Max est arrivé à l’improviste. Et de cette surprise qu’il me faisait
ainsi, tout mon cœur a bondi d’abord d’une joie folle et reconnaissante.
La première heure a été exquise; il était si tendre! Plus gravement que
d’ordinaire. Ce n’était pas «l’amant» que je trouve presque toujours en
lui, mais l’époux-ami qui cherche mon cœur; à qui ne suffit pas ce qu’il
appelle ma beauté et que je lui abandonne comme son bien...
Et puis, je ne sais quelle bizarre impression, tout à coup, m’a troublé
l’âme. Max n’était pas pareil à lui-même!
Alors qu’il me croyait distraite, je sentais ses yeux se poser
longuement sur moi. Une ou deux fois, il a semblé prêt à me dire quelque
chose... Tellement, que j’ai interrogé, sans réfléchir, d’instinct:
--Max, tu as une nouvelle à me confier?
Il m’a presque violemment attirée et, me caressant les cheveux,--nous
étions assis seuls avec Jean, à l’orée de la forêt, mon chapeau jeté par
terre, dans l’herbe...--il m’a répondu:
--Une nouvelle à te confier?... Non... Quelle idée as-tu là!... C’est à
toi de me raconter ce que tu deviens, ici, Mireille chérie.
J’ai d’abord obéi, tant j’ai l’habitude de faire tout ce qu’il me
demande. Mais soudain, interrompant le simple récit de mes journées à
Fontainebleau, j’ai questionné à mon tour, sous une irrésistible
impression:
--Max, à toi maintenant de me dire comment s’est passée la semaine,
depuis ta dernière visite... Qui as-tu vu?... Où as-tu dîné?
Comment ai-je eu, si nette, la certitude d’une hésitation dans sa voix,
d’une ombre sur ses traits?...
--Où j’ai dîné? Voyons... Lundi?... Ah! chez Maud qui, aimablement,
m’avait recueilli, m’ayant rencontré dans la journée.
--Elle avait du monde?
--Non, c’était un dîner tout intime.
--Qui a été agréable?...
--Oui...
--C’est vrai, Maud est exquise.
Il ne me répond pas et regarde Jean qui trottine autour de nous.
Moi, je songe. Devant le regard de ma pensée, j’ai soudain l’image de
Maud, ma jeune cousine «à la mode de Bretagne», comme disent les bonnes
gens, mon amie d’enfance... Aujourd’hui, une étrange et capiteuse jeune
femme qui, orpheline tout enfant, a été remarquablement mal élevée;
gâtée à souhait par une grand’mère incapable de résister à son
impérieuse petite volonté et, toujours malade, l’abandonnait à des
institutrices de rencontre, sans cesse changées.
Père était son tuteur. De sorte que, bien malgré elle, maman qui
l’observait, sévère et horrifiée, n’a pu m’empêcher de la voir;
d’autant que la simple charité commandait d’aiguiller, le mieux
possible, cette fougueuse petite créature qu’il était un devoir de ne
pas abandonner.
Alors, ensemble, nous avons grandi, joué, travaillé, sous l’œil inquiet
de maman. A dix-sept ans, en coup de tête, Maud a épousé un prince
roumain qu’elle avait rencontré à Deauville, dans la colonie étrangère.
Puis, après trois ans d’une union très orageuse, elle a obtenu la
séparation; non pas le divorce, qu’elle ne souhaitait pas, car, jusqu’à
nouvel ordre, il lui plaît de porter le titre de princesse Ypsilof.
Depuis lors, il y a un an, elle vit seule, à sa guise; ayant dû,
toutefois, sous l’énergique volonté de père, accepter un appartement
dans l’hôtel de sa grand’mère. D’ailleurs, elle n’y séjourne guère; elle
a la passion des voyages.
Je l’ai beaucoup vue aux premiers temps de mon mariage. Et, tout de
suite, Max s’est occupé d’elle d’une façon qui, les jours où j’étais
nerveuse, me donnait une sorte d’anxiété. C’est que je la sentais si
bien une femme inquiétante et savoureuse, mon amorale petite amie qui ne
connaît que son bon plaisir; si ardente pour le réaliser que, pas
méchante certes! elle n’hésiterait pas à faire atrocement
souffrir,--sans y penser!...--pour atteindre ce qui la tente...
