«Un corps sans âme», ai-je écrit ces jours-ci. Erreur que le temps qui
fuit me révèle. Est-ce l’influence de la paix émanant de la belle forêt
silencieuse, tout embaumée de verdure fraîche et chaude de soleil, qui,
tout à coup, a ressuscité en moi l’âme de jadis. Une âme que j’avais
oubliée... Une âme pensive qui cherche les profondeurs, consciente qu’il
y a plus et mieux que la vie papillotante et vide!... à laquelle je
m’abandonne depuis quatre ans.
Pendant mes flâneries solitaires dans les allées où, à travers le réseau
des branches, le soleil lance des flèches de lumière, je me prends à
réfléchir, comme je ne l’ai guère fait depuis quatre ans dans notre
existence d’amour et de plaisir.
Ah! que cette atmosphère semble l’élément même de Max!
Quel appétit il a, dont je suis effrayée parfois, de savourer les
multiples goûts de la vie!... Oui, effrayée!
Lui suffirai-je toujours?... En ce moment, j’en ai l’intuition
décevante, il supporte aisément notre séparation pour laquelle il trouve
force distractions... Alors que moi, sans sa présence, je sens mon cœur
pareil à un enfant perdu dans un désert...
Oh! l’avoir, dans ce calme où nous serions l’un à l’autre, sans qu’il
m’échappe, à tout moment, mon _flirt_ époux. L’avoir ici, ce serait,
pour moi, la réalisation d’un rêve divin...
Pour moi! Mais lui, mon Max, qui ne comprend la forêt que pour y chasser
ou galoper à cheval, il trouverait vite insipides, je le crains, mes
grandes allées désertes et soupirerait après l’asphalte de ses
boulevards.
Ah! pourquoi donc ne suis-je pas... ne puis-je être comme lui? Pourquoi
la sévérité involontaire et soudaine, avec laquelle je me prends à juger
mon existence?... Pourquoi ce désir dont j’ai déjà entendu l’appel,
d’une vie plus haute? Désir dont je suis presque épouvantée; car j’ai la
conviction, qu’en cette période de notre jeunesse, Max, mon cher
compagnon, ne le partagerait pas, ni même le comprendrait.
Je me souviens... Quelquefois, dans des instants de lassitude, il m’est
arrivé de trahir mon impression sur l’emploi que nous faisons de nos
heures. Il m’a regardée, si franchement stupéfait que, malgré moi, je me
suis mise à rire... Et pourtant une espèce d’angoisse m’avait serré le
cœur, de sentir combien sur certains points nous sommes loin l’un de
l’autre...
Il m’a prise dans ses bras et m’a dit avec un effroi comique:
--Mireille, ma délicieuse Mireille, ne deviens pas une petite Minerve,
je t’en supplie! Qu’est-ce que je ferais alors, moi, humble mortel,
incapable de grimper, encore plus de me soutenir, sur les sommets!...
Reste seulement une adorable amante, ma Mireille.
Il était si convaincu, sous son accent de badinage, que je n’ai pas
insisté. J’avais bien compris que, à l’heure présente, il ne peut me
donner un bonheur autre que celui qui m’est accordé depuis notre
mariage,--le bonheur que j’avais souhaité d’ailleurs...