Aujourd’hui mon anniversaire. J’ai dix-huit ans. Que suis-je à cette
heure?
Extérieurement, une vive et rieuse créature, ardente à tous les plaisirs
qu’elle goûte avec une avidité gourmande.
Tant et si bien, que beaucoup de gens ne se doutent guère qu’avec la
même fougue, je m’intéresse à ce que je lis...--et tout ce que je peux,
je le lis!--à ce qu’on m’apprend--et mon cerveau est insatiable!--à tout
ce que je vois de beau, de curieux, de neuf pour mes ignorances de
petite fille...
Il me semble que je suis bonne amie, pas trop médisante; intransigeante,
je l’avoue, pour ce qui est sincérité, à un point gênant même; car je
suis incapable d’articuler un mot qui n’est pas ma pensée vraie...
J’adore tout ce qui est art; mais je n’ai moi-même aucun talent digne de
ce nom. La musique que je fais n’est bonne que pour moi-même. Je
travaille ma voix seulement parce que j’ai reçu de mère la formelle
promesse que jamais le public ne m’entendrait... Et le reste à
l’avenant!... C’est un régal pour moi de me réciter des vers; et je suis
sûre qu’alors, comme je les _sens_, je les dis bien. Mais je serais
incapable d’en articuler à peu près convenablement, si je me savais
écoutée.
Ce besoin que j’éprouve, si vif, de demeurer dans ma coquille, est-ce
donc de l’égoïsme, comme mon grand frère Bernard le prétend? Pour me
taquiner, j’espère. Mère me reproche de vivre «porte close». Pourtant,
il me semble, qu’à tous, je me prête autant que je puis leur être bonne
à quelque chose.
Mais, c’est vrai, je n’ouvre mon cœur qu’à de rares élus dont la
tendresse m’y invite... Non, certes, par dédain ou résolution; mais
parce qu’il m’est impossible de laisser pénétrer les passants dans le
sanctuaire où vit, retirée, la vraie Mireille;--celle qui possède des
trésors pour qui lui paraît les mériter.
Et ce quelqu’un est là, bien près... A l’aube de mes dix-huit ans, je
l’aperçois, dressé en pleine lumière devant mon horizon,--l’ami de ma
toute jeunesse. Qu’il me tende la main, et je laisse tomber la mienne;
sans que, ainsi, j’obéisse à ma volonté, à ma sagesse, à un choix
raisonné, je le comprends bien! Mais parce qu’il est _Lui_!
Ce qui me trouble un peu, c’est que je sais bien qu’il ne me connaît
guère... Car, c’est étrange, je lui parle très peu de moi. Peut-être, un
jour viendra, où, sur son désir, je lui ouvrirai, large, le sanctuaire
dont il deviendra la divinité. Mais à cette heure, il ne soupçonne pas
en moi, je m’en aperçois bien, une Mireille différente de sa rieuse
petite amie; une Mireille plus mystique que pieuse, exigeante sur la
valeur de ceux qu’elle aime, qui se reproche de ne pas valoir plus...
Si je lui confiais ce regret, il me répondrait tout de suite, je
l’entends:
--Valoir plus!... Mais telle que vous êtes, pour moi, vous êtes l’élue.
C’est une chose étrange, mais j’ai la foi absolue qu’il nous sera donné
d’être à jamais l’un à l’autre.
Et l’attente même de ce bonheur m’est une telle douceur, que, par
moments, je me demande... stupidement! si le demain qui approche pourra
être meilleur que mon présent...