«Ce récit fut entrecoupé par bien des soupirs et des interruptions. Par

moments, Mme Charpentier parlait si bas que je pouvais à peine saisir

ce qu'elle disait. Je pris quelques notes pour résumer son récit et ne

pas commettre d'erreur.

--C'est tout à fait palpitant, dit Sherlock Holmes en bâillant. Et

ensuite?

--Quand Mme Charpentier eut fini, continua l'agent, je vis que tout

reposait sur un seul point. Aussi la fixant avec un œil qui, je le

sais, fait toujours une profonde impression sur les femmes, je lui

demandai à quelle heure son fils était rentré?

«--Je ne sais pas, répondit-elle.

«--Vous ne savez pas?

«--Non, il a une clef et il est rentré sans déranger personne.

«--Étiez-vous déjà couchée?

«--Oui.

«--A quelle heure vous êtes-vous couchée?

«--Vers onze heures?

«--Alors votre fils est resté au moins deux heures dehors?

«--Oui.

«--Peut-être même quatre ou cinq?

«--Peut-être.

«--Qu'a-t-il fait pendant tout ce temps?

«--Je n'en sais rien.

«Naturellement j'étais édifié. Je m'assurai de l'endroit où se trouvait

le lieutenant Charpentier; je pris deux agents avec moi et je le mis

en état d'arrestation. Lorsque je le touchai à l'épaule et l'invitai

à me suivre tranquillement, il me demanda avec effronterie: «C'est

sans doute comme impliqué dans l'affaire de cette canaille de Drebber

que vous m'arrêtez?» Comme nous ne lui avions encore rien dit, cette

exclamation m'a paru tout à fait suspecte.

--Tout à fait, dit Holmes.

--Il tenait encore à la main la lourde canne, qu'au dire de sa mère il

avait prise pour suivre Drebber. C'est un gros gourdin en bois de chêne.

--Quelle est votre opinion, alors?

--Eh bien! mon opinion est qu'il a suivi Drebber jusqu'à Brixton Road.

Là, une nouvelle altercation s'est élevée entre eux et Drebber aura

reçu, je ne sais trop où, peut-être dans le creux de l'estomac, un

coup de bâton qui aura occasionné la mort sans laisser aucune trace.

La nuit était si pluvieuse qu'il n'y avait pas un chat dans les rues

et Charpentier a pu traîner le cadavre de sa victime dans la maison

inhabitée. Quant à la bougie, au sang répandu et à l'inscription sur le

mur, autant de ruses destinées à dérouter la police.

--Très bien travaillé, dit Holmes, sur un ton encourageant. Vraiment,

Gregson, vous faites des progrès. Nous arriverons à faire quelque chose

de vous.

--Je me flatte, en effet, d'avoir conduit toute cette affaire assez

proprement, répondit avec suffisance l'agent de police. Le jeune homme

a spontanément déclaré qu'il suivait Drebber depuis quelque temps déjà,

lorsque ce dernier l'aperçut et prit un fiacre pour lui échapper. Il

prétend avoir rencontré alors, en rentrant chez lui, un ancien camarade

de la marine et avoir fait avec celui-ci une longue promenade. Quand

on lui a demandé où demeurait ce camarade, il s'est trouvé incapable

de donner une réponse satisfaisante. Je crois que tout cela se tient

parfaitement. Ce qui m'amuse le plus, c'est de penser que Lestrade

galope sur la fausse piste. J'ai bien peur qu'il n'arrive pas à

grand'chose. Eh! mais, que diable, le voici en personne!»

C'était en effet Lestrade qui venait de monter l'escalier, et entrait

à ce moment. Mais il avait perdu tout ce qui caractérisait en général

son maintien. Sa figure était bouleversée et ses vêtements en désordre.

Il venait assurément dans l'intention de consulter Sherlock Holmes,

car la vue de son collègue parut l'embarrasser et même le contrarier

vivement. Il restait planté au milieu de la chambre, tortillant

nerveusement son chapeau et ne sachant à quoi se décider: «C'est

un cas bien extraordinaire, dit-il enfin, une affaire tout à fait

incompréhensible....

