--Hors de Paris, toutes les résidences se valent pour moi!... Mais cela
me fera du bien, évidemment, d’être un peu au vert!
--Mon pauvre papa!... Vous avez la villégiature résignée!... Je vous en
supplie, dès que la Bretagne vous deviendra trop à charge,
abandonnez-moi, sans scrupule. Je resterai facilement ici avec mes
poussins. Il faudra bien qu’un jour ou l’autre, je m’habitue à ne
compter que sur moi-même...
--Le plus tard possible, ma chérie, dit M. Dabrovine, avec une douceur
dans sa voix un peu brève.
Et son regard se posa, plein d’une compassion tendre, sur cette femme si
jeune--elle avait à peine vingt-quatre ans--que la guerre avait faite
veuve, près de dix-neuf mois plus tôt.
D’un geste d’affection, Mireille effleura la main de son père, de ses
doigts minces, que, seul, l’anneau de mariage enserrait, avec la grosse
perle des fiançailles.
--Je sais que vous me gâtez toujours... autant que lorsque j’étais
enfant. Mère, êtes-vous bien installée?... Votre chambre vous
plaît-elle?
--Oui... elle est assez grande... Elle donne sur la place où est
l’église. Je vois des arbres... des passants... C’est très gentil...
--Tant mieux, maman, si vous êtes satisfaite!
Mireille, connaissant les goûts mondains de sa mère, son besoin de
société, ses habitudes d’élégance et de confort, s’était effrayée de la
voir résolue à venir aussi passer le mois d’août sur la tranquille plage
bretonne où elle-même cherchait l’apaisante solitude.
Elle avait tenté de l’en dissuader. Mais Mᵐᵉ Dabrovine avait été, de
vieille date, habituée, par un mari très épris et fier de sa beauté, à
faire toujours ce qu’elle avait décidé; et il était dans ses vues
actuelles de ne pas laisser sans elle Mireille et ses deux petits: Jean,
un garçonnet de six ans bientôt, et le bébé, Françoise, dite France, née
pendant la guerre, après la mort du père.
Aussi, elle était venue à Carantec, sans écouter aucune objection;
quitte à en repartir et à en faire repartir les siens, si l’ennui l’y
prenait.
C’est pourquoi Mireille eût bien préféré aller seule à la mer. Mais
c’était là chose impossible à laisser même soupçonner; et elle avait,
délicatement, tu son désir. D’ailleurs, par nature, elle se livrait peu;
et son malheur avait encore avivé ce besoin inné de silence sur
elle-même. Elle redoutait si fort les consolations banales, les vaines
lamentations, les sympathies où il entrait beaucoup de curiosité! En
silence, elle prétendait souffrir.
Toute à sa favorable impression d’arrivée, Mᵐᵉ Dabrovine poursuivait,
son regard expérimenté enveloppant les hôtes de la vaste salle:
--La société de l’hôtel paraît très bien composée... J’ai remarqué
plusieurs femmes vraiment chic... En somme, si ton frère a enfin son
congé de convalescence, il me semble que dans ce joli trou, notre mois
de mer pourra s’écouler agréablement, avec les relations que nous y
avons... Ton père y a rencontré, tantôt, un de ses collègues du Conseil
d’État, un homme charmant, le baron de Survières...
--J’en suis contente pour lui! Vous n’avez pas de lettre de Bernard,
aujourd’hui, maman?
--Non, rien... Mais dans son mot d’hier, il disait que sa sortie de
l’hôpital était imminente, sa blessure, prétend-il, étant bien
cicatrisée.
--Mais il doit «prétendre» justement, remarqua M. Dabrovine, puisque,
par bonheur! l’éclat d’obus ne l’a atteint que d’une façon légère.
--C’est pourquoi j’en suis arrivée à bénir la blessure qui a sorti, un
moment, mon cher grand de la fournaise et va me procurer sa présence
durant quelques semaines! s’exclama Mᵐᵉ Dabrovine, avec tant de
conviction que son mari se mit à rire.
--Ah! Gabrielle, que vous avez donc peu l’âme romaine!
--Vous pouvez dire que je ne l’ai pas du tout... Ces tueries me font
horreur!... Autant que les belles phrases sur la gloire de ceux qui
pérorent bien à l’abri du danger!... Je ne songe qu’à la paix... Peu
m’importe en quelles conditions... Si elle dépendait de moi...
--Chut!... chut! intervint M. Dabrovine avec une indulgence ironique un
peu.
