Young prouva bientôt qu'il était aussi habile administrateur que

chef résolu. Cartes et plans furent dessinés, l'emplacement de la

nouvelle cité choisi, les fermes à l'entour réparties et alloties

proportionnellement au rang de chacun. Le marchand put reprendre son

commerce, l'artisan son travail. Dans la ville, les rues et les places

se formèrent comme par enchantement. Dans la campagne, on planta des

haies, on défricha, on sema, si bien que l'été suivant vit tout le pays

doré par les moissons jaunissantes. Tout prospérait dans cette étrange

colonie. Mais avant tout le grand temple, dont on avait jeté les

fondations au centre de la ville, s'élevait de jour en jour davantage.

Depuis la première heure du jour jusqu'à la nuit le bruit du marteau et

le grincement de la scie ne cessaient pas un instant autour du monument

que les émigrants élevaient à la gloire de Celui qui leur avait fait

traverser sains et saufs de si grands périls.

Les deux voyageurs égarés, John Ferrier et l'enfant qu'on regardait

maintenant comme sa fille, avaient accompagné les Mormons jusqu'au

terme de leur exode. La petite Lucy avait été commodément installée

dans le chariot du vieux Stangerson, en compagnie des trois femmes

du Mormon et de son fils, solide garçon de douze ans, déjà plein de

hardiesse et de résolution. Elle s'était bientôt remise du coup que

lui avait porté la mort de sa mère,--à cet âge on oublie si vite!--et

elle était devenue l'enfant gâtée des femmes; aussi s'accommoda-t-elle

facilement de cette nouvelle vie dans une maison roulante recouverte de

toile. De son côté, Ferrier s'était remis de ses privations et il se

révéla comme un compagnon utile et un chasseur infatigable. Il gagna

même si bien l'estime de tous, qu'une fois arrivés au terme de leurs

pérégrinations, les chefs décidèrent d'un commun accord que le lot de

Ferrier serait compris parmi les plus vastes et les plus fertiles, en

dehors, bien entendu, des terrains alloués à Young lui-même et aux

quatre principaux Anciens, Stangerson, Kemball, Johnston et Drebber.

Sur son nouveau domaine John Ferrier éleva d'abord une simple hutte de

bois, mais solidement construite. Puis d'année en année il l'agrandit

et l'arrangea si bien qu'il sut la transformer en villa spacieuse.

C'était un homme éminemment pratique, doué d'une grande persévérance

et très adroit de ses mains. Sa constitution de fer lui permettait de

travailler du matin au soir. Aussi il améliora ses terres de telle

sorte que tout ce qui était à lui prospéra rapidement d'une façon

merveilleuse. Au bout de trois ans il avait réussi bien mieux que tous

ses voisins; au bout de six, il se trouva à l'aise; au bout de neuf

il était devenu riche et, au bout de douze, il n'y avait pas dans

tout Salt Lake City plus de cinq à six richards qui pussent rivaliser

avec lui. Des bords de la grande mer intérieure jusqu'aux lointaines

montagnes de Wahsatch, pas un nom n'était plus honorablement connu que

celui de John Ferrier.

Sur un point cependant, mais sur celui-là seul, il est vrai, il

éveillait la susceptibilité de ses coreligionnaires.--Conseils et

arguments, tout était venu échouer contre son inflexible volonté quand

on avait voulu le décider à se pourvoir de femmes à l'exemple de ses

compagnons. Jamais il ne consentit à motiver un refus si formel; il

se contenta de persister dans sa détermination avec l'obstination la

plus inébranlable. Les uns l'accusèrent de tiédeur pour sa religion

d'adoption, d'autres d'avarice, ajoutant qu'il craignait de se voir

entraîné à de trop grandes dépenses. D'autres encore parlaient d'une

vieille histoire d'amour et d'une jeune fille blonde des rives de

l'Atlantique qui serait morte pour lui de langueur et de désespoir.

Quoi qu'il en fût, Ferrier restait un célibataire endurci. D'ailleurs,

sur tous les autres points, il se conformait à la religion de la

nouvelle colonie et se fit ainsi, malgré tout, la réputation d'un homme

très ferme et très orthodoxe dans sa foi.

Lucy Ferrier grandit dans la cabane de son père adoptif, l'assistant

dans tout ce qu'il entreprenait. L'air vivifiant des montagnes,

l'odeur balsamique des pins, suppléaient aux soins absents d'une mère.

