!

--Aussi, je rentre vite! Bonsoir.

Il n’insiste pas.

--Oui, bien le bonsoir, madame Plichon.

Et je passe vite, haletante. Je m’enfonce dans l’ombre.

Le docteur m’attend.

--Tout a bien marché?... Ouf!... Maintenant filons au logis!... La

voiture est là. Montez.

La voiture! Une carriole coiffée d’une bâche. Je me glisse sous la toile

et mon équipage cahotant déambule sur la route boueuse que les obus ont

labourée.

Une dizaine de minutes qui me paraissent interminables. Puis nous

arrivons devant une maison basse. Une grand’porte est ouverte sur une

cour, au fond de laquelle je vois luire des fenêtres faiblement

éclairées. Une silhouette de femme apparaît sur le seuil, au bruit des

roues, et une voix qui a, très prononcé, l’accent du terroir, jette:

--C’est-y vous, docteur?

--Oui, nous voici sains et saufs.

Et, aussitôt, une autre voix qui me fait tressaillir, celle-là, crie:

--Mireille, tu es là?

C’est lui! mon aimé. Je distingue sa haute taille. Et puis, je ne vois

plus rien car j’ai sauté à terre; et je suis enveloppée de ses bras, ma

tête contre sa poitrine, les joues rougies par le drap rude de sa

capote, le cœur en fête, le cerveau envahi par cette unique pensée:

--Je suis près de lui... Enfin!... C’est vrai! bien vrai!

Sur mon visage, dans la nuit, je sens la caresse éperdue de sa bouche...

Cette minute est tellement exquise que je voudrais qu’elle ne finît

pas... Mais, au contraire, elle est bien brève! Du moins, elle me paraît

ainsi. La vraie Mᵐᵉ Plichon avance; et Max, m’écartant un peu, ma main

gardée dans la sienne, prononce joyeusement:

--Madame Plichon, je vous présente ma femme.

--Entrez vite, madame. Il pleut si fort... Vous devez avoir bien froid!

Je proteste et j’entre dans une grande cuisine, où, sous la lampe,

reluisent des cuivres, où brûle le feu d’un grand fourneau sur lequel

cuit le repas. La table est mise.

Je vois mieux alors «ma cousine». Elle est, en effet, mince et brune

comme moi. Dans l’ombre, le gendarme a pu nous confondre. Elle paraît

très intimidée et devient plus confuse encore quand je la remercie avec

effusion, l’appelant «ma cousine». Max nous interrompt. Discrètement le

petit major s’est éclipsé, après lui avoir serré la main, sans que j’aie

le loisir de lui dire ma reconnaissance.

--Allons, vite, dînons, voulez-vous, madame Plichon? Il faut que je

retourne ce soir au cantonnement.

--Oh! Max! tu me quittes déjà?

--Mon cher amour, voudrais-tu que je sois déclaré déserteur?... Sois

tranquille. Nous nous retrouverons demain matin pour toute la journée.

Avec Plichon, nous faisons une vraie folie. Nous vous enlevons toutes

les deux; et, cachées sous une personnalité de dames, à nous étrangères,

vous viendrez déjeuner et dîner à l’hôtel où nous sommes installés, lui

et moi. Seulement, vous serez bien prudentes et vous ne trahirez en rien

votre identité.

--Mais alors je te verrai très mal!

--Non, chérie, parce que, en dehors du repas, nous serons en tête à

tête dans ma chambre; ou dans la campagne si tu n’as pas peur de la boue

et des gendarmes. Et puis, si on nous rencontre, puisque l’autorité

immorale m’interdit de recevoir ma femme, tu passeras pour ma petite

amante. Viens voir la chambre où tu vas coucher, où j’espère bien,

demain, nous coucherons tous les deux, madame. Voulez-vous, madame

Plichon, être assez aimable pour conduire ma femme à la chambre que vous

avez la bonté de lui offrir?

Ma cousine Charlotte abandonne le fourneau où elle surveillait ses

casseroles qui embaument et s’avance, les joues en feu.

--Tout de suite, monsieur Noris. Si Madame veut bien venir.