--Ah! vous trouvez ça, monsieur Lestrade, s'écria Gregson

triomphalement. Je pensais bien que c'était là que vous aboutiriez.

Avez-vous fini par découvrir le secrétaire, M. Joseph Stangerson?

--Ce secrétaire, ce Joseph Stangerson, prononça Lestrade gravement, a

été assassiné ce matin vers six heures à l'hôtel d'Halliday.»

CHAPITRE VII

UNE LUEUR DANS LES TÉNÈBRES

La nouvelle que nous apportait Lestrade était si grave et si inattendue

que nous restâmes tous les trois interdits. Gregson en sursauta sur son

siège, renversant ce qui restait de son verre de whiskey. Pour moi, je

me contentai d'examiner en silence Sherlock Holmes dont les lèvres se

serraient et dont les sourcils s'abaissaient jusque sur les yeux.

«Stangerson aussi! murmura-t-il; l'affaire se complique.

--C'était déjà bien assez compliqué, grommela Lestrade en s'asseyant.

Mais il me semble que je suis tombé en plein conseil de guerre.

--Vous..., vous..., vous êtes sûr de cette nouvelle? balbutia Gregson.

--Je sors de sa chambre, dit Lestrade, et j'ai été le premier à faire

cette découverte.

--Nous venons d'entendre l'opinion de Gregson sur l'affaire, observa

Holmes. Auriez-vous la complaisance de nous dire tout ce que vous avez

vu et fait?

--Volontiers, répondit Lestrade en s'asseyant. Je dois avouer que

j'étais convaincu de la complicité de Stangerson dans le meurtre de

Drebber, avant que ce nouvel incident soit venu me prouver mon erreur.

Avec cette idée fixe, je me mis à la recherche du secrétaire. On les

avait vus ensemble, son maître et lui, vers huit heures et demie

dans la soirée du 3 à la station d'Euston. A deux heures du matin,

Drebber était trouvé mort dans la maison de Brixton Road: le point

important était donc de connaître l'emploi du temps de Stangerson

entre huit heures et demie et l'heure du crime et de savoir ensuite

ce qu'il était devenu. Je télégraphiai à Liverpool en donnant le

signalement de l'homme et en recommandant d'exercer une surveillance

sur les paquebots américains. Puis, je me mis à travailler de mon

côté, explorant tous les hôtels et toutes les maisons meublées qui se

trouvent dans le voisinage de la station d'Euston. Car je supposais que

si, contrairement à mes prévisions, Drebber et son compagnon s'étaient

séparés à un moment donné, ce dernier avait dû passer la nuit quelque

part dans les environs pour revenir ensuite rôder aux abords de la gare

dans la matinée du lendemain.

--Ils avaient probablement convenu d'un rendez-vous, avant de se

quitter, remarqua Sherlock Holmes.

--C'était ce que je pensais. J'ai donc passé toute ma soirée d'hier à

faire des recherches qui n'ont abouti à rien. Ce matin j'ai recommencé

de très bonne heure et à cinq heures je suis arrivé à l'hôtel

d'Halliday dans la rue Little Georges. Lorsque je demandai si M.

Stangerson habitait là on me répondit affirmativement.

«Vous êtes sans doute le monsieur qu'il attendait, me dit-on. Voilà

deux jours qu'il l'espère.

«--Où est-il maintenant? demandai-je.

«--Il est en haut et encore dans son lit. Il a demandé qu'on n'entre

chez lui qu'à neuf heures.

«--Je vais monter le voir tout de suite», répliquai-je.

«Je pensais que mon apparition soudaine lui porterait un coup et lui

arracherait peut-être quelque exclamation involontaire. Le portier

s'offrit à me mener dans sa chambre; elle était située au deuxième

étage et on y accédait par un petit couloir. L'homme me désigna la

porte et allait redescendre, lorsqu'un spectacle si affreux s'offrit

à mes regards que mon cœur se souleva, malgré mes vingt années

d'expérience. Sous la porte coulait un mince ruisseau de sang qui avait

traversé le corridor et avait formé une mare contre la cloison opposée.