Chaque année la vit grandir et se fortifier, tandis que ses joues

devenaient plus fraîches et plus roses, son pas plus ferme et plus

élastique. Plus d'un passant, en suivant la route qui longeait la ferme

de Ferrier, sentait son vieux cœur se réchauffer à des pensées qu'il

croyait endormies depuis longtemps, soit qu'il vît cette silhouette

élégante trottiner dans les champs, soit qu'il rencontrât la jeune

fille maniant avec l'aisance et la grâce d'une vraie fille de l'Ouest,

le cheval encore presque indompté de son père. C'est ainsi que le

bouton de rose s'épanouit en fleur charmante et l'année même où le père

put se considérer comme le plus riche colon du pays, la fille offrait

de son côté le spécimen de la jeune Américaine la plus accomplie qu'il

fût possible de rencontrer d'une mer à l'autre.

Le vieux Ferrier ne fut pas le premier à s'apercevoir de cette

transformation; c'est du reste l'habitude des pères. Le changement

mystérieux qui s'opère ainsi à un moment donné est trop subtil et trop

progressif pour qu'on puisse lui assigner des dates. La jeune fille

elle-même est la dernière à s'en rendre compte, jusqu'au jour où un son

de voix ému, où le frémissement d'une main dans la sienne, font battre

son cœur et lui révèlent enfin que des sensations nouvelles et plus

fortes vont s'éveiller en elle. Cette métamorphose l'effraie bien un

peu, mais combien elle en éprouve une douce fierté! Presque toutes,

parmi les femmes, pourraient se rappeler la date exacte où un incident,

souvent futile en apparence, a fait luire à leurs yeux l'aurore d'une

vie nouvelle. C'est ainsi que dans l'existence de Lucy Ferrier survint

un événement de ce genre, moins important par lui-même que par les

suites funestes qu'il devait avoir et pour elle, et pour bien d'autres

encore.

Par une chaude matinée de juin, ceux qui s'intitulaient «les ouvriers

de la dernière heure» étaient aussi occupés que les abeilles dont ils

avaient pris la ruche pour emblème. Dans les champs comme dans les

rues, régnait le même bourdonnement produit par l'activité humaine. Sur

les chemins poudreux se succédaient de longues files de mules pesamment

chargées; toutes se dirigeaient vers l'Ouest, car la fièvre de l'or

avait éclaté en Californie et la route qui y menait traversait la cité

des Elus. On voyait aussi, tantôt des troupeaux de moutons et de bœufs

arrivant des pâturages lointains, tantôt des caravanes d'émigrants

où les hommes et les chevaux paraissaient exténués d'un trop long

voyage. Cherchant sa voie au milieu de tout ce tohu-bohu, Lucy Ferrier

galopait avec l'habileté d'une amazone consommée; l'animation de la

course colorait légèrement son teint transparent et ses longs cheveux

blonds flottaient sur ses épaules. Chargée par son père, ainsi qu'il

le faisait souvent, d'une commission pour la ville, elle se hâtait

avec toute l'insouciance de la jeunesse, ne songeant qu'à sa mission

et à la façon de la remplir. Tous ces aventuriers la contemplaient

avec stupéfaction et les Indiens eux-mêmes, malgré leur impassibilité

naturelle, se départissaient de leur calme pour admirer la beauté de la

fille des Visages pâles.

Elle allait atteindre les faubourgs de la ville, lorsque son chemin

se trouva barré par un énorme troupeau de bestiaux que poussaient

devant eux une demi-douzaine de bergers, à l'aspect sauvage. Dans

son impatience, elle essaya de dépasser cet obstacle en s'engageant

dans un espace libre. Mais à ce moment les bœufs se resserrant,

l'emprisonnèrent au milieu d'eux et elle se trouva comme portée par

ce flot mouvant d'animaux au regard farouche, aux longues cornes

acérées. Habituée à vivre au milieu du bétail, elle ne s'émut pas de

cette situation désagréable, mais elle se contentait dès qu'un vide

se produisait devant elle, d'y pousser son cheval espérant parvenir

ainsi à traverser tout le troupeau. Malheureusement, soit hasard, soit

méchanceté de la part de l'animal, un des bœufs porta un violent coup

de corne dans le flanc de son cheval. Celui-ci, affolé, pointa tout

d'un coup, en faisant entendre un hennissement de rage et de douleur,

et se mit à bondir d'une telle façon qu'il fallait toute l'habileté de

celle qui le montait pour ne pas perdre l'assiette. La situation était

des plus critiques. A chaque bond, le cheval rencontrait les cornes de

l'un des bœufs et ces piqûres répétées l'affolaient de plus en plus. La

jeune fille avait toutes les peines du monde à se maintenir en selle,

et cependant elle se rendait compte qu'une chute serait pour elle la

mort, et quelle mort! Écrasée, piétinée par cet effrayant troupeau!

