entrée en matière il emploierait vis-à-vis de sa fille, lorsqu'il
sentit sur son bras la pression d'une main petite et douce, et levant
les yeux il aperçut Lucy devant lui. Rien qu'à voir sa pâleur et la
terreur empreinte sur ses traits, il comprit qu'elle avait tout entendu.
«Je ne l'ai pas fait exprès, dit-elle, en réponse à son regard, car
sa voix résonnait dans toute la maison! Oh! mon père, mon bon père,
qu'allons-nous devenir?
--Ne te tourmente pas, répondit-il, en l'attirant à lui et en caressant
de sa main large et rugueuse la blonde chevelure de l'enfant, nous
trouverons bien un moyen d'en sortir. Tu ne sens pas diminuer la
sympathie pour notre voyageur, n'est-il pas vrai?»
Un sanglot, accompagné d'une pression de la main fut l'unique réponse.
«Non, non, je sais bien que non, reprit-il; d'ailleurs je ne le désire
guère. C'est un brave garçon et un bon chrétien, ce que ne sont
guère les gens d'ici malgré toutes leurs simagrées de prières et de
sermons. Écoute, il y a demain un convoi qui part pour Nevada, je vais
m'arranger pour lui envoyer un message qui lui fera connaître l'impasse
dans laquelle nous nous trouvons. Si je juge bien, ce jeune homme
arrivera ici, plus rapide que le télégraphe.»
A ces mots Lucy sourit à travers ses larmes.
«Quand il sera là, dit-elle, il nous indiquera le meilleur parti à
prendre. Mais c'est pour toi que je tremble, mon père chéri. Elles
sont si terribles, si terribles, ces histoires qu'on entend raconter
sur ceux qui résistent au Prophète, il leur arrive toujours une si
horrible catastrophe.
--Mais nous n'avons pas encore commencé à lui résister! répondit le
père. Il sera bien temps de se garer de l'orage lorsque nous en serons
là et nous avons un mois entier devant nous; il est vrai qu'ensuite il
sera peut-être sage de disparaître du beau pays d'Utah.
--Quitter l'Utah?
--C'est bien là mon intention.
--Et la ferme?
--Nous allons tâcher de faire rentrer le plus d'argent possible et nous
abandonnerons le reste. A vrai dire, Lucy, ce n'est pas la première
fois que je songe à agir ainsi; je n'aime pas beaucoup à ce qu'on
fasse joujou avec moi comme ce Prophète de malheur fait avec tous les
bonshommes d'ici. Je suis, moi, un fils de la libre Amérique et tout
cela me change trop. Ce n'est pas à mon âge qu'on apprend à faire des
grimaces et si ce vieux vient encore rôder par ici, il pourra bien être
reçu par une bonne charge de chevrotines.
--Mais on s'opposera à notre départ! objecta la jeune fille.
--Attendons l'arrivée de Jefferson et nous saurons bien nous en tirer.
En attendant ne te tracasse pas, ma mignonne, et ne rougis pas trop
tes yeux, ou sans cela c'est à moi qu'il s'en prendra. Il n'y a pas
grand'chose à redouter, va, et nous ne courons aucun vrai danger.»
Malgré l'air rassuré qu'avait pris John Ferrier pour prononcer ces
paroles réconfortantes, sa fille ne put s'empêcher de remarquer le soin
inusité qu'il mit ce soir-là à verrouiller les portes et l'attention
avec laquelle il nettoya d'abord, puis chargea ensuite le vieux fusil
de munition, suspendu dans sa chambre.
CHAPITRE IV
LA FUITE
Le matin qui suivit son entrevue avec le Prophète des Mormons, J.
Ferrier se rendit à Salt Lake City et remit à l'ami qui devait partir
pour les montagnes de Nevada la missive destinée à Jefferson Hope. Il
racontait au jeune homme le danger terrible qui les menaçait et lui
disait combien son retour serait nécessaire. Une fois cela fait, il se
sentit délivré d'une partie de ses craintes et rentra chez lui le cœur
plus léger.