Guidés par la jeune femme, nous montons, Max et moi, au premier étage où

ma cousine nous ouvre une pièce qui, instantanément, ressuscite la

vision de notre chambre de Bretagne. C’est le même vaste lit aux rideaux

de cretonne blanche, la lourde commode de noyer, la même table étroite

sur laquelle s’alignent de minuscules objets de toilette; au milieu de

la commode, sous un globe, la couronne de mariée.

Mᵐᵉ Plichon me dit timidement:

--J’espère, madame, que vous ne serez pas trop mal. Le lit est bon.

Malheureusement, la pièce n’a pas de cheminée. Pour ce soir, je vous

mettrai une boule dans votre lit. Et puis, je vous donnerai une lampe;

car la bougie ne vous éclairerait peut-être pas assez.

Je remercie; et avec une effusion dont elle ne peut savoir la

sincérité. L’éclairage de la bougie éveille pour moi des impressions

funèbres...

Ma cousine Charlotte finit gentiment:

--Je regrette bien, madame, de ne pouvoir vous offrir rien de mieux.

--Mais je serai très bien. Ne vous inquiétez pas de la question

cheminée. Il ne fait pas encore bien froid. Je me coucherai vite et je

retrouverai la boule bienfaisante au fond de mon lit.

--Allons, c’est parfait, approuve Max. Madame Plichon, dès que votre

dîner sera servi, appelez-nous!

Je ris en moi-même de cette façon discrète d’engager notre hôtesse à

nous abandonner. Docile, elle obéit à l’invite de Max. Et enfin,

enfin!!! nous sommes seuls!... C’est la minute merveilleuse...

Le sentiment de notre réunion, de la présence réelle, est si fort, que

nous ne pensons même pas à parler. Notre amour veut, le premier, sa

part. Notre cerveau aura la sienne ensuite. Ma tête est sur son

épaule...

Ah! que ces minutes ont été divines! Et puis, tout à coup, au milieu de

l’enchantement, résonne la voix de «ma cousine», avec son terrible

accent:

--La soupe est sur la table. S’il vous plaît, madame et monsieur Noris,

voulez-vous descendre?

Nous tressautons, Max et moi; et nous nous regardons avec des mines

effarées et déconfites qui, en même temps, nous font éclater de rire.

Alors nous regagnons la grande cuisine où brille une propreté toute

flamande, où règne une bienfaisante chaleur.

Le lieutenant Plichon vient d’arriver à bicyclette, pour dîner. Sa

femme, qui ne l’attendait pas, est radieuse. Il y a là, aussi, sa

vieille mère, une mince paysanne, proprette et ronde, aux joues de pomme

d’api, qui m’accueille maternellement en m’embrassant, et me présente le

rejeton du jeune ménage, un garçonnet joufflu, contemporain de Jean.

Je distribue les _douceurs_, souvenirs, jouets que j’ai apportés. Le

lieutenant se confond en remerciements; les femmes sont ravies, mais

leurs yeux surtout le disent; et, joyeux, nous nous mettons à table,

près du fourneau où crépite un brasier superbe.

Ah! qu’elle me paraît délicieuse cette réunion, dans cet humble milieu

où nos cœurs sont si fraternellement unis!... Charlotte Plichon n’est

qu’une humble couturière de village, mais comme je la sens ma sœur par

son amour pour son mari et sa vie angoissée depuis que la guerre le lui

a pris. Et puis, elle est bonne. Pour nous bien accueillir, Max et moi,

elle a mis tous ses soins, sorti ce qu’elle possède de plus

beau,--vaisselle et linge,--préparé les plats que, dit-elle naïvement,

elle réussit le mieux.

Et quelle causerie gaie s’établit, toute vibrante des récits de nos deux

lieutenants que ravit l’impression retrouvée du _home_. Je ne sais plus

bien si je rêve ou non tant je me trouve dépaysée; mais le rêve est si

bon que je m’y livre toute.

Insatiable, je contemple Max.