Elle commençait à perdre la tête; déjà sa main se relâchait sur les

rênes, la poussière l'aveuglait, la buée qui s'élevait de tous ces

animaux pressés les uns contre les autres la prenait à la gorge.... En

désespoir de cause elle allait renoncer à lutter plus longtemps, quand

soudain une voix encourageante se fit entendre à ses côtés, et au même

instant une main brune et nerveuse, saisissant le mors de sa monture

terrifiée, la maîtrisa du coup et put l'entraîner hors du troupeau.

«J'espère, mademoiselle, que vous n'êtes pas blessée?» dit son sauveur

d'un ton respectueux.

Elle considéra un instant cette figure bronzée et énergique, puis,

faisant entendre un petit rire moqueur:

«Ah! j'ai eu bien peur, dit-elle; comment s'imaginer que quelques

vaches suffiraient pour épouvanter ainsi....

--C'est une bénédiction du ciel que vous ne soyez pas tombée», reprit

son compagnon d'un air sérieux.

C'était un jeune homme d'une taille élevée, à l'aspect plutôt sauvage,

monté sur un fort cheval rouan, vêtu, comme un chasseur, de vêtements

grossiers et portant un long fusil en bandoulière.

«Je gage que vous êtes la fille de John Ferrier, continua-t-il, je vous

ai vue sortir à cheval de chez lui. En rentrant, demandez-lui donc s'il

se souvient de Jefferson Hope, de Saint-Louis. Si c'est bien le Ferrier

que je crois, mon père et lui ont été très liés.

--Ne voulez-vous pas venir vous renseigner vous-même auprès de lui?»

insinua Lucy timidement.

Le jeune homme parut ravi de cette offre et dans ses yeux sombres une

lueur s'alluma.

«Volontiers, dit-il, mais depuis deux mois nous courons la montagne

et nous ne sommes guère en tenue de visite. Il faudra que Ferrier me

prenne comme je suis.

--Il vous doit, comme moi, un beau cierge, répondit-elle, car il

m'adore. Si ces maudites vaches m'avaient écrasée, il ne s'en serait

jamais consolé.

--Ni moi non plus, dit son compagnon.

--Vous, je ne vois pas trop ce que cela aurait pu vous faire, vous

n'êtes même pas un de nos amis.»

La figure sereine du jeune chasseur se rembrunit tellement à cette

remarque que Lucy Ferrier éclata de rire.

«Allons, ce n'est pas ce que je voulais dire, reprit-elle, bien sûr

que vous êtes un ami, il faut venir nous voir. Seulement laissez-moi

continuer mon chemin, ou sans cela mon père ne voudra plus me confier

ses commissions pour la ville.--Au revoir.

--Adieu», répondit-il en enlevant son large sombrero, et en s'inclinant

sur la petite main qu'on lui tendait.

Lucy tourna son cheval, le cingla d'un coup de cravache et partit comme

un trait en soulevant un nuage de poussière.

Le jeune Jefferson continua sa route avec ses compagnons, mais il resta

sombre et taciturne. Tous ces hommes venaient de prospecter dans les

monts Nevada à la recherche de mines d'argent et ils arrivaient à Salt

Lake City, espérant y trouver les capitaux nécessaires pour exploiter

les filons découverts.--Jusqu'alors Jefferson s'était montré aussi

ardent au gain que les autres, mais cet incident inattendu allait

changer le cours de ses idées. La vue de cette blonde jeune fille,

franche et saine comme les brises qui viennent caresser la Sierra,

avait remué jusqu'au plus profond ce cœur sauvage et passionné. En la

voyant s'évanouir dans le lointain, il comprit qu'un changement se

produisait dans sa vie et que désormais ni mines d'argent, ni rien au

monde, ne pourrait rivaliser à ses yeux avec les sensations nouvelles

qui venaient de l'assaillir. Ce n'était plus un enfant capable de

subir tout d'un coup les atteintes d'une passion déraisonnée; c'était

un homme au vouloir bien trempé, au caractère dominateur, et ce qui

se manifestait ainsi chez lui, était un amour vrai, fier, sauvage.