Il était habitué à ces sorties; mais il ne les supportait que dans le
huis clos; et, pour détourner le cours périlleux de la conversation, il
dit à Mireille qui, distraitement, entendait les diatribes de sa mère:
--Nous ne parlons que de nous... Mais toi, ma chérie, es-tu contente de
ton gîte?
--Oh! oui. De ma chambre, j’ai une admirable vue de pleine mer...
Celle-là même que je souhaitais tant retrouver...
Elle ne poursuivit pas et ses dents nacrées mordirent les lèvres,
coupables d’avoir laissé échapper l’inutile confidence, que ne
relevèrent ni son père ni sa mère, craignant d’effleurer sa blessure.
En effet, deux ans plus tôt, pendant une permission de son mari, alors
au Dépôt, en Bretagne, elle était arrivée à Carantec au hasard d’une
excursion sur la côte bretonne; et elle en avait gardé un si lumineux
souvenir qu’après son malheur, longtemps, il lui avait semblé que jamais
plus elle n’y pourrait revenir seule...
Et cependant, voici que cet été, volontairement, elle s’y retrouvait;
amenée par le mystérieux besoin, ardent comme une soif, d’y revivre ce
passé, que l’impitoyable fuite des jours refoulait déjà, si loin
derrière elle...
Donc, sous l’égide de ses parents, elle était arrivée le matin même à
Carantec; et toute la journée s’était passée en installation. Elle
n’était pas logée dans l’hôtel, car elle avait voulu plus de
tranquillité pour ses petits et plus de liberté pour elle-même; mais
dans une grande villa, dressée au milieu d’un jardin un peu fruste, d’où
la vue enveloppait un immense horizon de mer et de rochers fauves.
Elle avait hâte de se retrouver chez elle; et cependant, sans en
témoigner rien, elle attendait, le dîner fini, que M. Dabrovine eût
achevé de prendre son café. Mais son regard tomba sur Jean qui
commençait à s’agiter sur sa chaise; et alors, elle dit, se tournant
vers sa mère:
--Maman, je vous demande la permission de vous quitter; il faut que je
conduise coucher ce jeune personnage!
--Certes oui, chérie... Va vite... Tu viendras ensuite nous retrouver...
--Pas ce soir. Je me reposerai aussi de notre nuit de voyage. Bonsoir,
mère.
Elle se levait, et ses lèvres se posèrent sur le front sans ride de Mᵐᵉ
Dabrovine.
Vers elle, les regards glissèrent, où luisait une curiosité sympathique
et admirative. Partout, Mireille Noris éveillait cette même impression;
et constamment, elle était qualifiée de «créature délicieuse». «Une
Tanagra!» disaient les connaisseurs; et, en effet, l’harmonieuse finesse
du visage et de la silhouette rappelait le type grec de certaines femmes
d’Arles,--dont sa famille maternelle était originaire,--Arles, jadis
colonie phocéenne.
Elle était svelte, pas très grande, avec de souples cheveux noirs,
moirés de larges ondes; la peau d’une pâleur chaude que heurtaient le
rouge éclatant--sans artifice--des lèvres, la ligne sombre des cils.
La main du petit garçon dans la sienne, elle traversa la salle où le
reflet du couchant rosait la blancheur des nappes.
Indifférent, son regard effleurait les visages étrangers qui se levaient
vers elle, touchante dans sa robe de deuil dont les doigts de Jean
intimidé serraient les plis...
Elle sortit de l’hôtel et se trouva sur la place où se dressait
l’église. Seuls, à cette heure de dîner général, dans les hôtels et les
villas, y passaient des promeneurs attardés, ou les fervents du coucher
de soleil qui se hâtaient pour aller contempler, sur la plage et sur la
falaise, la féerie du ciel en flammes, derrière les clochers aigus de
Roscoff, et le Creitzker de Saint-Pol de Léon.
Jean bondit de plaisir en se trouvant dehors; et, avide de mouvement, il
lâcha la main de sa mère et se mit à courir devant elle, comme un
chevreau qui s’échappe. La brise les enveloppait d’une senteur saline. A
pleines lèvres, Mireille l’aspira; et son être jeune tressaillit d’une
sorte d’allégresse.
Vraiment, pour quelques minutes, elle oubliait la misère de sa vie
dévastée, désormais sans avenir; elle ne sentait plus le regret
douloureux, pareil à un cilice, qui enserrait son cœur; le regret des
joies finies, de la chère présence à jamais perdue...
