Dans la partie centrale de l'Amérique du Nord se trouve un désert

aride, effrayant. Longtemps il a marqué la limite où venait s'arrêter

l'envahissement progressif de la civilisation. Limitée d'un côté par

les montagnes de la Sierra-Nevada, de l'autre par celles de Nébraska,

au nord par la rivière de Yellowstone et au sud par celle du Colorado,

cette région semble être le domaine de la désolation et du silence.

Son aspect n'est cependant pas toujours uniforme. De hautes montagnes

couvertes de neige y succèdent à des vallées sombres et tristes. Tantôt

des rivières au cours torrentueux se frayent un passage à travers des

gorges étroites; tantôt des plaines immenses s'étendent à perte de vue,

toutes blanches l'hiver lorsque la neige les recouvre de son linceul,

toutes grises l'été, grâce à la poussière alcaline dont elles sont

imprégnées. Mais partout, même aspect inhospitalier, même stérilité,

partout même désolation. C'est la terre du désespoir; on n'y voit pas

d'habitants. Une bande de Pawnees, ou de Peaux-Rouges, à la recherche

d'un nouveau terrain de chasse, la traverse peut-être de temps à autre,

mais les plus braves d'entre les braves ne se sentent rassurés que

lorsqu'ils quittent ces terribles plaines pour revenir à leurs prairies

habituelles. Le coyotte qui se cache dans les broussailles, le vautour

qui plane dans les airs, l'ours grizzli qui déambule gauchement à

travers les ravins et les rochers à la recherche de sa pâture, tels

sont les seuls hôtes de ces parages.

Non, il n'y a pas au monde un paysage plus mélancolique que celui de

la Sierra Blanca sur son versant méridional. A perte de vue, sans un

accident de terrain, coupée seulement çà et là par quelques buissons de

jujubiers, s'étend la plaine immense toute semée de plaques alcalines,

tandis qu'à l'horizon se profile une longue chaîne de montagnes, dont

les cimes décharnées dressent vers le ciel leurs sommets neigeux. Là,

partout la vie semble suspendue; jamais un oiseau ne raie de son vol

l'azur sombre du ciel; jamais une créature quelconque ne se meut sur

cette terre grise, et l'impression qui domine toutes les autres est

celle d'un silence intense, absolu. Tendez l'oreille: pas un son ne

troublera la désolation de ce désert sauvage; le silence, rien que le

silence, un silence qui vous glace le cœur. Mais peut-on vraiment dire

que rien ne rappelle l'existence de créatures vivantes? Si du haut de

la Sierra Blanca vous examinez la plaine, vous distinguerez une piste

qui, serpentant à travers le désert, va se perdre dans l'éloignement.

Bien des roues y ont laissé leur trace, bien des aventuriers l'ont

foulée! Çà et là des taches blanches brillent au soleil plus blanches

que le sol sur lequel elles se détachent. Approchez, regardez bien: ce

sont des ossements; les uns forts et grossiers, les autres petits et

fins, ossements de bestiaux, ossements humains. Pendant 1500 milles

cette route des sombres caravanes est ainsi jalonnée par les squelettes

qui sont tombés sur son parcours.

Le 4 mai 1847, un voyageur solitaire contemplait du haut d'un de ces

sommets ce paysage désolé. Était-ce le génie, le démon familier de ces

parages? A le voir, il était difficile de lui donner un âge: quarante

ans, soixante peut-être, on ne savait. Sa figure était maigre, ses

traits tirés; sa peau jaunie se collait comme un vieux parchemin sur

la saillie des os; des fils blancs sillonnaient la masse brune de ses

cheveux et sa barbe était toute embroussaillée; ses yeux, profondément

enfoncés dans leur orbite, jetaient une lueur singulière; enfin sa

main, crispée sur son fusil, était aussi décharnée que celle d'un

squelette. Pour se soutenir, il était obligé de s'appuyer sur son

arme et cependant sa haute taille et sa puissante ossature semblaient

révéler la force et la vigueur. Mais sa face amaigrie, ses vêtements

trop larges qui flottaient sur des membres décharnés, indiquaient trop

clairement la cause de cette apparence misérable: cet homme se mourait

de faim et de soif.