Jusqu'alors tout ce qu'il avait entrepris lui avait réussi. Aussi,

jura-t-il, dans le plus profond de son cœur, de mettre tous ses

efforts, toute sa persévérance à triompher, dans cette lutte d'un

nouveau genre, des obstacles qui pourraient se présenter. Dans la

soirée Jefferson Hope alla faire sa première visite à John Ferrier.

Puis il y retourna si souvent qu'il devint bientôt un des habitués de

la ferme. Depuis douze ans, John, emprisonné dans sa vallée, absorbé

par son travail, n'avait guère prêté l'oreille aux nouvelles du

monde extérieur. Jefferson Hope l'initia donc à tout ce qui pouvait

l'intéresser et ses récits savaient captiver la fille aussi bien que

le père. Il avait été pionnier en Californie et racontait d'étranges

histoires sur les fortunes faites ou défaites en quelques mois

dans ce pays de fièvre et d'aventures. Tour à tour il avait encore

été chasseur d'Indiens, trappeur, prospecteur de mines, éleveur de

bestiaux.--Partout où il y avait eu chance de courir des aventures

hasardeuses, Jefferson Hope s'y était trouvé. Bientôt le vieux fermier

en fit son hôte de prédilection et ne cessa de prôner ses mérites.

Dans ce cas-là, Lucy se taisait; mais ses joues légèrement colorées,

ses yeux brillants et joyeux, montraient clairement que son jeune cœur

ne lui appartenait déjà plus. Son brave homme de père pouvait ne pas

apercevoir ces symptômes significatifs, mais l'élu de son affection ne

s'y trompait pas.

Un soir d'été, un temps de galop l'avait amené devant la grille du

vieux Ferrier; après avoir attaché à un barreau les rênes de sa

monture, il s'avança dans l'allée à la rencontre de Lucy qui, l'ayant

aperçu, venait au-devant de lui.

«Je pars, Lucy», dit-il, en prenant ses deux mains dans les siennes et

en la regardant tendrement dans les yeux. «Je ne veux pas vous demander

de venir avec moi maintenant, mais, à mon retour, serez-vous prête à me

suivre?

--Et à quand votre retour? demanda-t-elle en rougissant, quoique avec

un sourire.

--Je reviendrai au plus tard dans deux mois et alors, ma chérie, je

vous réclamerai comme mon bien. Qui pourrait tenter de nous séparer?

--Et mon père? demanda-t-elle.

--Il m'a donné son consentement à condition que l'affaire des mines

tourne bien. Je n'ai aucune crainte de ce côté.

--Ah! alors si vous et mon père avez tout arrangé, je n'ai plus rien à

dire, murmura-t-elle, en appuyant sa tête sur la large poitrine de son

ami.

--Dieu soit loué! reprit celui-ci d'une voix émue, tout en se baissant

pour l'embrasser, voilà donc qui est décidé. Mais plus je resterai et

plus il me semblera dur de partir; mes compagnons m'attendent dans le

défilé; adieu, mon amour, adieu, dans deux mois, vous me reverrez.»

Il s'arracha alors à son étreinte et sautant sur son cheval partit au

grand galop, sans même retourner la tête, comme s'il craignait qu'un

seul coup d'œil, jeté sur ce qu'il laissait derrière lui, pût suffire à

ébranler sa résolution.

La jeune fille resta appuyée contre la grille, le suivant du regard

jusqu'à ce qu'il eût disparu; puis elle rentra lentement chez elle.

C'était à ce moment la fille la plus heureuse de tout l'Utah.

CHAPITRE III

LE PROPHÈTE CHEZ JOHN FERRIER

Trois semaines s'étaient écoulées depuis que Jefferson Hope et ses

compagnons avaient quitté Salt Lake City. John Ferrier sentait son cœur

se briser lorsqu'il pensait au retour du jeune homme qui devait, hélas!

être le signal du départ pour sa fille d'adoption. Cependant la vue de

la gaieté et du bonheur de Lucy était le meilleur des arguments pour le

réconcilier avec la promesse donnée. Il s'était toujours formellement

juré, avec toute l'énergie dont il était capable, que pour rien au

monde sa fille n'épouserait un Mormon. Une telle union ne lui semblait

plus un mariage, mais une honte et un malheur, et quelles que fussent

ses idées sur le reste de la doctrine, c'était là un point sur lequel

il demeurait intraitable. Mais il lui fallait renfermer soigneusement

en lui-même de pareilles pensées, car à cette époque, dans le pays des

Saints, il était bien dangereux d'exprimer une opinion qui ne fût pas

orthodoxe.

