11 mars.

Aujourd’hui mon anniversaire. J’ai dix-huit ans. Que suis-je à cette

heure?

Extérieurement, une vive et rieuse créature, ardente à tous les plaisirs

qu’elle goûte avec une avidité gourmande.

Tant et si bien, que beaucoup de gens ne se doutent guère qu’avec la

même fougue, je m’intéresse à ce que je lis...--et tout ce que je peux,

je le lis!--à ce qu’on m’apprend--et mon cerveau est insatiable!--à tout

ce que je vois de beau, de curieux, de neuf pour mes ignorances de

petite fille...

Il me semble que je suis bonne amie, pas trop médisante; intransigeante,

je l’avoue, pour ce qui est sincérité, à un point gênant même; car je

suis incapable d’articuler un mot qui n’est pas ma pensée vraie...

J’adore tout ce qui est art; mais je n’ai moi-même aucun talent digne de

ce nom. La musique que je fais n’est bonne que pour moi-même. Je

travaille ma voix seulement parce que j’ai reçu de mère la formelle

promesse que jamais le public ne m’entendrait... Et le reste à

l’avenant!... C’est un régal pour moi de me réciter des vers; et je suis

sûre qu’alors, comme je les _sens_, je les dis bien. Mais je serais

incapable d’en articuler à peu près convenablement, si je me savais

écoutée.

Ce besoin que j’éprouve, si vif, de demeurer dans ma coquille, est-ce

donc de l’égoïsme, comme mon grand frère Bernard le prétend? Pour me

taquiner, j’espère. Mère me reproche de vivre «porte close». Pourtant,

il me semble, qu’à tous, je me prête autant que je puis leur être bonne

à quelque chose.

Mais, c’est vrai, je n’ouvre mon cœur qu’à de rares élus dont la

tendresse m’y invite... Non, certes, par dédain ou résolution; mais

parce qu’il m’est impossible de laisser pénétrer les passants dans le

sanctuaire où vit, retirée, la vraie Mireille;--celle qui possède des

trésors pour qui lui paraît les mériter.

Et ce quelqu’un est là, bien près... A l’aube de mes dix-huit ans, je

l’aperçois, dressé en pleine lumière devant mon horizon,--l’ami de ma

toute jeunesse. Qu’il me tende la main, et je laisse tomber la mienne;

sans que, ainsi, j’obéisse à ma volonté, à ma sagesse, à un choix

raisonné, je le comprends bien! Mais parce qu’il est _Lui_!

Ce qui me trouble un peu, c’est que je sais bien qu’il ne me connaît

guère... Car, c’est étrange, je lui parle très peu de moi. Peut-être, un

jour viendra, où, sur son désir, je lui ouvrirai, large, le sanctuaire

dont il deviendra la divinité. Mais à cette heure, il ne soupçonne pas

en moi, je m’en aperçois bien, une Mireille différente de sa rieuse

petite amie; une Mireille plus mystique que pieuse, exigeante sur la

valeur de ceux qu’elle aime, qui se reproche de ne pas valoir plus...

Si je lui confiais ce regret, il me répondrait tout de suite, je

l’entends:

--Valoir plus!... Mais telle que vous êtes, pour moi, vous êtes l’élue.

C’est une chose étrange, mais j’ai la foi absolue qu’il nous sera donné

d’être à jamais l’un à l’autre.

Et l’attente même de ce bonheur m’est une telle douceur, que, par

moments, je me demande... stupidement! si le demain qui approche pourra

être meilleur que mon présent...

Le Feu sous la Cendre · 第 5 / 59 题