Je poussai un cri qui fit revenir le portier sur ses pas. Il se trouva

presque mal en voyant ce sang. La porte de la chambre était fermée à

clef à l'intérieur, mais, réunissant nos efforts, nous l'enfonçâmes au

moyen de quelques coups d'épaule. Près de la fenêtre ouverte, gisait,

la face contre terre, le corps d'un homme en chemise de nuit. Il

devait être mort depuis quelque temps, car il était déjà tout raide

et complètement froid. Lorsque le portier le retourna, il reconnut

l'individu qui avait loué une chambre sous le nom de Joseph Stangerson.

La mort était due à un coup de poignard porté dans le côté gauche et

si violemment qu'il avait dû atteindre le cœur. Et maintenant voici

le plus étrange de l'affaire. Que pensez-vous qu'il ait pu y avoir

au-dessus du cadavre?»

Je sentis un frisson m'envahir et j'eus le pressentiment de quelque

chose de terrible, avant même que Sherlock Holmes eût répondu.

«Le mot _Rache_ écrit en lettres de sang.

--C'est cela même», dit Lestrade d'une voix mal assurée. Tous nous nous

regardâmes un instant en silence.

Cet assassin inconnu procédait d'une façon si méthodique et

incompréhensible que le crime en devenait encore plus horrible. Mes

nerfs, que les champs de bataille n'avaient guère pu ébranler, se

révoltaient devant ce mystère.

«On a vu l'assassin, continua Lestrade. Un garçon laitier, allant à

sa laiterie, passait dans la ruelle qui sépare l'hôtel des écuries. Il

remarqua qu'une échelle, qui gît là généralement, était appuyée contre

une des fenêtres du second et que cette fenêtre était grande ouverte.

Après avoir dépassé la maison, il se retourna et vit un homme descendre

l'échelle. Mais il faisait cela si tranquillement et si naturellement

que le garçon pensa que c'était un menuisier ou quelque autre ouvrier

qui travaillait dans l'hôtel. Il n'y fit donc guère attention et se

contenta de penser que cet individu commençait son ouvrage de bien

bonne heure. Il croit se rappeler que l'homme était grand avec une

figure rouge et qu'il portait un long pardessus brun. Il doit être

resté quelque temps dans la chambre, après avoir commis son crime, car

j'ai trouvé dans la cuvette de l'eau mêlée de sang, preuve qu'il s'y

était lavé les mains; et les draps portaient des marques, montrant

qu'il s'en était servi pour essuyer son couteau.»

Je jetai un regard à Holmes en entendant cette description de

l'assassin en tout si semblable à celle qu'il m'avait donnée, mais je

ne vis sur sa figure aucune trace de triomphe ou même de satisfaction.

«N'avez-vous trouvé dans la chambre aucun indice qui puisse mettre sur

la trace du meurtrier? dit-il.

--Aucun, Stangerson avait dans sa poche la bourse de Drebber, mais ce

devait être son habitude, puisqu'il était chargé de régler toutes

les dépenses. Il y avait dedans un peu plus de deux cents francs;

rien n'avait été volé. Quels que soient les motifs de ces crimes

extraordinaires, le vol n'en est assurément pas le mobile. Il n'y

avait ni papier, ni portefeuille dans la poche de la victime; il ne

s'y trouvait qu'un télégramme, daté de Cleveland, et vieux d'un mois

environ. Voici ce qu'il contenait: «J. H. est en «Europe.» Pas de

signature.

--Rien d'autre? demanda Holmes.

--Rien d'important. Un roman que le malheureux avait pris pour

s'endormir était encore sur son lit et sa pipe se trouvait sur une

chaise à côté. Sur la table, il y avait un verre d'eau et sur le rebord

de la fenêtre une petite boîte en bois contenant deux pilules.»