Ah! qu’il ne ressemble plus au vagabond dont la mine de misère m’a fait

sangloter dans la gare de Nantes! Il est robuste, à la façon d’un jeune

chêne, ses traits fins se sont accentués dans le hâle de la peau. Il a

un air de force, de santé, d’énergie qui me fait tressaillir d’orgueil.

Ce n’est plus le beau conducteur de cotillons, mais un vrai soldat.

Aussitôt le repas fini, nos maris ont dû repartir; et j’ai été dormir

dans la chambre blanche, où seul était chaud le grand lit qui

m’enfouissait dans la plume.

Le lendemain matin, il m’a semblé très comique de me débrouiller sans

femme de chambre, de faire mes bottines, mon lit, car je voulais donner

à «ma cousine» le moins d’embarras possible. A peine étais-je à peu près

habillée, vers les neuf heures, qu’un coup a heurté ma porte:

--Eh bien! chérie, es-tu prête à partir?

C’est lui, Max! Avec son air flirt, son regard caressant, sa bouche

amoureuse. Et les minutes délicieuses recommencent. Il est d’une gaieté

folle: si tendre, qu’il m’empêche de finir ma toilette, quoi-qu’il me

répète comme un refrain:

--Dépêche-toi! mon amour. La voiture est en bas. Charlotte Plichon

t’attend.

Je proteste:

--Mais, Max, c’est toi qui me retardes!

--Mon trésor, dépêche-toi tout de même! Mais comment peux-tu me demander

de rester sage, campé sur ma chaise, quand tu es là devant moi, ma

précieuse petite femme, et qu’il y a tant de mois que je ne t’ai vue!

C’est vrai ce qu’il dit là, mon bien-aimé. Et comme je le comprends!

Aussi nous descendons assez en retard.

Le lieutenant Plichon fume près de la carriole. Charlotte range de

droite et de gauche. Enfin nous partons, après que nos hommes nous ont

blotties, pareilles à des paquets, au fond de la bâche qui recouvre

notre véhicule. Eux, tout en avant, élargissent leurs pèlerines de façon

à bien nous dissimuler, nous autres, pauvres intruses, dont les

gendarmes ne doivent pas soupçonner la présence. Dès que nos compagnons

perçoivent leur ombre, ils nous font rentrer le bout de nez que nous

aventurons hors des couvertures, pour respirer l’air humide; apercevoir

le triste paysage d’automne, la route déchirée par les projectiles et le

sillon des roues, la route où cheminent des _poilus_ boueux, à la

démarche allègre ou lasse. Invariablement, les gendarmes arrêtent, en

conscience, notre carriole, mais ils ne demandent pas à l’inspecter,

tranquillisés par les galons qu’ils voient à nos «guerriers».

Et ainsi, sans fâcheuse aventure, nous gagnons la toute petite ville où,

depuis deux mois, vit Max.

Le patron de l’hôtel est de connivence avec lui, et nous pénétrons

triomphalement dans la place; toujours au fond de notre carriole, où

nous commençons à être ankylosées.

Mais, dans la cour, on nous décharge loin de tous les yeux, gelées et

ravies. Voici alors une autre comédie qui commence. Nous ne devons pas

avoir l’air de connaître nos maris; et comme des voyageuses quelconques,

nous prenons place en face de Max et du lieutenant Plichon

exultants,--leurs yeux nous le révèlent!--mais qui gardent toute

l’impassibilité nécessaire.

Quoique ce déjeuner soit pour moi--séparée de Max--du bien perdu, tout

de même, il est très amusant.

Et ensuite, j’ai de si bonnes heures dans la chambre de Max, d’où nous

nous échappons à la nuit venant, car je veux connaître un peu la ville

qui est sienne, en ce moment. On le regarde. On me prend, à l’occasion,

le diable sait pour qui... Que m’importe?... Et tant pis pour sa

réputation d’homme marié. Nous n’avons pas le choix.

Si, seulement, les minutes ne fuyaient pas avec cette terrible

rapidité!... Tant de choses, nous avons encore à nous dire! C’est dans

la fièvre maintenant que nous nous parlons, hantés par le sentiment de

la brièveté des moments qui nous sont encore accordés. A mesure que

cette inoubliable journée avance, je sens tomber sur moi une tristesse

affreuse. Encore quelques heures, et puis, il faudra repartir, reprendre

la vie de solitude et de mortelle inquiétude...

