29 juin.

Suis-je moins gaie que jadis?... Père, qui était venu me faire une

petite visite, a interrogé, parce qu’il m’avait vue tressaillir à son

entrée, ramenée d’une vague songerie:

--Quelle mine grave tu avais, Mireille, quand je suis arrivé! Est-ce que

quelque chose te tourmente?

--Non, père, rien du tout... Mais c’est vous plutôt qui, ces jours-ci,

je l’ai bien remarqué, avez l’air soucieux... Un air que vous n’avez pas

d’ordinaire. Je ne voudrais pas être indiscrète. Mais vous n’avez pas

d’ennui, n’est-ce pas?

Père m’a rassurée avec un bon sourire:

--Une préoccupation tout au plus, mon enfant. Une préoccupation

politique.

J’ai ouvert de grandes prunelles, un peu effarées. La politique!

Qu’est-ce que cela peut bien faire à père qui est tout à ses travaux du

Conseil d’État...

Et j’écoute, sans comprendre, le pourquoi de son inquiétude.

--J’ai très peur que le conflit actuel entre les puissances n’amène...

--Quoi donc, père?

Ma question est un peu distraite, car, les yeux dans la glace, je relève

une petite mèche qui frise sur ma nuque.

--...n’amène la guerre.

Je le regarde, stupéfaite, comme si je venais d’entendre un mot vide de

sens. Je ne lis guère les journaux et Max ne m’a rien raconté.

Est-ce que vraiment, dans notre siècle civilisé, les hommes peuvent

encore songer à vider leurs différends comme des brutes ou des sauvages?

--Père, que dites-vous là? C’est impossible, la guerre, de notre

temps!... On en parle. Oui... Toujours! Mais jamais elle n’éclate. Tant

de fois, déjà, il en a été question. Ce sera encore de même.

Père me contemple, je le devine, comme un bébé qui jase à tort et à

travers; et il y a, cette fois, une indulgence ironique dans son

sourire:

--Souhaitons que tu voies juste, enfant; car le conflit serait

épouvantable. Et quel bouleversement pour tant d’êtres!

Je tressaille; les paroles de père m’ont atteinte en plein cœur,

déchirant ma naïve quiétude. J’ai compris, chez lui, tant de grave

anxiété...

La guerre! Max partirait! Et aussi Bernard!... Et tant d’autres, des

amis, des étrangers...

En torrent, la vision surgit en moi. Mon visage a dû changer; car père

met tendrement la main sur mes cheveux.

--Allons, enfant, ne vous troublez pas ainsi. Rien n’est sûr, chérie.

Je t’ai parlé de mon souci, seulement parce que tu t’en étais aperçue et

m’as interrogé... Aussi parce que je pense préférable que les gens

soient avertis d’un danger possible... Surtout les heureuses petites

femmes! afin qu’elles soient un peu préparées à la secousse qui pourrait

les atteindre...

--Oui... oui, père...

Nous avons parlé d’autre chose.

Mais l’horrible crainte ne me quitte plus. Le soir, j’en ai dit quelques

mots à Max qui, pour toute réponse, a répliqué allégrement:

--Mon amour, laisse donc la politique en paix et ne t’agite pas. Les

diplomates arrangeront tout cela. Sois sans crainte! C’est leur métier.

Et comme nous allions dîner à Armenonville avec les de Permes, il a

fini:

--Tu es prête, mon petit? Dieu! que tu es jolie ce soir!...

Le Feu sous la Cendre · 第 14 / 59 题