Une seconde, ses lèvres tressaillirent au souffle vif qui les frôlait
et, instinctivement, elle murmura:
--C’est bon!... Que c’est bon!
Avec ivresse, ses yeux contemplaient la mer violette, striée d’or, le
ciel limpide, où, vers l’ouest, flambaient les dernières lueurs de la
fête du couchant.
Mais Jean accourait... Et le charme brisé, elle sentit s’abattre sur
elle le poids meurtrissant de sa solitude. Comme un choc fait jaillir
l’eau en gerbe, la réalité heurtant sa fragile jouissance ouvrait la
source vive des souvenirs.
Deux ans plus tôt, avec son mari, le soir, ainsi, ils avaient marché sur
cette lande qu’aujourd’hui elle traversait seule... Comment, alors,
pouvait-elle avoir cette confiance aveugle qu’il lui reviendrait; que,
la tempête passée, ensemble, ils reprendraient la vie d’amour, soudain
bouleversée par la guerre!...
Ah! qu’ils étaient gais, elle s’en souvenait bien, le premier soir où
ils étaient arrivés dans le pays qui les ravissait; d’autant plus gais
que la permission de Max commençait!...
Et alors, elle murmura, obéissant à son habitude tendre de lui parler
comme si, même invisible, il pouvait encore l’entendre:
--Oh! Max, mon Max, que c’est cruel d’être ici sans toi!...
C’était cruel... Et pourtant, tout le jour, elle avait pu causer,
sourire... Elle pouvait jouir, en tout son être, de la beauté de ce
crépuscule d’été... Sa douleur ne l’écrasait plus au point de la rendre
étrangère à tout ce qui n’était pas cette douleur... Quelle révolte elle
éprouvait à en sentir s’atténuer la torture... Et à cela, elle ne
pouvait rien! rien!
--Maman, laissez-moi encore courir, pria, près d’elle, la voix
enfantine. Vous avez repris ma main et vous la tenez si serrée!...
Elle tressaillit. Puis, l’accent un peu assourdi, elle dit tendrement:
--Tu courras demain, Jean. Ce soir, il faut aller dormir. Je suis sûre
que France le fait déjà... Voici notre maison, nous sommes arrivés.
En effet, devant eux, la villa se découpait toute blanche, au milieu du
grand jardin d’où montait la senteur des œillets qui foisonnaient dans
les massifs de la pelouse.
Mireille gravit le perron et entra. L’Anglaise, qui était la gouvernante
des enfants, apparut au bruit des pas sur les dalles du vestibule.
Mireille demanda:
--Bébé dort?
--Oui, madame. Nounou est près d’elle.
--Bien, je vais la voir. Emmenez vite Jean coucher.
--Maman, vous allez venir m’embrasser, n’est-ce pas?
--Mais bien sûr, mon chéri... Sauve-toi pour te reposer et aller jouer
de bonne heure sur la plage, demain matin.
--Si je dors, la nuit sera plus vite finie?
--_Come, quickly! Make haste, master Jean_, répétait l’Anglaise.
--_Yes... yes... I am coming!_ Bonne nuit, maman chérie.
En tourbillon, il se précipitait sur sa mère, cherchant à attirer le
doux visage qui lui souriait. Puis il disparut, entraîné par la
gouvernante. Son pas bondissant fit sonner le bois du parquet, tandis
que Mireille entrait dans la chambre où reposait le bébé.
La nourrice rangeait devant une armoire ouverte. Mireille s’approcha du
berceau et écarta le rideau de tulle. Penchée, elle regarda la figure
menue, où, obstinément, elle cherchait les traits du père qui n’avait
pas vu naître cette petite; et ses yeux étaient graves et passionnés...
Elle effleura la menotte abandonnée sur le drap. Puis elle passa chez
Jean qui, allongé sous sa couverture, déjà presque endormi, releva
cependant sa tête bouclée.
--Maman, j’ai très sommeil et vous ne veniez pas!... Mais je ne voulais
pas dormir avant de vous avoir embrassée, une fois pour moi et...
Ici, la voix claire se fit sérieuse, inconsciemment:
--...et une autre, pour papa.
La mère répondit, elle aussi, par un double baiser.
Tous les soirs, c’était ainsi. Mais ce soir-là, lourd de souvenirs, ne
semblait pas, à Mireille, pareil aux autres. Le mot innocent du petit
garçon réveillait des visions du passé, dans ce même Carantec; des
baisers ardents donnés par le jeune époux que grisait l’ivresse de la
réunion si longtemps désirée...