Max me devine, peut-être parce que j’ai cessé de causer, et me serre

contre lui dans les rues désertes où la nuit règne victorieusement.

Il me murmure:

--Mireille, ne sois pas triste tandis que nous sommes ensemble! Fais

comme moi. Jouis du bonheur présent. Nous avons encore une bonne fin de

journée... Et puis, notre nuit!

J’ai un cri:

--Tu peux rester?... Tu restes?

Il se met à rire.

--Mon ordonnance me croira _en bombe_. Mais foin de ma réputation! Mon

trésor, dans la suite des temps, peut-être, tu entendras dire pis que

pendre sur le mari que je suis. Mais vous ne vous en fâcherez pas,

madame, puisque vous connaissez ma compagne. Ma Mireille, vivons dans le

présent.

Il avait raison. J’ai tendu ma volonté; et nos dernières heures ont été

un rêve dont le souvenir demeure brûlant au plus profond de mon cœur,

pour le réchauffer.

A quoi bon l’écrire?... Est-ce que j’oublierai jamais un détail de notre

retour, la nuit, sans crainte des gendarmes devenus rares... Et le dîner

dans la belle cuisine avec la grand’mère à laquelle il faut tout

raconter. Maurice Plichon est reparti. Mais Max est là. Il monte avec

moi dans la chambre blanche d’où le lendemain, par une aube grise, il me

faut le laisser repartir... D’où je sors, moi-même, deux heures plus

tard, enveloppant la pièce du regard dont on salue les lieux chers qu’on

ne reverra plus. Que de fois, mon Dieu, mon souvenir y reviendra,

retrouvera le fauteuil où Max m’attirait sur ses genoux, la glace

verdissante qui reflétait nos deux visages où luisaient nos regards

d’amour; le grand lit où la plume s’enfonçait sous la forme de nos corps

rapprochés.

Et maintenant... Maintenant, il faut être brave et recommencer à suivre

la douloureuse voie du calvaire...

* * * * *

Ce calvaire, elle l’avait gravi jusqu’au sommet, quelques mois plus

tard; après qu’une dernière fois elle avait revu Max, venu en

permission.

Mais que ces jours de permission--dont elle jouissait surtout à

l’avance...--ne valaient pas leurs réunions quand elle allait à lui...

Car, dès que Max retrouvait Paris, la vie mondaine le ressaisissait. Et

il se laissait reprendre avec un plaisir si évident que, généreuse, elle

taisait la déception qui s’abattait sur elle, en voyant combien il lui

échappait.

* * * * *

Le 14 décembre, elle avait écrit:

Depuis hier, il est ici. Et que je l’ai donc mal vu! Presque toujours

entre nous, un tiers, sinon plusieurs; Jean hypnotisé par son admiration

pour son père; la famille, les amis, les camarades, les fournisseurs.

Que sais-je encore?

A sa mère seule je reconnais,--un peu,--comme à moi, le droit d’éprouver

le besoin jaloux qui me dévore, de la solitude avec lui.

Elle, du moins, est exquisement discrète et ne me le prend pas. Hier,

après avoir causé environ un quart d’heure avec lui qui venait d’arriver

_chez nous_--je les avais laissés seuls sous couleur d’ôter mon

chapeau...--elle m’a dit, quand je suis rentrée dans la pièce:

--J’ai embrassé mon grand. Je te le laisse. Vous avez bien gagné votre

tête-à-tête, mes pauvres enfants.

Je lui ai jeté mes bras autour du cou, avec le cri de mon cœur:

--Mère, vous avez une âme incomparable! Je vous promets de vous envoyer

Max tantôt, avant le dîner, pour que vous l’ayez un peu à vous toute

seule. En ce moment, c’est vrai, j’ai le désir irrésistible de posséder

un moment l’illusion que le passé est revenu. Vous comprenez, n’est-ce

pas, mère?

--Oui... je comprends... Et je suis très heureuse que tu sois une si

tendre épouse pour mon fils.