Péniblement il était descendu dans le ravin; plus péniblement encore

il avait remonté la pente opposée, dans l'espoir, hélas! superflu,

d'apercevoir du sommet de la hauteur quelque indice qui révélât la

présence de cette eau si désirée. Mais aussi loin que la vue pouvait

s'étendre, rien, pas un arbre, pas une plante indiquant une source,

une mare quelconque; l'immensité de la plaine de sel et à l'horizon

les hautes montagnes qui formaient une ceinture menaçante. C'était le

désert, tout espoir était bien perdu. En vain son œil hagard avait

sondé l'espace du nord au sud, de l'est à l'ouest. Il comprit que

c'était la fin, qu'il arrivait au terme de son voyage et que là, sur

ce rocher dénudé, il ne lui restait plus qu'à mourir. «Pourquoi pas?

murmura-l-il, en s'asseyant sous l'abri d'une pierre géante, pourquoi

pas? autant maintenant que plus tard, autant ici que dans un bon lit.»

Tout en s'asseyant il jeta à terre, en même temps que son fusil, devenu

inutile, un fardeau volumineux qu'il avait porté jusque-là sur son

épaule. C'était un gros paquet, enveloppé d'une couverture grisâtre et

trop lourd évidemment pour ce qui lui restait de forces. De ce paquet

sortit un petit cri plaintif et une figure d'enfant apparut, avec de

grands yeux brillants et effarés, tandis que deux petites mains se

crispaient convulsivement.

«Vous m'avez fait mal, dit une voix enfantine d'un ton de reproche.

--Oh! vraiment, reprit l'homme tout confus. Je ne l'ai pas fait

exprès.» Tout en parlant, il défit le châle et en sortit une petite

fille d'environ cinq ans. A ses jolis souliers, à sa gentille robe

rose, à son petit tablier blanc, on reconnaissait la sollicitude d'une

mère. L'enfant était bien pâle, mais ses bras potelés, ses jambes

encore fortes montraient qu'elle avait cependant moins souffert que son

compagnon.

«Et maintenant comment cela va-t-il?» dit l'homme avec inquiétude, en

voyant qu'elle frottait encore le haut de sa tête sous les boucles

blondes et soyeuses qui la recouvraient.

«Embrassez-moi là pour que ça ne fasse plus mal, dit-elle avec un grand

sérieux. C'est comme cela que maman faisait toujours. Où est-elle maman?

--Maman est partie. Mais je pense que tu vas bientôt la rejoindre.

--Partie? dit la petite fille. Tiens, c'est curieux, elle ne m'a pas

dit adieu; elle me disait toujours adieu lorsqu'elle allait prendre le

thé chez tante, et maintenant voilà trois jours qu'elle est partie!

Mais il fait soif, dites. Est-ce qu'il n'y a pas d'eau et puis quelque

chose à manger?

--Non, hélas! ma chérie. Un peu de patience seulement et puis tu

n'auras plus besoin de rien. Appuie ta tête sur moi, comme cela, tu

seras mieux. Quoiqu'il ne soit pas facile de causer quand on a les

lèvres racornies comme un vieux cuir desséché, je crois malgré tout,

petite, qu'il vaut mieux te dire de quoi il retourne,... mais qu'est-ce

que tu tiens donc là?

--Oh! de jolies choses, de bien jolies choses, s'écria la petite toute

joyeuse, en montrant deux fragments de mica qui brillaient au soleil.

Lorsque nous reviendrons à la maison je les donnerai à mon petit frère

Bob.

--Attends seulement un peu, et tu verras des choses bien plus jolies

encore, murmura l'homme; mais laisse-moi te parler. Tu te rappelles

lorsque nous avons quitté la rivière?

--Oh, oui!

--Eh bien! nous comptions trouver bientôt un autre cours d'eau,

seulement nous avons fait une erreur avec les compas, ou avec la carte,

ou avec je ne sais quoi; ce qu'il y a de sûr, c'est que nous ne

l'avons pas trouvé. Notre eau s'est épuisée, sauf quelques gouttes que

nous avons réservées pour toi, et puis..., et puis....

--Et puis, interrompit gravement la petite en fixant les yeux sur la

figure poussiéreuse de son compagnon, et puis, vous n'avez pas eu de

quoi vous laver.

--Non, ni de quoi boire non plus, et M. Bender a succombé le premier,

ensuite ç'a été le tour de l'Indien Pete, puis de Mme Mac Gregor et de

Johnny Hones, enfin, chérie, ta mère....

--Quoi, maman aussi est morte!» cria la petite fille, en se cachant la

tête dans son tablier pour éclater en sanglots.