Et sa voix tremblait un peu quand elle répondit, soulevant les boucles
du front:
--Bonsoir, mon Jean... Voici le baiser de papa, et voici le mien. Dors
maintenant.
Déjà, les paupières se fermaient. Alors Mireille pénétra dans la pièce
voisine, sa propre chambre. Les deux fenêtres en étaient grandes
ouvertes; et, dans le double cadre, surgit un paysage de rêve. Sous une
lueur d’un bleu transparent, le jardin s’allongeait; puis, plus bas, en
un cercle immense, le pays breton, de grêles bouquets d’arbres, la lande
sur les falaises, piquée d’ajoncs et de bruyères, dominant la mer,
moirée de nappes lumineuses par le disque d’or pâle qui montait dans le
ciel.
La brise souleva, autour du front, les cheveux de Mireille qui s’était
approchée de la fenêtre.
Maintenant qu’elle était seule, son courage l’abandonnait; et si forte
devenait, en son cœur, la soif de se rapprocher de l’époux disparu, que,
brusquement, elle quitta la fenêtre et, sans réfléchir, d’un élan
instinctif, elle prit le large portefeuille que, jamais, elle ne
laissait derrière elle; parce qu’il contenait les feuillets où, fidèle à
une habitude de jeune fille, elle avait noté, au hasard de ses
impressions, l’histoire de sa vie de femme.
Ainsi, elle pouvait, dans son désastre, retrouver les jours de joie qui,
quelques années, avaient été sa part...
Mais avec quelle âme différente de son âme actuelle elle avait écrit ces
pages!... Comme une petite sœur joyeusement frivole, lui apparaissait
la jeune fille, même l’épouse amoureuse qu’elle avait été, et qui
jamais ne serait plus...
Cette Mireille-là s’était effacée devant la Mireille écrasée, des
premiers jours de la guerre; puis révoltée contre l’épreuve; la Mireille
que dévorait l’incessante inquiétude qui la tenait éveillée des nuits
entières et qu’elle avait pu supporter seulement en se donnant toute à
une mission d’infirmière, acceptée à Pau où ses parents l’avaient
entraînée, dans la panique de septembre 1914.
Mais ce qu’elle voulait éperdument, en sa veillée de souvenir, c’était
retrouver Max vivant; le compagnon charmant avec lequel, pendant quatre
années, elle avait savouré le goût grisant de leur bonheur...
Devant elle, sur la table à écrire, il y avait son image; celle d’un
beau garçon, aux yeux rieurs et câlins, d’allure très élégante sous
l’uniforme; l’air d’un être que la vie enchante, fort d’une foi
insouciante dans l’avenir...
En bas du cadre était attachée la croix de guerre, remise à la jeune
femme toute tachée par les éclaboussures de sang; et, devant le
portrait, des fleurs, comme devant un autel...
Quand, jadis, ils s’étaient connus, elle n’était encore qu’une gamine
tout près de ses seize ans,--lui en avait dix-neuf,--avec laquelle il
faisait de gaies parties de tennis, de pêche; des promenades, durant les
mois d’été où la villégiature de leurs deux familles sur une même plage,
en des propriétés voisines, les rapprochait; comme l’hiver, la vie
mondaine les réunissait très souvent.
Chaque jour, il s’éprenait davantage de sa délicieuse petite amie; et
elle, si ignorante fût-elle encore de l’amour, sentait bien le
rayonnement de cette flamme qui s’avivait près d’elle et pour elle.
Avant même qu’elle eût entendu les paroles d’aveu, elle avait compris la
merveilleuse vérité; et son cœur de fillette était devenu un vrai cœur
de femme, avide de donner autant que de recevoir.
Soudain, un soir de bal, alors qu’au lieu de danser ils s’étaient
réfugiés, pour causer, dans un petit salon que le hasard faisait presque
solitaire, il avait laissé son secret lui échapper, parce qu’il la
voyait si exquise qu’il avait peur qu’un autre ne la lui enlevât.
Et elle avait répondu sans coquetterie, avec toute son âme.
Mais la sagesse de leurs familles les ayant déclarés «encore deux
enfants», des mois avaient dû s’écouler avant que leur rêve pût se
réaliser. Seulement quatre années avant la guerre avaient été unis «les
deux gosses», comme familièrement les appelait M. Dabrovine.
Les doigts de Mireille tremblaient en ouvrant au hasard un cahier,--le
premier... Et ses yeux tombèrent sur une date qui arrêta son regard.