17 mai.

Max est arrivé à l’improviste. Et de cette surprise qu’il me faisait

ainsi, tout mon cœur a bondi d’abord d’une joie folle et reconnaissante.

La première heure a été exquise; il était si tendre! Plus gravement que

d’ordinaire. Ce n’était pas «l’amant» que je trouve presque toujours en

lui, mais l’époux-ami qui cherche mon cœur; à qui ne suffit pas ce qu’il

appelle ma beauté et que je lui abandonne comme son bien...

Et puis, je ne sais quelle bizarre impression, tout à coup, m’a troublé

l’âme. Max n’était pas pareil à lui-même!

Alors qu’il me croyait distraite, je sentais ses yeux se poser

longuement sur moi. Une ou deux fois, il a semblé prêt à me dire quelque

chose... Tellement, que j’ai interrogé, sans réfléchir, d’instinct:

--Max, tu as une nouvelle à me confier?

Il m’a presque violemment attirée et, me caressant les cheveux,--nous

étions assis seuls avec Jean, à l’orée de la forêt, mon chapeau jeté par

terre, dans l’herbe...--il m’a répondu:

--Une nouvelle à te confier?... Non... Quelle idée as-tu là!... C’est à

toi de me raconter ce que tu deviens, ici, Mireille chérie.

J’ai d’abord obéi, tant j’ai l’habitude de faire tout ce qu’il me

demande. Mais soudain, interrompant le simple récit de mes journées à

Fontainebleau, j’ai questionné à mon tour, sous une irrésistible

impression:

--Max, à toi maintenant de me dire comment s’est passée la semaine,

depuis ta dernière visite... Qui as-tu vu?... Où as-tu dîné?

Comment ai-je eu, si nette, la certitude d’une hésitation dans sa voix,

d’une ombre sur ses traits?...

--Où j’ai dîné? Voyons... Lundi?... Ah! chez Maud qui, aimablement,

m’avait recueilli, m’ayant rencontré dans la journée.

--Elle avait du monde?

--Non, c’était un dîner tout intime.

--Qui a été agréable?...

--Oui...

--C’est vrai, Maud est exquise.

Il ne me répond pas et regarde Jean qui trottine autour de nous.

Moi, je songe. Devant le regard de ma pensée, j’ai soudain l’image de

Maud, ma jeune cousine «à la mode de Bretagne», comme disent les bonnes

gens, mon amie d’enfance... Aujourd’hui, une étrange et capiteuse jeune

femme qui, orpheline tout enfant, a été remarquablement mal élevée;

gâtée à souhait par une grand’mère incapable de résister à son

impérieuse petite volonté et, toujours malade, l’abandonnait à des

institutrices de rencontre, sans cesse changées.

Père était son tuteur. De sorte que, bien malgré elle, maman qui

l’observait, sévère et horrifiée, n’a pu m’empêcher de la voir;

d’autant que la simple charité commandait d’aiguiller, le mieux

possible, cette fougueuse petite créature qu’il était un devoir de ne

pas abandonner.

Alors, ensemble, nous avons grandi, joué, travaillé, sous l’œil inquiet

de maman. A dix-sept ans, en coup de tête, Maud a épousé un prince

roumain qu’elle avait rencontré à Deauville, dans la colonie étrangère.

Puis, après trois ans d’une union très orageuse, elle a obtenu la

séparation; non pas le divorce, qu’elle ne souhaitait pas, car, jusqu’à

nouvel ordre, il lui plaît de porter le titre de princesse Ypsilof.

Depuis lors, il y a un an, elle vit seule, à sa guise; ayant dû,

toutefois, sous l’énergique volonté de père, accepter un appartement

dans l’hôtel de sa grand’mère. D’ailleurs, elle n’y séjourne guère; elle

a la passion des voyages.

Je l’ai beaucoup vue aux premiers temps de mon mariage. Et, tout de

suite, Max s’est occupé d’elle d’une façon qui, les jours où j’étais

nerveuse, me donnait une sorte d’anxiété. C’est que je la sentais si

bien une femme inquiétante et savoureuse, mon amorale petite amie qui ne

connaît que son bon plaisir; si ardente pour le réaliser que, pas

méchante certes! elle n’hésiterait pas à faire atrocement

souffrir,--sans y penser!...--pour atteindre ce qui la tente...