Cette femme est délicieuse. Comme nous nous rencontrons quand il s’agit

d’aimer Max! Toutes deux, nous voudrions l’adorer dans un sanctuaire

fermé à la foule.

Mais lui, hélas! en jugerait sans doute le séjour peu gai. Il paraît si

enchanté de retrouver son Paris, l’ombre de notre vie de jadis. Et je

cache la soif qui crie en moi, qu’il m’emporte loin d’ici, dans quelque

trou perdu, où nous serions tout l’un à l’autre comme en Bretagne, comme

dans le pays de ma _cousine_ Charlotte...

Je mène l’existence qu’il souhaite, celle d’autrefois qu’il paraît avide

de reprendre au point où il l’a laissée, sur laquelle il se jette avec

un appétit d’affamé. De la guerre, pas un mot. Il lit les journaux,

c’est tout. Je le suis où il veut, le contemplant avec une indulgence de

mère qui oublie ses désirs pour jouir seulement de voir son enfant

heureux. Et alors, j’ai l’impression de me sentir devenue tellement plus

vieille que lui! Autrefois, nous étions, ce me semble, tout à fait à

l’unisson, des enfants qui s’amusent éperdument!

Mais la tempête s’est abattue sur nous. Elle nous a pris, dans son

souffle, meurtris à en être brisés, bouleversés de telle sorte qu’elle

a fait de nous d’autres êtres. A moi, elle a creusé le cœur,

d’effrayante façon. Pour le remplir, désormais, il faudrait tant!...

Max, aussi, a dû changer. Mais il est évident que sa vie très active ne

lui permettait pas les songeries qui, sans doute, ont contribué à me

mystérieusement transformer.

Quand il arrive en permission, je sens qu’une scission se fait dans son

cerveau entre les heures qu’il a données à son devoir de soldat--très

généreusement--et le présent. Même, je ne puis obtenir qu’il me raconte

ses impressions, les journées terribles qu’il a traversées. Et je n’ose

insister, car il y a une sorte d’impatience fiévreuse dans sa manière de

prier:

--Oh! ne parlons pas de cela! Laisse-moi pour quelques jours oublier le

cauchemar!

C’est vrai. Il a raison. Il a besoin de se détacher un moment de sa rude

existence pour puiser de nouvelles forces. Mais moi, je voudrais

tellement mêler mon âme, ma vie, à son âme, à sa vie... Il m’est

impossible de partager l’ardeur avec laquelle il se jette sur les

distractions qui, jadis, remplissaient son existence.

Mon Dieu! mon Dieu! ne me transformez pas si _lui_ ne doit pas changer!

Lundi.

Plus que quatre jours! Les autres ont fui aussi rapides qu’un torrent,

dans un mouvement ininterrompu de réceptions, visites, dîners, soirées

au théâtre.

Max m’avait déclaré qu’il voulait voir tout ce qui se jouait... Et nous

avons tout vu; lui, enchanté; moi, ahurie un peu... Depuis tant de mois,

je n’avais pas mis les pieds dans une salle de spectacle. Tantôt, _five

o’clock_ à grand orchestre chez maman qui, pour plaire à son gendre dont

elle connaît les goûts, a convoqué le ban et l’arrière-ban le plus chic

des amis agréables à voir pour lui.

Encore perdue, une de nos dernières journées! Ce soir, bien entendu,

nous ressortons!...

Lundi, 7 heures.

Oh! l’étrange après-midi que je viens de passer! Il me semble échapper à

un rêve mauvais où je me mouvais douloureusement et dont maintenant

j’éprouve la délivrance.

Nous étions arrivés de bonne heure chez mère où, tout de suite, il y a

eu foule. Les plus belles amies de Max étaient là et, parmi elles, il y

avait Maud, pire que jolie;--une Maud de tenue très correcte, comme

toujours chez mère, mais avec des yeux câlins et brûlants, une bouche

affolante, une forme délicieusement souple, sous le satin enveloppant de

sa robe.

