Suis-je moins gaie que jadis?... Père, qui était venu me faire une
petite visite, a interrogé, parce qu’il m’avait vue tressaillir à son
entrée, ramenée d’une vague songerie:
--Quelle mine grave tu avais, Mireille, quand je suis arrivé! Est-ce que
quelque chose te tourmente?
--Non, père, rien du tout... Mais c’est vous plutôt qui, ces jours-ci,
je l’ai bien remarqué, avez l’air soucieux... Un air que vous n’avez pas
d’ordinaire. Je ne voudrais pas être indiscrète. Mais vous n’avez pas
d’ennui, n’est-ce pas?
Père m’a rassurée avec un bon sourire:
--Une préoccupation tout au plus, mon enfant. Une préoccupation
politique.
J’ai ouvert de grandes prunelles, un peu effarées. La politique!
Qu’est-ce que cela peut bien faire à père qui est tout à ses travaux du
Conseil d’État...
Et j’écoute, sans comprendre, le pourquoi de son inquiétude.
--J’ai très peur que le conflit actuel entre les puissances n’amène...
--Quoi donc, père?
Ma question est un peu distraite, car, les yeux dans la glace, je relève
une petite mèche qui frise sur ma nuque.
--...n’amène la guerre.
Je le regarde, stupéfaite, comme si je venais d’entendre un mot vide de
sens. Je ne lis guère les journaux et Max ne m’a rien raconté.
Est-ce que vraiment, dans notre siècle civilisé, les hommes peuvent
encore songer à vider leurs différends comme des brutes ou des sauvages?
--Père, que dites-vous là? C’est impossible, la guerre, de notre
temps!... On en parle. Oui... Toujours! Mais jamais elle n’éclate. Tant
de fois, déjà, il en a été question. Ce sera encore de même.
Père me contemple, je le devine, comme un bébé qui jase à tort et à
travers; et il y a, cette fois, une indulgence ironique dans son
sourire:
--Souhaitons que tu voies juste, enfant; car le conflit serait
épouvantable. Et quel bouleversement pour tant d’êtres!
Je tressaille; les paroles de père m’ont atteinte en plein cœur,
déchirant ma naïve quiétude. J’ai compris, chez lui, tant de grave
anxiété...
La guerre! Max partirait! Et aussi Bernard!... Et tant d’autres, des
amis, des étrangers...
En torrent, la vision surgit en moi. Mon visage a dû changer; car père
met tendrement la main sur mes cheveux.
--Allons, enfant, ne vous troublez pas ainsi. Rien n’est sûr, chérie.
Je t’ai parlé de mon souci, seulement parce que tu t’en étais aperçue et
m’as interrogé... Aussi parce que je pense préférable que les gens
soient avertis d’un danger possible... Surtout les heureuses petites
femmes! afin qu’elles soient un peu préparées à la secousse qui pourrait
les atteindre...
--Oui... oui, père...
Nous avons parlé d’autre chose.
Mais l’horrible crainte ne me quitte plus. Le soir, j’en ai dit quelques
mots à Max qui, pour toute réponse, a répliqué allégrement:
--Mon amour, laisse donc la politique en paix et ne t’agite pas. Les
diplomates arrangeront tout cela. Sois sans crainte! C’est leur métier.
Et comme nous allions dîner à Armenonville avec les de Permes, il a
fini:
--Tu es prête, mon petit? Dieu! que tu es jolie ce soir!...