En approchant de la ferme il fut très étonné de voir deux chevaux
attachés de chaque côté de la grille, mais sa surprise augmenta encore
en trouvant deux jeunes gens installés dans son salon. L'un, à la
figure longue et pâle, se tenait renversé dans un fauteuil à bascule,
les pieds appuyés sur le haut du poêle. L'autre, chez lequel un cou
de taureau s'harmonisait parfaitement avec la grossièreté des traits,
était campé devant la fenêtre, les deux mains dans les poches, et
sifflait une chanson populaire. Tous deux saluèrent Ferrier d'un
signe de tête et celui qui se prélassait dans le fauteuil entama la
conversation en ces termes:
«Peut-être ne nous connaissez-vous pas? Mon compagnon est le fils de
l'Ancien Drebber, et moi je suis Joseph Stangerson. Tous deux nous
avons voyagé avec vous dans le désert lorsque le Seigneur a daigné
étendre sa main sur vous et vous faire entrer dans le troupeau de ses
brebis fidèles.
--De même qu'il fera rentrer toutes les nations au bercail à l'heure
qu'il aura choisie, reprit l'autre d'une voix nasillarde. La meule ne
broie que lentement, mais elle broie bien.»
John Ferrier s'inclina froidement. Il savait maintenant à quoi s'en
tenir sur cette visite.
«Nous sommes venus, continua Stangerson, sur l'avis de nos pères vous
demander la main de votre fille. Choisissez, elle et vous, entre nous
deux; mais comme je n'ai que quatre femmes, tandis que frère Drebber
ici présent en a sept, il me semble que c'est ma demande qui doit être
le plus favorablement accueillie.
--Non, non, frère Stangerson, s'écria l'autre. Il ne s'agit pas de
savoir combien de femmes nous avons, mais combien nous pouvons en
entretenir. Mon père m'a abandonné ses moulins, et je suis le plus
riche de nous deux.
--Mais mon avenir est plus brillant que le vôtre, repartit l'autre
avec chaleur. Quand le Seigneur rappellera à lui mon père, j'aurai
sa tannerie et sa fabrique de cuirs. De plus je suis votre aîné et
j'occupe dans l'Église une situation plus élevée.
--Ce sera donc à la jeune fille à se prononcer, reprit le jeune
Drebber, en se regardant avec complaisance dans la glace. Nous nous en
rapporterons à sa décision.»
Pendant tout ce dialogue, John Ferrier, plein d'une rage contenue,
était resté sur le seuil de la porte, se tenant à quatre pour ne pas
casser son fouet de chasse sur le dos de ses deux visiteurs.
«Écoutez bien, dit-il enfin, en faisant un pas vers eux. Quand ma fille
vous demandera elle-même de venir, je consentirai à vous recevoir, mais
jusque-là, tournez-moi les talons et que je ne vous voie plus.»
Les deux jeunes Mormons sursautèrent stupéfaits. Pour eux cette
rivalité qu'ils venaient d'exposer était le plus grand honneur qui
pût être fait au père aussi bien qu'à la jeune fille, objet de leur
recherche.
«Il y a deux manières de sortir d'ici, cria Ferrier, par la porte ou
par la fenêtre. Choisissez.»
Cette figure bronzée était si terrible, ces mains osseuses si
menaçantes, que les visiteurs jugèrent bon d'opérer une prompte
retraite. Le vieux fermier les suivit jusqu'à la porte.
«Vous me ferez savoir, dès que vous serez d'accord, quel est celui de
vous deux qui doit devenir mon gendre, leur dit-il d'un ton de moquerie.
--Il vous en cuira pour tout cela, hurla Stangerson, blanc de rage.
Vous avez porté un défi au Prophète et au conseil des Quatre. Vous vous
en repentirez jusqu'à la fin de vos jours.
--La main du Seigneur s'appesantira sur vous, reprit le jeune Drebber.
Il se lèvera pour vous châtier.
--Alors je vais prendre les devants», s'écria Ferrier furieux et déjà
il s'élançait pour saisir son fusil, lorsque Lucy accourut et l'arrêta
en le prenant par le bras. Avant qu'il ait pu lui échapper, le galop
des chevaux se fit entendre sur la route et lui apprit que les deux
Mormons étaient désormais hors d'atteinte.
«Les cafards! les misérables! s'écria Ferrier, en essuyant la sueur qui
coulait de son front. J'aimerais mieux te voir morte, mon enfant, que
la femme de l'un d'eux.
--Et moi aussi, mon père, répondit-elle avec calme, mais Jefferson sera
bientôt ici.
--Oui, je l'espère, et le plus tôt sera le mieux; car nous ne savons
pas ce qu'ils sont capables d'inventer maintenant.»
Il était en effet grand temps qu'un homme de bon conseil pût venir
apporter un secours efficace au vieux fermier et à sa fille adoptive.