Sherlock Holmes bondit sur sa chaise en poussant une exclamation de

joie.

«Voilà mon dernier anneau, cria-t-il, tout est complet maintenant.»

Les deux agents de police le regardèrent avec stupéfaction.

«Voyez-vous, reprit mon compagnon, sur un ton confidentiel, je tiens

à présent dans ma main tous les fils si embrouillés de cette affaire.

Il me manque encore naturellement quelques détails; mais je suis aussi

sûr des principaux événements qui se sont déroulés, depuis le moment où

Drebber s'est séparé de Stangerson à la station jusqu'à celui où on a

découvert le cadavre, que si j'y avais assisté moi-même. Je vais vous

en donner une preuve. Avez-vous pris les pilules?

--Les voici, dit Lestrade, en montrant une petite boîte blanche; je les

ai prises, ainsi que la bourse et le télégramme, afin de tout déposer

au bureau de police. Mais j'ai bien failli laisser là les pilules; car

j'avoue que je n'y attachais pas la moindre importance.

--Donnez-les-moi, dit Holmes. Maintenant, docteur, continua-t-il, en se

tournant vers moi, dites-nous si ce sont là des pilules ordinaires?»

Elles ne l'étaient certainement pas. D'une couleur gris perle, elles

étaient petites, rondes et presque transparentes à la lumière. «Leur

légèreté et leur transparence, remarquai-je, me portent à croire

qu'elles sont solubles dans l'eau.

--Précisément, répondit Holmes. Maintenant voudriez-vous avoir la bonté

d'aller chercher ce pauvre petit terrier, qui est malade depuis si

longtemps que notre propriétaire vous avait demandé hier de mettre un

terme à ses souffrances.»

Je descendis et je remontai avec le chien dans mes bras. Sa respiration

pénible et son œil vitreux montraient qu'il n'était pas loin de sa fin.

En effet, son museau blanc comme la neige prouvait qu'il avait déjà

dépassé les limites habituelles de l'existence pour les animaux de sa

race. Je le mis sur un coussin devant la cheminée.

«Maintenant, je vais couper une de ces pilules en deux, dit Holmes;

et prenant son canif il joignit l'action à la parole.--Je remets une

moitié dans la boîte pour m'en servir plus tard et je jette l'autre

moitié dans ce verre qui contient une petite cuillerée d'eau. Vous

voyez que notre ami le Docteur a raison et que cela se dissout

parfaitement.

--C'est peut-être très intéressant ce que vous faites là, dit Lestrade

du ton piqué de quelqu'un qui craint qu'on ne se moque de lui.

Cependant, je ne vois pas très bien ce que cela peut avoir de commun

avec la mort de M. Joseph Stangerson.

--Patience, mon ami, patience. Vous constaterez en temps voulu comment

cela se rattache à notre affaire. J'ajoute maintenant un peu de lait

pour rendre la potion agréable et en la présentant au chien nous voyons

qu'il la boit très volontiers.»

Tout en parlant, il avait versé le contenu du verre dans une soucoupe

et l'avait placé devant le terrier qui l'avala en un instant. Le

sérieux de Sherlock nous avait à tel point impressionnés que nous

restions tous là en silence, nous attendant à quelque résultat

surprenant. Il n'y en eut aucun. Le chien continua à rester étendu

sur le coussin respirant toujours difficilement, mais ne se trouvant

évidemment ni mieux ni plus mal de sa petite médecine.

Holmes avait tiré sa montre; les minutes se succédaient sans qu'il se

produisît rien d'extraordinaire et une expression d'ennui et de violent

désappointement se manifesta sur son visage. Il se rongeait les lèvres,

battait du tambour avec ses doigts sur la table et montrait tous les

symptômes d'une impatience nerveuse. Telle était son émotion que je me

sentais sincèrement affligé pour lui, tandis que les deux agents, ravis

de cet échec, souriaient ironiquement.