Point jolie! disent les gens qui n’aiment que les beautés
compréhensibles à tous... Mais si séduisante pour les connaisseurs, avec
ses traits irréguliers, son teint de rose pâle, sa bouche un peu grande,
ses lèvres un peu lourdes... Oui, mais d’un dessin délicieux; souples,
caressantes, chaudes comme ses beaux yeux, longs et voilés.
En la sincérité de mon âme, je reconnais qu’il m’est de plus en plus
désagréable que Max la voie... Surtout depuis que Pierre Ypsilof n’est
plus là pour veiller sur son bien. C’est qu’aussi, Maud est si charmante
avec Max!
Cette fois, donc, non seulement ils s’étaient rencontrés, mais il avait
dîné chez elle... Moi, loin de lui... Par hasard, avaient-ils été seuls?
Bizarrement, j’hésitais à interroger Max. Du bout de mon ombrelle,
songeuse, je dessinais des arabesques fantaisistes sur la terre, blanche
de soleil... Ai-je rêvé longtemps ou quelques minutes?... Je n’en sais
rien... Tout à coup, une question sort de mes lèvres, sans que ma
volonté l’ait permise:
--Qu’y avait-il, avec toi, chez Maud?
Il a un léger rire qui, illusion ou réalité, me paraît un peu forcé, et
il baise mes doigts l’un après l’autre. Nous sommes toujours seuls dans
le carrefour. Jean ne compte pas.
--J’espère que ma Mireille ne sera pas jalouse si, honnêtement, je lui
raconte que j’ai dîné en tête à tête avec Maud qui n’avait aucun convive
ce soir-là.
--Ah! vous étiez en tête à tête... C’est vrai, Maud ne craint pas pour
sa réputation.
Je sens qu’à mon tour j’ai eu quelque chose de forcé dans l’accent. Mes
yeux contemplent le lointain de l’allée qui fuit devant moi. Mais avec
le regard de l’âme, je vois, dans la salle à manger que je connais bien,
originale comme tout l’appartement, comme la maîtresse du logis
elle-même, je vois Maud habillée ainsi qu’elle sait le faire, qui cause
avec Max, qui lui sourit, qui l’enveloppe de la flamme caressante de ses
yeux voilés.
Je la vois comme si elle était vraiment là, appuyant, du mouvement que
je sais bien, son menton sur ses mains croisées où luisent les bagues;
ses bras nus jusqu’au coude; leur pâleur veloutée faisant songer aux
fleurs des magnolias...
Sans doute, le dîner fini, ils ont passé dans son petit salon, tout
imprégné de cette senteur rare et violente dont elle-même est toujours
enveloppée. Et il me semble qu’un étau me meurtrit le cœur. Pourtant je
ne dis rien. Machinalement, je roule mon anneau de mariage autour de mon
doigt...
Je ne regarde pas Max; et cependant, je vois que son visage est pensif.
On dirait qu’il va parler; puis qu’il hésite à le faire...
Alors, encore une fois, les mots que j’ai déjà prononcés tout à l’heure
m’échappent:
--Tu as quelque chose à me dire, Max?
Il secoue les épaules, ainsi qu’il laisserait tomber un fardeau; et il
me caresse de son sourire câlin:
--Ce que j’aurais à te dire, si ce n’était une vérité trop connue de
toi, mon amour, c’est que personne au monde ne vaut et ne peut être pour
moi ma Mireille!
--Pas même Maud?
Les mots ont jailli à la façon d’un torrent qui culbute une digue.
Heureusement, d’instinct, j’ai pu parler sur un ton tout naturel.
Max a un geste d’impatience... presque violent, sans souci de Jean qui,
son petit nez en l’air, nous contemple bouche bée.
--Pourquoi parler de Maud?... Près de toi, elle n’existe pas!
Il est sincère, je le sens. Et cela m’est si bon que, soudain apaisée,
je m’abandonne toute à la douceur de la certitude que son accent jette
en moi. Il me semble qu’un poids est tombé de sur mon cœur qu’il
oppressait. De nouveau, la forêt me paraît un éden enchanté, embaumé par
la jeune verdure, le soleil, le bois gonflé de sève! Et je passe une
journée incomparable. Mère est à Paris; et Fontainebleau est à nous
deux, mon Max et moi... Le Max que je voudrais toujours trouver en lui!