Point jolie! disent les gens qui n’aiment que les beautés

compréhensibles à tous... Mais si séduisante pour les connaisseurs, avec

ses traits irréguliers, son teint de rose pâle, sa bouche un peu grande,

ses lèvres un peu lourdes... Oui, mais d’un dessin délicieux; souples,

caressantes, chaudes comme ses beaux yeux, longs et voilés.

En la sincérité de mon âme, je reconnais qu’il m’est de plus en plus

désagréable que Max la voie... Surtout depuis que Pierre Ypsilof n’est

plus là pour veiller sur son bien. C’est qu’aussi, Maud est si charmante

avec Max!

Cette fois, donc, non seulement ils s’étaient rencontrés, mais il avait

dîné chez elle... Moi, loin de lui... Par hasard, avaient-ils été seuls?

Bizarrement, j’hésitais à interroger Max. Du bout de mon ombrelle,

songeuse, je dessinais des arabesques fantaisistes sur la terre, blanche

de soleil... Ai-je rêvé longtemps ou quelques minutes?... Je n’en sais

rien... Tout à coup, une question sort de mes lèvres, sans que ma

volonté l’ait permise:

--Qu’y avait-il, avec toi, chez Maud?

Il a un léger rire qui, illusion ou réalité, me paraît un peu forcé, et

il baise mes doigts l’un après l’autre. Nous sommes toujours seuls dans

le carrefour. Jean ne compte pas.

--J’espère que ma Mireille ne sera pas jalouse si, honnêtement, je lui

raconte que j’ai dîné en tête à tête avec Maud qui n’avait aucun convive

ce soir-là.

--Ah! vous étiez en tête à tête... C’est vrai, Maud ne craint pas pour

sa réputation.

Je sens qu’à mon tour j’ai eu quelque chose de forcé dans l’accent. Mes

yeux contemplent le lointain de l’allée qui fuit devant moi. Mais avec

le regard de l’âme, je vois, dans la salle à manger que je connais bien,

originale comme tout l’appartement, comme la maîtresse du logis

elle-même, je vois Maud habillée ainsi qu’elle sait le faire, qui cause

avec Max, qui lui sourit, qui l’enveloppe de la flamme caressante de ses

yeux voilés.

Je la vois comme si elle était vraiment là, appuyant, du mouvement que

je sais bien, son menton sur ses mains croisées où luisent les bagues;

ses bras nus jusqu’au coude; leur pâleur veloutée faisant songer aux

fleurs des magnolias...

Sans doute, le dîner fini, ils ont passé dans son petit salon, tout

imprégné de cette senteur rare et violente dont elle-même est toujours

enveloppée. Et il me semble qu’un étau me meurtrit le cœur. Pourtant je

ne dis rien. Machinalement, je roule mon anneau de mariage autour de mon

doigt...

Je ne regarde pas Max; et cependant, je vois que son visage est pensif.

On dirait qu’il va parler; puis qu’il hésite à le faire...

Alors, encore une fois, les mots que j’ai déjà prononcés tout à l’heure

m’échappent:

--Tu as quelque chose à me dire, Max?

Il secoue les épaules, ainsi qu’il laisserait tomber un fardeau; et il

me caresse de son sourire câlin:

--Ce que j’aurais à te dire, si ce n’était une vérité trop connue de

toi, mon amour, c’est que personne au monde ne vaut et ne peut être pour

moi ma Mireille!

--Pas même Maud?

Les mots ont jailli à la façon d’un torrent qui culbute une digue.

Heureusement, d’instinct, j’ai pu parler sur un ton tout naturel.

Max a un geste d’impatience... presque violent, sans souci de Jean qui,

son petit nez en l’air, nous contemple bouche bée.

--Pourquoi parler de Maud?... Près de toi, elle n’existe pas!

Il est sincère, je le sens. Et cela m’est si bon que, soudain apaisée,

je m’abandonne toute à la douceur de la certitude que son accent jette

en moi. Il me semble qu’un poids est tombé de sur mon cœur qu’il

oppressait. De nouveau, la forêt me paraît un éden enchanté, embaumé par

la jeune verdure, le soleil, le bois gonflé de sève! Et je passe une

journée incomparable. Mère est à Paris; et Fontainebleau est à nous

deux, mon Max et moi... Le Max que je voudrais toujours trouver en lui!

Paris, 30 mai.