Depuis les débuts de la colonie, jamais personne ne s'était permis
de méconnaître d'une façon aussi formelle l'autorité des Anciens. Si
des fautes bien moindres avaient été châtiées par eux avec la dernière
rigueur, qu'allaient-ils faire devant une pareille rébellion? Ni
richesse, ni position acquise ne pouvait plaider en faveur du coupable.
Bien d'autres possesseurs d'un renom ou d'une situation équivalente
avaient disparu un beau jour et l'Église avait hérité de tous leurs
biens. Malgré sa bravoure, les dangers vagues et mal définis que
Ferrier sentait planer sur lui, le remplissaient de terreur. Il aurait
bravé en face et sans sourciller un péril connu, mais l'incertitude
l'affolait. Devant sa fille cependant, il dissimula ses craintes et
affecta de n'attacher que peu d'importance à tout cela. Mais Lucy, avec
la pénétration que lui donnait son affection filiale, comprit qu'il
n'était guère rassuré.
Il pensait bien recevoir de Young, soit un message, soit des
remontrances verbales; si son attente ne fut pas complètement déçue,
jamais toutefois il n'aurait pu deviner de quelle manière allait se
manifester l'intervention du Prophète. Le lendemain matin, en effet,
quelle ne fut pas sa surprise en trouvant, à son réveil, un petit carré
de papier épinglé sur la couverture de son lit juste au-dessus de sa
poitrine. On y voyait écrit en grosses lettres:
«29 jours encore vous restent pour vous décider, mais ensuite....»
Un pareil avertissement était plus effrayant qu'aucune menace. Comment
avait-il pu lui être signifié jusque dans sa chambre? C'était ce qui
inquiétait Ferrier tout en l'intriguant cruellement; ses serviteurs en
effet couchaient dans les dépendances, et toutes les portes, toutes
les fenêtres de la maison avaient été solidement verrouillées. Il
déchira soigneusement ce papier et n'en parla pas à sa fille, mais cet
incident le glaça d'épouvante. Les vingt-neuf jours en question étaient
évidemment le complément du mois accordé par Young. Quelle force, quel
courage pouvaient prévaloir contre un ennemi si puissant qui se servait
d'armes aussi mystérieuses? La main qui avait épinglé ce chiffon de
papier aurait aussi bien pu le frapper en plein cœur sans qu'on ait
jamais su à qui elle appartenait.
Le lendemain matin, il reçut un choc plus violent encore. Lucy et lui
s'étaient mis à table pour déjeuner, lorsque tout à coup la jeune fille
poussa un cri de surprise en montrant du doigt le plafond: au centre
était inscrit au charbon le chiffre 28. Pour elle ce chiffre restait
inintelligible et ne lui révélait rien. Mais cette nuit-là le vieux
Ferrier ne se coucha pas et monta la garde, son fusil entre les jambes.
Bien qu'il n'eût rien vu, rien entendu, le lendemain matin un énorme
«27» se dessinait sur l'extérieur de la porte.
Chaque jour pareil fait se renouvela; chaque matin Ferrier put
constater que ses invisibles ennemis continuaient à tenir les comptes,
en marquant, d'une façon bien apparente, le nombre de jours qui restait
encore pour compléter le mois de grâce qu'on lui avait octroyé. Tantôt
le chiffre fatal apparaissait sur le mur, tantôt il était écrit par
terre, parfois encore on trouvait de petites affiches collées sur la
grille du jardin. Et, malgré toute sa vigilance, jamais Ferrier ne
put découvrir d'où provenaient ces avertissements journaliers. A leur
aspect, il sentait une terreur presque superstitieuse l'envahir. Il
devenait tout à la fois inquiet et agité, et l'on voyait se refléter
dans ses yeux l'expression douloureuse d'un cerf aux abois. Un seul
espoir lui restait encore, l'arrivée du jeune chasseur de la Nevada.
Les vingt jours de grâce s'étaient changés en quinze, les quinze
n'étaient plus que dix et cependant aucune nouvelle de l'absent n'était
parvenue à la ferme. Chaque fois qu'un cavalier passait sur la route,
chaque fois qu'un conducteur excitait son attelage, le vieux fermier se
précipitait à la grille, espérant que ses vœux étaient enfin exaucés. A
la fin, lorsqu'il vit le chiffre 5 remplacé par un 4, le 4 par un 3, il
perdit courage et renonça à tout espoir de salut. Abandonné à lui-même
et ignorant comme il l'était de la région montagneuse qui entourait
la colonie, il se rendait compte de son impuissance. Les routes les
plus fréquentées étaient strictement surveillées et si bien gardées
que personne ne pouvait y passer sans un ordre signé du Conseil.