«Oui, ils sont tous morts, excepté nous deux. Alors j'ai pensé que

nous avions des chances de trouver de l'eau par ici; je t'ai prise sur

mon épaule et nous sommes partis ainsi à l'aventure; je crois que nous

n'avons guère réussi et il ne nous reste plus grand espoir maintenant.

--Voulez-vous dire que nous allons mourir aussi? demanda l'enfant,

cessant brusquement de pleurer et levant vers son compagnon sa figure

inondée de larmes.

--Je crois bien que c'est là ce qui nous attend.

--Pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt? fit-elle avec un rire

joyeux. Comme vous m'avez fait peur! Du moment que nous serons morts,

nous rejoindrons maman, bien sûr.

--Oui, ma chérie, tu la rejoindras.

--Et vous aussi. Et je lui dirai combien vous avez été bon. Je parie

qu'elle viendra au-devant de nous à la porte du ciel avec une grande

cruche pleine d'eau et avec beaucoup de gâteaux de sarrasin, tout

chauds et bien grillés des deux côtés, comme Bob et moi les aimions

tant. Mais combien de temps allons-nous attendre?

--Je ne sais trop, pas bien longtemps toujours.»

Les regards de l'homme s'étaient dirigés vers l'horizon dans la

direction du nord. Sur l'azur du ciel il avait distingué trois petits

points sombres, qui grandissaient à vue d'œil en se rapprochant

rapidement. C'étaient trois grands oiseaux au plumage foncé qui

se mirent à décrire des cercles au-dessus des deux voyageurs et

finirent par se poser sur un rocher qui les surplombait. Les vautours

arrivaient, leur présence était un signe avant-coureur de mort.

«Oh! des coqs et des poules», cria la petite toute joyeuse, à la vue de

ces sinistres messagers. Et elle se mit à taper ses mains l'une contre

l'autre pour les faire lever. «Dites, est-ce que c'est Dieu qui a créé

ce pays-ci?

--Certainement c'est lui, répondit son compagnon, interloqué par cette

singulière question.

--Non, non, continua l'enfant, c'est bien lui qui a fait l'Illinois

et le Missouri, mais je parierais que c'est quelqu'un d'autre qui a

créé la contrée où nous sommes; car elle n'est pas à moitié aussi bien

faite. On y a oublié l'eau et les arbres.

--Si tu récitais un petit bout de prière? reprit l'homme timidement.

Qu'en penses-tu?

--Mais la nuit n'est pas encore venue! reprit-elle.

--Peu importe, s'il n'est pas tout à fait l'heure, je suis sûr que

le bon Dieu n'y fera pas attention. Répète donc les prières que tu

disais tous les soirs sur le chariot lorsque nous étions encore dans la

prairie.

--Pourquoi n'en dites-vous pas vous-même? demanda l'enfant en le

regardant avec des yeux étonnés.

--Je les ai oubliées, répondit-il. Je n'étais pas moitié si haut que ce

fusil, que déjà j'en avais perdu l'habitude, mais je pense qu'il n'est

jamais trop tard pour bien faire. Dis les tiennes tout haut, et je m'y

associerai et accompagnerai les réponses.

--Alors il faut vous mettre à genoux avec moi, dit-elle en étendant le

châle par terre; puis vous joindrez les mains comme ceci, et vous vous

sentirez meilleur.»

Spectacle étrange que les vautours étaient seuls à contempler! L'enfant

espiègle et le vieil aventurier étaient agenouillés côte à côte sur

l'étroite couverture. La petite tête aux joues roses et rebondies

se tournait vers le ciel pur et radieux en même temps que la figure

hâve et décharnée. Ces deux êtres si dissemblables sentaient leur

cœur s'élever d'un même élan vers cet Être suprême avec lequel ils

s'entretenaient face à face. Et les deux voix, l'une argentine et pure,

l'autre profonde et rude, s'unissaient pour implorer la miséricorde

divine. La prière finie, ils reprirent leur place à l'abri du rocher,

jusqu'à ce que l'enfant s'endormit pelotonnée sur la large poitrine de

son protecteur. Celui-ci veilla pendant quelque temps sur son sommeil,

mais à la fin la nature l'emporta. Pendant trois jours et trois nuits

il ne s'était pas accordé un instant de repos, aussi ses paupières

s'abaissèrent peu à peu sur ses yeux fatigués, sa tête se pencha de

plus en plus sur sa poitrine et la barbe grisonnante de l'homme vint se

mêler aux boucles blondes de l'enfant. Tous deux étaient abîmés dans le

même sommeil lourd et sans rêve.