Oui, c'était dangereux, si dangereux même que les plus pieux osaient

à peine échanger à voix basse leurs idées religieuses, de peur qu'une

parole tombée de leurs lèvres ne fût mal interprétée et ne leur

valût un prompt châtiment. Les victimes étaient maintenant devenues

persécuteurs à leur tour, et quels persécuteurs! Ni l'Inquisition de

Séville, ni la Sainte-Wehme d'Allemagne, ni les sociétés secrètes

d'Italie n'avaient, par leurs sombres machinations, étendu sur l'Europe

un voile plus terrible que le sombre nuage qui recouvrait l'Utah.

Invisible et mystérieuse comme elle était, cette organisation se

faisait doublement redouter. Elle paraissait tout savoir, tout pouvoir,

et cependant jamais on ne la voyait, jamais on ne l'entendait se

manifester. L'homme qui tentait d'engager la lutte contre l'Église,

disparaissait un beau jour et personne ne savait, ni où il était allé,

ni ce qu'il était devenu. C'était en vain que sa femme et ses enfants

l'attendaient à la maison, jamais plus il ne revenait révéler ce qui

s'était passé entre lui et le tribunal secret. Un mot dit à la légère,

un acte inconsidéré, et l'imprudent était supprimé sans que personne

pût percer le mystère de cette puissance terrible, suspendue sur la

tête de tous. Comment s'étonner que ces hommes dominés par la terreur

n'osassent, même pas au sein du désert, se murmurer entre eux les

doutes qui les oppressaient?

Au début, ce pouvoir vague et terrifiant ne s'étendait que sur les

révoltés qui après avoir embrassé la religion des Mormons voulaient

ensuite soit la dénaturer, soit l'abandonner. Bientôt cependant le

champ des persécutions s'agrandit. Le nombre de femmes adultes avait

diminué dans la colonie et devant une population féminine insuffisante,

l'obligation de la polygamie devenait une doctrine stérile. On commença

alors à entendre circuler d'étranges rumeurs; on parlait d'émigrants

assassinés, de campements pillés dans des régions où cependant les

Indiens n'avaient jamais paru. De nouvelles femmes vinrent peupler les

harems des Anciens, des femmes brisées par la douleur et par les larmes

et sur les traits desquelles se reflétaient tous les symptômes d'une

horreur inexprimable.

Des voyageurs attardés dans les montagnes racontaient qu'ils avaient vu

défiler dans les ténèbres, d'un pas furtif et silencieux, des hommes

armés et masqués. Ces récits, ces rumeurs, prirent bientôt un corps;

et, à force d'être confirmés cent fois, firent comprendre ce qui en

était. Aujourd'hui encore dans les fermes solitaires de l'Ouest, parlez

de la bande des Danites ou des Anges de la Vengeance et ces mots

sonneront comme des noms sinistres et de redoutable augure.

Lorsqu'on commença à connaître mieux cette organisation dont les

effets étaient si effrayants, la terreur qu'elle inspira ne fit que

s'accroître au lieu de diminuer. Personne ne savait quels étaient les

membres de cette association implacable; leurs noms, le nombre des

auteurs ou des complices des meurtres et des crimes, commis au nom de

la religion, restaient ensevelis dans le plus profond mystère. Avait-on

un ami? On ne pouvait lui confier ni ses craintes, ni ses appréciations

sur le Prophète, ou sur la mission qu'il s'était donnée, car celui-là

même peut-être serait le terrible exécuteur des hautes œuvres, qui

viendrait, dans l'ombre de la nuit, exercer avec le fer et avec le

feu la plus effroyable répression. Chacun se défiait de son voisin et

jamais une parole n'était échangée sur ce sujet dont les esprits et les

cœurs étaient cependant sans cesse préoccupés.

Par une belle matinée, où John Ferrier se préparait à faire sa tournée

dans les champs, le loquet de sa grille se mit à grincer et, de la

fenêtre, il aperçut un homme entre deux âges, aux cheveux dorés, à la

stature imposante, qui s'avançait dans l'allée. Son cœur ne fit qu'un

saut dans sa poitrine; il venait de reconnaître l'illustre Brigham

Young lui-même. Plein d'angoisse, car une pareille visite ne pouvait

rien présager de bon, le vieillard courut à sa rencontre pour le

saluer respectueusement; mais le grand chef des Mormons ne reçut que

froidement cet hommage et suivit Ferrier dans le salon sans que sa

figure se départît de la sévérité la plus rigide.