De quelque manière qu'il envisageât la situation il lui semblait
impossible d'éviter la catastrophe suspendue sur sa tête. Et cependant
la résolution du vieillard ne chancela jamais; plutôt la mort que de
consentir à ce qu'il regardait comme le déshonneur de sa fille.
Un soir, assis seul dans sa demeure, il réfléchissait encore à la
terrible position dans laquelle il se trouvait et cherchait vainement
un moyen d'en sortir. A l'aube du même jour, c'était le numéro 2 qui
était apparu, inscrit sur le mur de la maison; le lendemain serait
donc le dernier jour du délai qui lui avait été accordé. Qu'allait-il
arriver alors? Toutes sortes de pensées vagues et effrayantes se
heurtaient dans son cerveau. Que deviendrait sa fille quand il n'y
serait plus? N'y avait-il aucun moyen de traverser les mailles du
filet qu'il sentait se resserrer autour de lui? En constatant son
impuissance, il laissa tomber sa tête sur la table et se mit à
sangloter.
Mais soudain dans le silence un bruit se fit entendre. Qu'était-ce
donc? A la porte un léger grattement, très distinct cependant,
troublait le calme de la nuit. Ferrier se glissa dans l'antichambre
pour écouter plus attentivement. Le bruit s'interrompit quelques
instants, puis reprit de la même façon mystérieuse. Évidemment
quelqu'un frappait doucement sur un des panneaux de la porte.
Était-ce quelque assassin venu dans la nuit pour accomplir les ordres
sanguinaires du tribunal secret, ou bien quelque agent signalant par
le chiffre fatal l'aurore du dernier jour de grâce? Cette incertitude
énervante fit passer un tel frisson dans les veines du vieillard que,
préférant à ces angoisses une mort immédiate, il bondit en avant, tira
le verrou et ouvrit brusquement la porte.
A l'extérieur tout était silencieux et tranquille. La nuit
resplendissait sereine et les étoiles brillaient au firmament. La vue
s'étendait jusqu'à la barrière qui limitait le jardin, mais ni dans
l'enclos, ni sur la route, n'apparaissait aucun être humain. Avec un
soupir de soulagement Ferrier examinait les environs, lorsque tout à
coup ayant regardé à ses pieds, il fut stupéfait d'y voir un homme
étendu tout de son long, la face contre terre. Cette vue lui produisit
un tel effet qu'il fut obligé de s'appuyer contre le mur et de porter
la main à sa gorge pour étouffer le cri qu'il allait pousser. Il
s'imagina d'abord que quelque blessé ou quelque mourant s'était traîné
jusque-là, lorsque soudain, il vit l'homme ramper sur le sol et glisser
dans l'antichambre avec la rapidité silencieuse du serpent; puis une
fois dans la maison, il sauta sur ses pieds, ferma la porte et exhiba
aux yeux stupéfaits du fermier le visage fier et résolu de Jefferson
Hope.
«Bonté divine, exhala John Ferrier, quelle peur vous m'avez faite! Mais
pourquoi vous introduire ici de cette façon?
--Donnez-moi à manger, dit l'autre, d'une voix rauque. Je n'ai rien eu
à me mettre sous la dent depuis quarante-huit heures.» Il se jeta sur
la viande froide et le pain qui restaient encore du souper de son hôte
et se mit à dévorer en conscience.... «Lucy va-t-elle toujours bien?
demanda-t-il, après avoir assouvi sa première faim.
--Oui, répondit le père, elle ignore les dangers que nous courons.
--C'est bon. La maison est surveillée de tous les côtés; voilà pourquoi
j'ai rampé jusqu'ici. Ils peuvent être aussi malins qu'ils voudront,
ils ne le sont pas encore assez pour déjouer les ruses d'un chasseur
d'antilopes.»
Depuis l'arrivée d'un tel allié, John Ferrier se sentait devenir un
autre homme. Il saisit la main bronzée du jeune homme et la serra
cordialement. «On peut être fier de vous, dit-il. Peu de gens auraient
consenti à venir ainsi partager nos dangers et nos peines.