Tantôt j’ai rencontré Maud que je n’avais pas revue depuis mon retour de

Fontainebleau. Et, à ma grande surprise, elle a eu, presque, le

mouvement de continuer sa route, quoiqu’elle m’eût aperçue. Mais nous

étions si près l’une de l’autre que, sans doute, elle s’est rendu compte

qu’elle aurait ainsi un air de me fuir, tout à fait bizarre; et elle

s’est arrêtée.

Elle était dans ses jours de beauté, sous sa capeline de paille; les

yeux allongés par un cerne de bistre doré; sa peau laiteuse, à peine un

peu rose aux joues, avivée par l’éclat sanglant des lèvres. Et je ne

sais pourquoi, la pensée m’a traversé le cerveau que je n’aurais pas

voulu que Max la vît ainsi.

Avait-elle ce visage quand, l’autre soir, il a dîné seul avec elle?... A

cette interrogation, qui était soudain montée des profondeurs de mon

âme, personne ne répondra, ni lui, ni elle... Je ne saurai jamais.

Et cet inconnu m’est pénible... Il est si aisément séduit, mon Max; et

Maud n’est soucieuse que de son caprice. Elle le dit; et hélas! je crois

que c’est vrai... De plus en plus, elle est incapable de renoncer à ce

qui la tente...

Je sentais sur mes lèvres de folles et inutiles questions qu’un sursaut

de raison m’a fait taire. Et j’ai remarqué simplement, me remettant à

marcher près d’elle, car toutes deux nous suivions un instant la même

direction:

--Tous les jours, Maud, j’attendais ta visite. Pourquoi donc m’as-tu

délaissée? Tu étais sortie quand j’ai passé chez toi, après mon retour

de Fontainebleau.

Elle a eu un geste d’épaules.

--J’ai été une vraie Benoiton, ces temps-ci! Tu le sais, il y a des

périodes où la solitude me devient intolérable... Et aussi mon logis

silencieux et vide... Dans ces moments-là, je n’ai plus qu’une idée,

sortir, voir beaucoup de monde, pour ne pas penser!...

Sans réfléchir, inquiète pour elle, j’ai dit:

--Ma pauvre Maud!... Prends garde d’en venir ainsi à gâcher ta vie!...

--Qu’importe?... Et qu’est-ce que cela peut te faire, ce que je

deviendrai!

--Maud, tu es mon amie, la chère petite amie de mon enfance... Je ne

pourrais accepter que tu sois malheureuse par ta faute!

Elle a eu un tressaillement si vif que j’en suis restée stupéfaite. Son

visage était devenu couleur de neige; même les lèvres avaient perdu leur

éclat. La voix assombrie, elle a murmuré avec une sorte d’amertume

railleuse:

--Tu es trop bonne, Mireille! Ne t’occupe pas de moi, cela vaudra mieux

pour nous deux. Laisse-moi gaspiller ma vie comme je l’entends et comme

je peux. Au revoir!

Nous étions au bout de la rue. Elle ne m’a pas même tendu la main; et,

détournée brusquement, elle a traversé la chaussée.

Depuis ce jour-là, je ne l’ai pas revue. J’en ai fait l’observation à

Max qui m’a répondu d’un ton bref et impatient:

--Ne t’inquiète pas d’elle!... Ce n’est pas une société pour toi.

Je l’ai regardé, presque indignée:

--Max, tu sais bien qu’elle est mon amie de toujours! Je ne pourrais

l’oublier, même si elle me délaissait!

--Ne l’oublie pas, soit... Mais ne la mêle pas à ta vie! A l’heure

actuelle, étant données vos situations réciproques, il est préférable

que vous ne vous voyiez pas... Du moins, que ce soit aussi peu que

possible!

Le ton de Max, sa décision, m’étaient incompréhensibles. Mais son accent

était si absolu que, habituée à toujours lui obéir, je ne discute

pas--pour l’instant, du moins--sa déclaration imprévue.

Lui, d’ailleurs, n’insiste pas. Et, à son exemple, je me tais sur cette

situation nouvelle qu’il prétend établir entre Maud et moi.

Mais, pas une seconde je n’ai eu la pensée que je pourrais, sans plus de

motifs, abandonner cette amie qui m’est chère, telle qu’elle est, avec

ses défauts et son charme capricieux.

Le Feu sous la Cendre · 第 12 / 59 题