Paris, 30 mai.
Tantôt j’ai rencontré Maud que je n’avais pas revue depuis mon retour de
Fontainebleau. Et, à ma grande surprise, elle a eu, presque, le
mouvement de continuer sa route, quoiqu’elle m’eût aperçue. Mais nous
étions si près l’une de l’autre que, sans doute, elle s’est rendu compte
qu’elle aurait ainsi un air de me fuir, tout à fait bizarre; et elle
s’est arrêtée.
Elle était dans ses jours de beauté, sous sa capeline de paille; les
yeux allongés par un cerne de bistre doré; sa peau laiteuse, à peine un
peu rose aux joues, avivée par l’éclat sanglant des lèvres. Et je ne
sais pourquoi, la pensée m’a traversé le cerveau que je n’aurais pas
voulu que Max la vît ainsi.
Avait-elle ce visage quand, l’autre soir, il a dîné seul avec elle?... A
cette interrogation, qui était soudain montée des profondeurs de mon
âme, personne ne répondra, ni lui, ni elle... Je ne saurai jamais.
Et cet inconnu m’est pénible... Il est si aisément séduit, mon Max; et
Maud n’est soucieuse que de son caprice. Elle le dit; et hélas! je crois
que c’est vrai... De plus en plus, elle est incapable de renoncer à ce
qui la tente...
Je sentais sur mes lèvres de folles et inutiles questions qu’un sursaut
de raison m’a fait taire. Et j’ai remarqué simplement, me remettant à
marcher près d’elle, car toutes deux nous suivions un instant la même
direction:
--Tous les jours, Maud, j’attendais ta visite. Pourquoi donc m’as-tu
délaissée? Tu étais sortie quand j’ai passé chez toi, après mon retour
de Fontainebleau.
Elle a eu un geste d’épaules.
--J’ai été une vraie Benoiton, ces temps-ci! Tu le sais, il y a des
périodes où la solitude me devient intolérable... Et aussi mon logis
silencieux et vide... Dans ces moments-là, je n’ai plus qu’une idée,
sortir, voir beaucoup de monde, pour ne pas penser!...
Sans réfléchir, inquiète pour elle, j’ai dit:
--Ma pauvre Maud!... Prends garde d’en venir ainsi à gâcher ta vie!...
--Qu’importe?... Et qu’est-ce que cela peut te faire, ce que je
deviendrai!
--Maud, tu es mon amie, la chère petite amie de mon enfance... Je ne
pourrais accepter que tu sois malheureuse par ta faute!
Elle a eu un tressaillement si vif que j’en suis restée stupéfaite. Son
visage était devenu couleur de neige; même les lèvres avaient perdu leur
éclat. La voix assombrie, elle a murmuré avec une sorte d’amertume
railleuse:
--Tu es trop bonne, Mireille! Ne t’occupe pas de moi, cela vaudra mieux
pour nous deux. Laisse-moi gaspiller ma vie comme je l’entends et comme
je peux. Au revoir!
Nous étions au bout de la rue. Elle ne m’a pas même tendu la main; et,
détournée brusquement, elle a traversé la chaussée.
Depuis ce jour-là, je ne l’ai pas revue. J’en ai fait l’observation à
Max qui m’a répondu d’un ton bref et impatient:
--Ne t’inquiète pas d’elle!... Ce n’est pas une société pour toi.
Je l’ai regardé, presque indignée:
--Max, tu sais bien qu’elle est mon amie de toujours! Je ne pourrais
l’oublier, même si elle me délaissait!
--Ne l’oublie pas, soit... Mais ne la mêle pas à ta vie! A l’heure
actuelle, étant données vos situations réciproques, il est préférable
que vous ne vous voyiez pas... Du moins, que ce soit aussi peu que
possible!
Le ton de Max, sa décision, m’étaient incompréhensibles. Mais son accent
était si absolu que, habituée à toujours lui obéir, je ne discute
pas--pour l’instant, du moins--sa déclaration imprévue.
Lui, d’ailleurs, n’insiste pas. Et, à son exemple, je me tais sur cette
situation nouvelle qu’il prétend établir entre Maud et moi.
Mais, pas une seconde je n’ai eu la pensée que je pourrais, sans plus de
motifs, abandonner cette amie qui m’est chère, telle qu’elle est, avec
ses défauts et son charme capricieux.