--Vous dites vrai, père, répondit le jeune chasseur. Je vous estime
bien, mais si vous étiez seul dans l'embarras, je crois que j'y
regarderais à deux fois avant de me fourrer dans un pareil guêpier.
C'est pour Lucy que je suis ici et avant qu'il lui arrive malheur, il
faudra qu'il y ait un Hope de moins dans l'Utah.
--Qu'allons-nous faire?
--Demain est le dernier jour qu'ils vous ont laissé et si nous
n'agissons pas ce soir, tout est perdu. J'ai une mule et deux chevaux
qui nous attendent dans le ravin de l'Aigle. Combien d'argent avez-vous?
--Deux mille dollars en or et cinq mille en billets.
--C'est suffisant. J'en ai autant de mon côté. Il faut que nous
atteignions Carson-City par les montagnes; mais vous feriez bien de
réveiller Lucy. Nous avons de la chance que les domestiques ne couchent
pas dans la maison.»
Pendant que Ferrier allait prévenir sa fille du voyage qu'ils étaient
sur le point d'entreprendre, Jefferson Hope fit un petit paquet de tout
ce qu'il put trouver en fait de provisions de bouche et remplit d'eau
une jarre de grès, sachant par expérience combien, dans la montagne,
les puits étaient rares et distants les uns des autres. A peine ses
préparatifs étaient-ils terminés, que le fermier et sa fille revinrent
tout prêts à se mettre en route. Quelque tendre que fût la rencontre
entre les deux amoureux ils abrégèrent leurs épanchements; car les
minutes étaient précieuses et il leur restait beaucoup à faire.
«Il faut partir sur l'heure», dit Jefferson Hope, sur un ton bas mais
résolu comme quelqu'un qui, tout en se rendant bien compte du danger,
a d'avance cuirassé son cœur. «Devant et derrière, les approches sont
gardées mais avec des précautions nous pourrons nous échapper par une
fenêtre de côté et prendre ensuite à travers champs. Une fois sur la
route nous ne sommes qu'à deux milles du ravin où attendent les chevaux
et au lever du soleil nous pourrons avoir fait la moitié du chemin dans
les montagnes.
--Et si on nous arrête?» demanda Ferrier.
Hope toucha la crosse du revolver qu'il portait à sa ceinture. «S'ils
sont trop nombreux, nous en descendrons toujours bien deux ou trois
avant d'y passer nous-mêmes», dit-il, avec un sourire sinistre.
Toutes les lumières de la maison avaient été éteintes et à travers la
fenêtre ainsi assombrie, Ferrier regarda ces terres qui avaient été
les siennes et qu'il allait abandonner pour toujours. Pourtant son
sacrifice était fait depuis longtemps et la pensée de l'honneur et
de l'avenir de sa fille l'empêchait de sentir trop douloureusement
sa ruine. Tout paraissait si calme, si heureux, depuis les arbres
frémissant dans l'ombre, jusqu'aux immenses plaines labourées dont pas
un bruit ne s'élevait, qu'on ne pouvait croire un tel paysage hanté
par l'esprit du meurtre. Et cependant, la pâleur du jeune chasseur,
l'expression sérieuse répandue sur ses traits, témoignaient bien qu'il
en avait vu assez aux abords de la maison pour savoir à quoi s'en tenir.
Ferrier avait pris le sac plein d'or et les billets de banque;
Jefferson Hope s'était chargé des menues provisions ainsi que de
l'eau, et Lucy portait un petit paquet contenant ce qu'elle possédait
de plus précieux. Ouvrant la fenêtre aussi doucement que possible,
ils attendirent le passage d'un nuage épais qui vînt obscurcir
la nuit, puis l'un derrière l'autre ils se mirent à traverser le
jardin; rampant, trébuchant, retenant avec soin leur respiration, ils
parvinrent à gagner l'abri de la haie, qu'ils voulaient longer jusqu'à
la brèche donnant dans les champs. Ils allaient l'atteindre lorsque le
jeune homme saisissant tout à coup ses deux compagnons les repoussa
violemment dans l'ombre où ils se tinrent tous les trois silencieux et
tremblants.
Élevé dans la prairie, Jefferson Hope devait à l'existence nomade
qu'il avait toujours menée une ouïe extraordinairement développée;
ce fut heureux pour les trois fugitifs; car à peine s'étaient-ils
tapis contre la haie qu'ils entendirent tout près d'eux le hululement
mélancolique d'un hibou de montagnes, auquel répondit aussitôt et à une
petite distance un cri semblable. En même temps une silhouette vague,
indécise se profila dans la brèche même et répéta ce plaintif signal
jusqu'à ce qu'un second individu apparût dans l'obscurité.