Si le voyageur était resté éveillé encore quelques instants, un

singulier spectacle eût bientôt frappé ses regards. A l'extrémité de la

grande plaine de sel, au loin, tout au loin, apparut d'abord un petit

tourbillon de poussière. Très léger au début, à peine distinct même,

il grandit peu à peu de façon à former un nuage épais qui s'avançait

lentement. Mais ce nuage, d'où provenait-il? Dans une région plus

fertile, on aurait cru à la présence d'un de ces grands troupeaux de

bisons qui errent en paissant dans la prairie; seulement dans des

parages aussi désolés, une telle hypothèse était inadmissible. Lorsque

ce nuage de poussière se fut rapproché du rocher qui abritait les deux

voyageurs égarés, on put distinguer, à côté de chariots recouverts de

toile, la silhouette de cavaliers armés. C'était donc une caravane

en marche dans la direction de l'ouest. Mais combien immense! Les

premiers rangs avaient déjà atteint le pied des montagnes, que les

derniers n'étaient pas encore visibles à l'horizon. Tous ces éléments

divers, fourgons et charrettes, cavaliers et piétons, s'égrenaient d'un

bout à l'autre de l'énorme plaine. Les femmes chancelaient sous des

fardeaux trop lourds, les enfants marchaient d'un pas mal assuré, ou

montraient leurs figures curieuses sous la bâche des chariots. Certes,

ce n'étaient pas là des émigrants ordinaires, c'était plutôt un peuple

nomade, contraint par des circonstances cruelles à se mettre en quête

d'une nouvelle patrie. De toute cette masse grouillante s'élevaient

des clameurs confuses que dominaient le grincement des roues et le

hennissement des chevaux. Ce tumulte ne parvint cependant pas à tirer

de leur engourdissement les deux malheureux endormis sur le sommet du

rocher.

En tête de la colonne marchaient une vingtaine d'hommes armés de

fusils; leurs traits étaient sévères, leur visage aussi sombre que

leurs vêtements. Arrivés au bas de la falaise, ils firent halte et

tinrent brièvement conseil entre eux.

«Les puits sont sur notre droite, frères», prononça l'un d'eux. Celui

qui venait de parler était un individu au regard d'acier, aux lèvres

minces; son menton était complètement rasé, ses cheveux grisonnaient.

«A droite de la Sierra Blanca, nous tomberons sur le Rio Grande, dit un

autre.

--Ne craignons pas de manquer d'eau, s'écria un troisième. Celui qui a

su faire jaillir la source du rocher n'abandonnera pas maintenant son

peuple d'élection.

--Amen, amen!» répondit toute la troupe.

Ils allaient se remettre en marche lorsqu'un des plus jeunes, doué

d'une vue perçante, poussa une exclamation, en montrant du doigt la

falaise dénudée qui les dominait. Tout en haut, un petit lambeau

d'étoffe rose voltigeait au vent, piquant une note brillante et gaie

sur la tonalité grise du rocher. Tous arrêtèrent leurs chevaux et

saisirent leurs fusils, tandis que d'autres cavaliers accoururent au

galop pour renforcer l'avant-garde. Le mot redouté de «Peaux-Rouges»

était sur toutes les lèvres.

«Il ne peut y avoir un bien gros parti d'Indiens par ici, dit le

vieillard qui semblait être le chef. Nous avons dépassé la région des

Pawnees et nous ne devrions pas rencontrer d'autres tribus jusqu'à ce

que nous ayons franchi la grande chaîne de montagnes.

--Voulez-vous me permettre d'aller en reconnaissance, frère Stangerson?

demanda un de la bande.

--Moi aussi, moi aussi, crièrent une douzaine de voix.

--Laissez vos chevaux ici; nous vous y attendrons», répondit le chef.

En un instant les plus jeunes eurent sauté à terre, entravé leurs

montures et ils se mirent à escalader les pentes abruptes, au sommet

desquelles flottait le chiffon qui les intriguait tant. Ils avançaient

rapidement et sans bruit avec la sécurité et l'adresse de gens rompus

au métier d'éclaireurs. Ceux qui étaient restés dans la plaine les

suivaient des yeux et les voyaient sauter de rocher en rocher jusqu'à

ce qu'enfin leur silhouette se détachât sur la ligne bleuâtre du ciel.