Incontinent, Max s’est mis à tournoyer autour d’elle. Bien souvent, je

l’ai vu ainsi voleter auprès d’une femme et, presque, je m’en amusais,

le sachant bien à moi... Alors, pourquoi, aujourd’hui, est-ce que

j’éprouvais, en les apercevant à tout instant l’un auprès de l’autre,

une espèce d’angoisse, de minute en minute plus douloureuse?

Lui--je le connais si bien!...--se livrait, pieds et poings liés, à ce

charme de Maud, grisant comme un parfum de tubéreuse. Et elle, avait

pour lui de longs regards caressants, ardents ainsi qu’une flamme, qui

n’avaient rien de moqueur comme souvent mais ressemblaient à un appel

passionné auquel il ne résistait pas. Elle le regardait ainsi et il

venait à elle. Ils échangeaient des mots que j’ignorais--comme j’ignore

ce qui s’est passé entre eux, le soir de ce dîner qui demeure en moi,

malgré moi, un pénible point d’interrogation, éternellement sans

réponse, je suppose, puisque je ne veux pas interroger Max.

A aucun prix, si cruelle que me fût leur façon d’être, je ne me serais

permis d’intervenir entre eux; et je remplissais bien mes devoirs de

fille de la maison, de femme du héros de la fête... Vraiment, je crois

que j’arrivais à dissimuler la stupide souffrance qui me tenaillait. Max

m’échappait au point de me paraître un étranger; alors que,

instinctivement, je guettais de lui le regard--même indifférent, mon

Dieu!--qui ne venait pas, le mot tendre murmuré au passage.

Ah! quel faible cœur je possède, toujours misérablement affamé et

aujourd’hui si difficile à rassasier!... Autrefois, étais-je donc moins

exigeante?... Ou mon amour exaspéré par la séparation me rend--il

jalouse?...

Je pense, je suis sûre, que personne ne se doutait de l’affreuse

tristesse qui grandissait en moi. Personne, sauf peut-être le redoutable

observateur qu’est le meilleur ami de mon frère, Patrice Guisane, le

peintre et écrivain;--mon «ennemi intime», comme je l’appelle en

plaisantant parce que son esprit ironique et pénétrant, la curiosité

aiguë de ses yeux d’artiste m’irritent quand je sens son attention posée

sur moi.

J’ai tellement l’intuition qu’il m’étudie comme une espèce de poupée

vivante dont il se distrait à observer les rouages!

Et sa désinvolture--morale--à mon égard, m’exaspère; autant que le

sentiment, qu’il nous juge, Max et moi, deux enfants qui l’amusent par

leur puérilité, leur avidité gourmande pour le plaisir, des cervelles

vides comme des têtes de pavot; en résumé, des quantités négligeables.

Cet après-midi, je le fuyais plus soigneusement encore que d’ordinaire,

pour qu’il ne pût s’apercevoir, avec sa terrible clairvoyance, combien

obscurément je souffrais des incessants apartés de Max et de Maud.

Tout à coup, après que j’avais constaté leur commune disparition et les

croyais au buffet,--je venais d’entendre Maud demander une glace,--je

les ai aperçus, par hasard, dans l’embrasure d’une fenêtre, presque

entièrement cachés par un lourd rideau;--et si près... si près l’un de

l’autre. On eût dit qu’elle allait se couler entre ses bras. Elle avait

ses deux mains posées sur les épaules de Max comme si elle s’accrochait

à lui, le visage levé vers celui de mon mari, bien plus grand qu’elle.

Et elle lui parlait avec un tel éclair de passion, dans ses yeux

brûlants attachés sur lui, qu’il m’a fallu vraiment ma stricte éducation

de femme du monde pour rester à ma place et continuer à causer.

Mais j’avais dû--tout de même--changer de visage, car mon interlocuteur,

le vieux comte de Bienne, je crois, m’a dit:

--Qu’avez-vous donc, chère madame? Vous trouvez-vous souffrante?

Subitement, vous voilà devenue toute pâle!

Au hasard, j’ai murmuré:

--Un peu de fatigue... Ce n’est rien...

--Je vais appeler Max. Reposez-vous un instant, ma petite amie.

Le cri de tout mon être est monté à mes lèvres:

--Oui, c’est cela. Allez le chercher.