«Demain soir à minuit, dit le premier qui semblait être le chef; quand
le hibou fera entendre trois fois son appel.
--C'est bien, répondit l'autre. Faut-il prévenir frère Drebber?
--Prévenez-le, lui et les autres,... de neuf à sept.
--De sept à cinq», répéta le second personnage, et les deux silhouettes
s'éloignèrent, chacune dans une direction différente. Les dernières
paroles échangées étaient évidemment un mot de passe. Dès que le bruit
des pas se fut évanoui dans le lointain, Jefferson Hope se leva d'un
bond et aida ses compagnons à franchir la brèche, puis les guidant à
travers champs il les fit marcher aussi vite que possible soutenant la
jeune fille, ou la portant presque, lorsque les forces semblaient lui
manquer.
«Dépêchons, dépêchons, murmurait-il de temps à autre. Nous sommes à
hauteur des vedettes et tout dépend de notre célérité. Dépêchons.»
Dès qu'ils eurent atteint la grande route, ils avancèrent plus
rapidement, ils eurent la chance de ne rencontrer qu'une seule
personne, mais ils purent se glisser dans un champ avant d'être
reconnus. Près de la ville, le chasseur obliqua et s'engagea dans un
sentier étroit et malaisé qui menait dans les montagnes. Deux arêtes
sombres et dentelées se profilaient dans l'obscurité; entre les deux
s'étendait le défilé de l'Aigle où les chevaux attendaient. Avec un
instinct qui n'était jamais mis en défaut, Jefferson Hope choisissait
son chemin au milieu des blocs de rocher, ou dans le lit du torrent
desséché, jusqu'à ce que son compagnon et lui eussent enfin atteint
l'endroit retiré où, cachés par d'énormes pierres, les fidèles animaux
avaient été attachés. La jeune fille fut placée sur la mule, le vieux
Ferrier, toujours muni de son sac d'argent, enfourcha un des chevaux,
tandis que Jefferson Hope prenait l'autre. Puis ils s'engagèrent tous
les trois dans un étroit sentier qui longeait d'effrayants précipices.
Le spectacle était propre à glacer de terreur quiconque n'a pas
l'habitude de l'aspect sauvage que la nature sait revêtir parfois.
D'un côté s'élevait à plus de mille mètres un énorme rocher tout noir,
tout morne, qui semblait menacer les alentours; de longues rayures de
basalte striaient sa surface rugueuse et lui donnaient ainsi l'aspect
d'un monstre aux côtes proéminentes; de l'autre côté un affreux chaos
de rochers et de débris de toutes sortes obstruait une partie du
défilé. Au milieu était tracée la piste, mais si étroite, si mauvaise,
que non seulement on ne pouvait y passer qu'en file indienne, mais
qu'encore des cavaliers expérimentés étaient seuls capables de s'y
aventurer. Cependant, en dépit des dangers et des obstacles, les
fugitifs se sentaient le cœur plus léger, puisque chaque pas augmentait
la distance qui les séparait du pouvoir terrible et despotique devant
lequel ils fuyaient. Mais ils étaient toujours sous la juridiction
des Saints et ils ne tardèrent pas à en avoir la preuve. Ils venaient
d'atteindre la partie la plus sauvage et la plus désolée du défilé
lorsque Lucy poussa un cri d'effroi, en montrant du doigt le sommet
de la montagne. Sur un rocher qui dominait le chemin se détachait
nettement la silhouette d'une sentinelle avancée. Celle-ci les aperçut
au même instant et un «Qui vive?» tout militaire fit résonner les échos
silencieux du ravin.
«Voyageurs allant à Nevada», répondit Jefferson Hope en mettant la main
sur la carabine qui pendait à sa selle.
L'homme arma son fusil et les examina comme si cette réponse n'était
pas suffisante.
«Avec quelle autorisation? demanda-t-il.
--Avec celle des Quatre Saints», répondit Ferrier.
Son expérience des Mormons lui avait appris que c'était la plus haute
autorité qu'il pût invoquer.
«Neuf à sept, cria la sentinelle.
--Sept à cinq, riposta aussitôt Jefferson Hope, se rappelant le mot de
passe qu'il avait entendu dans le jardin.