Le jeune homme, qui le premier avait donné l'alarme, marchait en tête;

tout à coup ses compagnons le voyant lever les bras dans un geste

d'étonnement, accoururent à sa hauteur et restèrent également frappés

de stupeur devant le spectacle qui s'offrait à leurs yeux.

Sur le petit plateau qui couronnait le rocher s'élevait une pierre

gigantesque. Sous l'abri qu'elle offrait, un homme de haute taille,

à la barbe inculte, fortement charpenté, bien que maigre comme un

squelette, était étendu. Sa figure calme, sa respiration régulière

montraient qu'il était profondément endormi. Autour de son cou basané

et musculeux s'enroulaient les bras potelés et blancs d'un enfant qui

reposait tout contre lui, et cette tête blonde et dorée s'appuyait

sur la poitrine de l'homme, se faisant un oreiller de sa vieille

veste de velours. Ses lèvres roses étaient entr'ouvertes, montrant

une rangée régulière de dents très blanches et un joyeux sourire

illuminait ses traits enfantins. Les petites jambes bien rondes

portaient des chaussettes blanches, et de jolis souliers, ornés de

boucles brillantes, recouvraient les pieds mignons. Tout cela formait

un contraste étrange avec l'aspect de son compagnon. Au-dessus d'eux

sur le bord du rocher, trois énormes busards se tenaient gravement

immobiles; mais à la vue des nouveaux arrivants ils se mirent à

pousser, d'une voix rauque, de longs cris de désappointement et prirent

le parti de s'envoler lourdement. Ce bruit réveilla les deux dormeurs;

se redressant effarés, ils ouvrirent des yeux stupéfaits en apercevant

des êtres humains si près d'eux. L'homme sauta sur ses pieds et, jetant

ses regards sur la plaine, déserte quelques instants auparavant, il la

vit peuplée par cette multitude d'hommes et d'animaux. Sa figure prit

alors une expression d'incrédulité bizarre et il passa sa main osseuse

sur ses yeux. «Voici, je suppose les hallucinations qui commencent»,

murmura-t-il. La petite fille debout à côté de lui, le tenait par le

pan de son vêtement sans rien dire, mais elle contemplait tout cela

avec le regard curieux et chercheur de l'enfance.

Les gens qui arrivaient ainsi au secours des deux pauvres égarés leur

prouvèrent bientôt qu'ils n'étaient pas de simples apparitions. L'un

d'eux prit l'enfant et la hissa sur son épaule, tandis que deux autres

offrirent leur appui à l'homme pour le ramener vers leurs chariots.

«Je m'appelle John Ferrier, dit le voyageur; de vingt et un émigrants,

cette enfant et moi sommes les seuls survivants. Tous nos compagnons

sont morts de faim et de soif, là-bas vers le sud.

--Est-ce votre fille? demanda une voix.

--Je pense que maintenant j'ai bien acquis le droit de l'appeler ainsi,

reprit-il d'un air de défi; elle est à moi puisque je l'ai sauvée et

personne ne viendra me la prendre. A partir de ce jour elle se nomme

Lucy Ferrier. Mais qui êtes-vous donc? ajouta-t-il en regardant avec

curiosité ses sauveurs, hommes robustes et tout brûlés par le soleil.

Comme vous êtes nombreux!

--Nous sommes environ dix mille, dit l'un des jeunes gens, nous sommes

les enfants persécutés de Dieu, les élus de l'ange Merona.

--Je n'ai jamais entendu parler de lui, dit le voyageur, mais il m'a

l'air de s'être payé un joli lot d'élus.

--Ne vous moquez pas de ce qui est sacré, reprit l'autre sévèrement.

Nous sommes de ceux qui croient aux écrits saints tracés en caractères

égyptiens sur des plats d'or battu, à ces écrits qui ont été transmis à

saint Joseph Smith, à Palmyre. Nous venons de Nauvoo dans l'Illinois,

où nous avions construit notre temple. Nous cherchons un refuge contre

l'homme injuste et contre l'impie, quand même nous ne devrions le

trouver qu'au centre du désert.»

Le nom de Nauvoo réveilla évidemment les souvenirs de John Ferrier.

«Je sais, dit-il, vous êtes les Mormons.

--Nous sommes les Mormons, répondirent ses compagnons d'une seule voix.

--Et où allez-vous?