«Frère Ferrier», dit-il, en s'asseyant et en laissant filtrer à travers

ses cils décolorés un regard perçant, «Frère Ferrier, les vrais

croyants se sont, je crois, montrés bons pour vous. Nous vous avons

ramassé à moitié mort de faim dans le désert, nous avons partagé notre

pain avec vous, nous vous avons conduit sain et sauf dans la vallée

d'élection, nous vous avons donné des terres et nous vous avons permis

d'édifier votre fortune sous notre protection. Tout cela est-il exact?

--C'est exact, répondit John Ferrier.

--En retour, qu'avons-nous exigé? Une seule chose: que vous embrassiez

la vraie foi et que vous vous conformiez en tout à nos préceptes. Vous

nous l'aviez bien promis et cependant, si la rumeur publique dit vrai,

vous ne l'avez pas fait!

--Et en quoi ne l'ai-je pas fait? s'écria Ferrier en levant les bras au

ciel. N'ai-je pas versé ma part au fonds commun? Ne suis-je pas allé

fidèlement au temple? N'ai-je pas....

--Où sont vos femmes? interrompit Young, en jetant un regard autour de

lui. Faites-les entrer que je puisse les saluer.

--C'est vrai, je ne me suis pas marié, répondit Ferrier, mais le nombre

de femmes était restreint et bien des frères avaient plus de droits que

moi pour en demander, puisque je n'étais pas seul. N'avais-je pas pour

m'assister ma fille avec moi?

--C'est de cette fille que je veux vous entretenir, reprit le chef des

Mormons. Elle a crû en force et en beauté et elle est devenue la fleur

d'Utah; plusieurs, et des premiers d'entre nous, ont jeté les yeux sur

elle.»

John Ferrier étouffa un sourd gémissement.

«Certaines rumeurs courent sur son compte, rumeurs auxquelles je

voudrais ne pas ajouter foi; on prétend qu'elle serait promise à un

gentil. J'espère que ce n'est là qu'un commérage de langues oiseuses.

Que dit en effet le 13e commandement dans le code du bienheureux Joseph

Smith? «Chaque fille de la vraie foi devra devenir l'épouse d'un élu,

car si elle choisissait un gentil elle commettrait le plus grand des

péchés.» Il est donc impossible que vous, qui appartenez à la vraie

foi, vous puissiez consentir à la voir ainsi transgressée par votre

fille.»

John Ferrier ne répondit pas, mais il se mit à tordre nerveusement son

fouet de chasse entre ses mains.

«Voici donc l'occasion de mettre votre foi à l'épreuve; c'est ainsi

qu'il en a été décidé dans le conseil sacré des Quatre. Votre fille

est jeune, et nous ne voulons pas voir cette jeune tête s'unir à des

cheveux déjà gris, de même que nous consentons à ce qu'elle puisse,

dans une certaine mesure, faire elle même son choix. Chaque Ancien a

un troupeau[1] considérable; mais nos enfants doivent également être

pourvus. Stangerson et Drebber ont chacun un fils; au foyer de l'un

comme au foyer de l'autre, votre fille sera la bienvenue. Qu'elle

choisisse entre les deux. Ils sont jeunes, riches, ils sont de vrais

croyants.... Quelle est votre réponse?»

[1] Heber E. Remball, dans un de ses sermons, fait allusion à

ses 100 femmes en les appelant son troupeau de génisses.

Ferrier, les sourcils froncés, demeura muet quelques instants. «Vous

nous accorderez un peu de temps, dit-il enfin. Ma fille est si jeune,

c'est à peine si elle a atteint l'âge de se marier.

--Elle aura un mois pour se décider, prononça Young en se levant. Mais,

ce temps écoulé, il faudra qu'elle nous donne une réponse.»

Il était déjà sur le seuil de la porte, lorsque soudain se retournant

le visage courroucé, les yeux étincelants: «Si vous et votre fille,

Ferrier, tentiez malgré votre impuissance, de lutter contre la volonté

des quatre Saints, il vaudrait mieux pour vous que vos ossements

fussent en train de blanchir maintenant sur le versant de la Sierra

Blanca.» Et brandissant sa main dans un geste menaçant, il s'éloigna,

faisant crier sous ses pas pesants, le gravier de l'allée.

Un crime étrange · 第 7 / 11 段