J’allais ajouter dans mon désarroi:

--Dites-lui qu’il vienne vite... que je me sens très lasse... que je

rentre...

Mais je me suis tue d’instinct. Le laisser, moi absente, libre de subir

l’affolante caresse du regard de Maud... est-ce que c’était possible?

Il fallait qu’il partît avec moi; et, sans hésiter, quand amené par mon

vieil ami, après un instant long comme un siècle, il m’a demandé avec

une inquiétude sincère:

--Qu’as-tu donc, chérie? Si tu allais un moment te reposer dans la

chambre de ta mère?

J’ai secoué la tête; et comme un bébé, j’ai supplié:

--Max, cherchons un prétexte et rentrons vite chez nous.

Il m’a contemplée stupéfait:

--Mais, mon trésor, c’est impossible. Nous ne pouvons ainsi disparaître

si tôt! Que dirait ta mère?... Et puis, j’ai encore à voir des amis, des

camarades qui m’ont annoncé leur visite et vont sûrement venir...

--C’est vrai. Alors, restons.

Qu’y avait-il dans ma voix qui lui a mis aussitôt une question sur les

lèvres:

--Mon chéri, qu’as-tu?

Tout de même, je ne pouvais pas lui avouer la vérité, et j’ai seulement

murmuré:

--Max, je ne voudrais pas perdre un seul instant de ta présence. C’est

dur de t’avoir si peu de temps et d’être obligée de te prêter aux

autres!

De sa voix d’amant, il a répété, tout bas, pour moi seule:

--Mireille, ma Mireille, mon amour...

Si tendrement, qu’il m’a fallu un prodigieux effort de ma sagesse pour

ne pas me jeter sur sa poitrine, en implorant:

--Partons ce soir, Max, demain, pour un endroit où nous serons seuls

enfin! Autrefois, tu ne t’ennuyais jamais avec moi! Je t’en supplie, ne

m’oublie pas pour une autre femme! N’en aime pas une autre comme moi!

Mais, tout haut, j’ai pu lui répondre, très correcte:

--C’est vrai, cher, tu as raison. Il faut attendre.

Et je suis restée. J’ai supporté le cilice qui me meurtrissait le cœur.

J’ai vu Max continuer à flirter, s’amuser royalement; et je

devinais--avec tant de peine--qu’il ne regrettait pas une seconde le

futile emploi des heures fugitives qui nous sont accordées.

Mais, du moins, il était tellement accaparé qu’il ne pouvait plus

s’isoler avec Maud. Et cela me soutenait. Je suis sûre qu’_elle_ le

regrettait. Je la connais si bien! Ses sourcils étaient un peu froncés.

Avec la clairvoyance qui me dominait, hélas! je notais la fièvre de son

regard qui, partout, suivait Max; le frémissement de ses lèvres,

palpitantes comme celles d’un enfant qui va pleurer.

Pourquoi?... Oh! pourquoi?...

Et puis, soudain, je ne l’ai plus aperçue. Je suppose qu’elle avait

préféré partir plutôt que de subir le supplice de voir si mal, Max, mon

mari...

J’ai respiré mieux; et alors, j’ai remarqué qu’elle était disparue sans

me dire adieu.

Mais quand, tout à l’heure, enfin! nous nous sommes retrouvés chez nous,

Max et moi, dans notre chambre, je n’ai plus eu la force de me taire et

j’ai avoué:

--Max, je t’en supplie, allons passer hors de Paris, où tu voudras, mais

seuls, loin de tous ces indifférents, les deux derniers jours de ta

permission... Je t’en conjure, mon mari chéri. Fais cela, pour moi!

J’avais caché ma tête sur son épaule. Hélas! je sentais comme si je

l’avais vue, la surprise désorientée de son regard. Il caressait mes

cheveux et s’est exclamé:

--Quelle fantaisie tu as là! mon petit. Nous sommes si bien ici! En

cette saison, où veux-tu, grand Dieu! que nous allions!

Il eût bien mieux aimé rester à Paris. Je ne le comprenais que trop

bien...