--Nous ne le savons pas. La main de Dieu nous guide par l'intermédiaire

de notre Prophète. C'est devant lui qu'il vous faut comparaître, car

lui seul peut décider de votre sort.»

A ce moment, ils étaient arrivés au pied de la montagne. La foule

les entourait, les femmes avec une figure pâle, un aspect résigné,

les enfants vigoureux et ne pensant qu'à rire, les hommes, l'œil

défiant et sévère. De tous côtés on entendait des exclamations

d'étonnement et de pitié, à la vue de ces deux étrangers, l'un si

jeune, l'autre si misérable. Toutefois on ne leur permit pas de

s'arrêter et ils continuèrent leur chemin suivis par des flots de

Mormons. Ils arrivèrent enfin à un grand char de dimensions tout à fait

extraordinaires; la richesse et l'élégance de son extérieur étaient

remarquables. Six chevaux le traînaient, tandis que toutes les autres

voitures n'étaient attelées qu'à deux ou au plus à quatre chevaux. A

côté du conducteur était assis un homme qui n'avait pas dépassé la

trentaine; cependant sa tête puissante, l'expression de commandement

qui luisait dans son regard, révélaient bien qu'il était le chef. En

voyant cette troupe s'avancer, il déposa un livre relié en cuir brun

qu'il était en train de lire et se prit à écouter attentivement le

récit qu'on lui fit de l'épisode. Puis il se tourna vers les deux

égarés.

«Si nous vous prenons avec nous, dit-il, d'un ton solennel, ce ne peut

être qu'à titre de vrais croyants, fidèles à notre foi. Nous ne voulons

pas de loups dans notre bergerie. Il vaudrait mieux pour vous que vos

os restassent à blanchir dans ce désert que d'être le fruit gâté qui

peu à peu corrompt toute la corbeille. Acceptez-vous ces conditions

pour venir avec nous?

--Vous pensez bien que pour cela j'accepterais n'importe quoi»,

s'écria Ferrier avec tant de conviction que les vieillards eux-mêmes,

malgré toute leur gravité, ne purent retenir un sourire. Le chef seul

conserva son air grave et sévère.

«Prenez-le, frère Stangerson, dit-il, donnez-lui à manger et à boire

ainsi qu'à l'enfant, puis, à vous la tâche de lui enseigner nos

croyances. Maintenant partons, allons, allons vers Sion.

--Allons, allons vers Sion», hurla la foule des Mormons et ces mots,

répétés de bouche en bouche par la longue caravane, formèrent un

murmure semblable à celui des vagues, allant toujours s'affaiblissant

jusqu'à ce qu'il s'éteignit dans le lointain. Le claquement des fouets,

le grincement des roues se fit entendre de nouveau et toute cette

multitude se remit en marche, déroulant toujours, tel qu'un immense

serpent, ses anneaux dans la plaine. L'Ancien auquel les deux pauvres

voyageurs avaient été confiés les conduisit à son chariot où déjà un

repas avait été préparé pour eux.

«Vous vous installerez là, dit-il. Dans quelques jours vous serez remis

de vos fatigues. En attendant rappelez-vous que maintenant et pour

toujours vous partagez notre foi. Brigham Young l'a dit et il a parlé

avec la voix de Joseph Smith qui est la voix de Dieu!»

CHAPITRE II

LA FLEUR D'UTAH

Nous ne comptons pas rappeler ici les épreuves et les privations

endurées par les Mormons dans le cours de leur émigration avant

d'atteindre enfin le port. Des bords du Mississipi jusqu'aux pentes des

Montagnes Rocheuses, ils avaient lutté avec un courage dont l'histoire

ne nous offre que peu d'exemples. Grâce à cette ténacité qui est le

propre de la race anglo-saxonne, ils parvinrent, hommes et bêtes, à

tout surmonter, la faim comme la soif, la fatigue comme la maladie,

en un mot les obstacles sans nombre que la nature semblait amonceler

sur leur chemin. Cependant ce long voyage, ces périls sans cesse

renouvelés, avaient ébranlé les cœurs les plus vaillants. Aussi tous

tombèrent-ils à genoux, dans l'élan d'une fervente prière, lorsqu'ils

virent s'étendre à leurs pieds, toute inondée de soleil, cette immense

vallée d'Utah que leur chef désigna comme étant la terre promise dont

le sol vierge allait devenir leur pour toujours.

Un crime étrange · 第 6 / 11 段