Mais j’étais au bout de mon dévouement et j’ai répété:

--Je t’en supplie, mon Max... Donne-moi ce bonheur! Pense que depuis ton

arrivée, j’ai eu, si petite, ma part de ta présence! Et j’ai besoin,

vois-tu, mon amour, de t’avoir un peu à moi toute... J’ai besoin

qu’aucune présence étrangère ne nous distraie l’un de l’autre... Tu veux

bien, dis?...

Ma conviction l’avait-elle enfin dominé? A-t-il été vaincu par la prière

de ma voix où tremblait le désir de toute mon âme?... Après un

imperceptible silence, il m’a dit:

--Oui, bien-aimée, nous ferons comme tu veux! Et demain, nous partons à

la première heure, pour la propriété de mes beaux-parents, _La

Commanderie_, près de Pont-de-l’Arche...

Jeudi.

Je les ai eus, les jours dont la soif me dévorait... Deux jours, où je

l’ai retrouvé, tout à moi!... J’avais tellement peur qu’il ne s’ennuie

loin de Paris, de ses amis, que j’ai été, je crois, une amoureuse telle

qu’il n’avait jamais dû me voir; car il m’a répété plusieurs fois, avec

un accent qui me bouleversait:

--Mireille, comment ai-je pu m’apercevoir qu’il existe au monde d’autres

femmes que toi!...

Nos lèvres se sont rapprochées autant que je le pouvais souhaiter, il me

semble. Mais nos cœurs, nos pensées, nos âmes se sont surtout _frôlées_,

sans que la fusion ait été tout à fait ce que je rêve... Toujours,

peut-être parce que je suis trop exigeante... Les êtres donnent ce

qu’ils peuvent. Je ne puis faire que Max, avec sa nature d’homme, soit

pareil à moi qui suis de la race des passionnées trop difficiles à

assouvir...

Tout de même, nous nous sommes bien aimés, en ces dernières heures de

permission...

* * * * *

Oui, les dernières... Le mot était venu sous sa plume, pareil à un

tragique pressentiment... Jamais plus, Max n’était revenu. Six semaines

plus tard, il était tué.

Et le cœur broyé par cette résurrection du bonheur perdu, Mireille ferma

le cahier. En elle, c’était un chaos douloureux. Si loin, elle venait

d’être emportée de l’heure présente, que les yeux surpris, à travers les

larmes qui voilaient ses prunelles, elle regardait autour d’elle,

cherchant, dans sa détresse pourquoi elle était là, dans cette chambre

étrangère.

La pendule de voyage marquait maintenant minuit et demi. Il n’y avait

plus aucun bruit dans la villa. Par la fenêtre toujours large ouverte,

s’épandaient l’air fraîchi et le lointain bruissement de la mer qui

montait sur le sable, reflétant la lune argentée.

La lueur de la lampe errait sur le lit préparé pour la nuit où elle

allait dormir, seule--comme toujours, désormais, elle dormirait. Tout

près d’elle, embaumait la coupe d’œillets, placée devant le portrait de

Max.

Sans un mouvement, Mireille se prit à contempler cette image qui était

tout ce qui lui restait, avec les pages où vivait leur amour.

Et, de nouveau, l’horrible poids de la solitude s’appesantit sur elle.

Ah! que c’était cruel de devoir se créer une existence d’amputée selon

le cœur!...

Pourtant, il le fallait bien; apprendre à se prêter à tous, en

n’espérant plus de joie, que celle qu’elle donnerait aux autres...

Vivre seulement pour ses enfants qui, devenus grands, la laisseraient

pour suivre leur propre voie... Car les jeunes reçoivent, mais rarement

ils donnent.

De toute sa volonté, elle acceptait qu’il en fût ainsi. Mais avec le

regret de l’absent, elle gardait la soif nostalgique de la vie qu’elle

avait connue par lui... Elle ne pouvait encore étouffer la révolte de sa

jeunesse, soudain murée dans une tombe.

Et des sanglots désespérés la secouaient toute, tandis qu’elle cachait

son visage dans l’oreiller, appelant tout bas: «Max!... O mon Max!»

Le Feu sous la Cendre · 第 26 / 59 题