«Il est impossible que ce soit une simple coïncidence, cria-t-il enfin,

s'élançant de sa chaise et se mettant à arpenter la chambre en tous

sens; non, c'est impossible. Ces mêmes pilules dont je soupçonnais

l'existence dans l'affaire Drebber, apparaissent encore dans l'affaire

Stangerson. Et cependant elles sont inoffensives. Qu'est-ce que cela

peut bien vouloir dire? Non, tout l'enchaînement de mes raisonnements

ne peut pas ne pas être juste. C'est impossible! Et cependant ce maudit

chien ne paraît pas s'en porter plus mal.... Ah! mais j'y suis, j'y

suis!»

Avec un cri de joie, il se précipita sur la boîte, coupa l'autre pilule

en deux, la fit dissoudre, y ajouta du lait et présenta le breuvage

au terrier. A peine la malheureuse bête se fut-elle humecté la langue

qu'elle eut un frisson convulsif, qui secoua tous ses membres, puis

elle tomba raide morte, comme si elle avait été frappée de la foudre.

Sherlock Holmes poussa un long soupir de soulagement et essuya la sueur

qui ruisselait sur son front. «Je devrais avoir plus de confiance,

dit-il; je devrais, à l'heure qu'il est, savoir que lorsqu'un fait

semble venir contrarier une série de déductions, c'est invariablement

parce qu'on doit lui chercher une autre interprétation. Des deux

pilules renfermées dans la boîte, l'une contenait un poison mortel,

l'autre était parfaitement inoffensive. J'aurais dû m'en douter avant

même d'avoir vu la boîte.»

Cette dernière assertion me parut si étonnante que je pouvais à peine

croire qu'il fût dans son bon sens. Il y avait cependant là le cadavre

du chien comme preuve de la justesse de ses conjectures. Il me sembla

que le brouillard qui obscurcissait mon cerveau se dissipait et que je

commençais à avoir une vague idée de la vérité.

«Tout ceci vous paraît étrange, continua Holmes, parce que dès le

début de l'enquête vous n'avez pas saisi l'importance du seul indice

véritable que nous ayons relevé. J'ai eu la bonne fortune de m'en

rendre compte; tout ce qui est arrivé depuis, n'a fait que confirmer

mes premières suppositions, ou, pour mieux dire, en a été la déduction

logique. En conséquence, ce qui n'a fait que vous embarrasser et vous

embrouiller davantage n'a servi qu'à m'éclairer et à confirmer mes

suppositions. C'est une erreur de croire que ce qui est étrange soit

un mystère. Le crime le plus ordinaire est souvent le plus mystérieux

parce qu'il ne présente aucun côté saillant auquel on puisse accrocher

ses déductions. L'assassinat qui nous occupe aurait été infiniment plus

difficile à débrouiller, si le corps de la victime avait été trouvé

tout simplement étendu sur la route, sans aucune des circonstances

sensationnelles qui l'ont tout de suite mis en relief. Ces détails

étranges, loin de rendre l'affaire plus difficile, ont au contraire

facilité notre tâche.»

M. Gregson qui avait écouté ce discours avec une impatience marquée ne

put se contenir plus longtemps.

«Écoutez, monsieur Sherlock Holmes, dit-il, nous sommes tout prêts

à reconnaître que vous êtes un homme très fort et que vous avez une

méthode spéciale de travailler; mais à l'heure qu'il est, il nous faut

autre chose que des théories et des beaux discours. Il faut arrêter

l'homme. J'ai agi d'après mon idée et il me semble que j'ai fait fausse

route. Le jeune Charpentier ne peut pas être impliqué dans cette

seconde affaire. Lestrade de son côté a donné la chasse à Stangerson et

il n'était pas davantage dans le vrai. Vous nous avez, par-ci par-là,

jeté des insinuations à la tête, tout en semblant en savoir plus long

que nous; nous avons donc maintenant le droit de vous demander ce que

vous connaissez de l'affaire. Pouvez-vous nommer l'assassin?

--Je suis forcé de reconnaître que Gregson a raison, monsieur, remarqua

Lestrade. Nous avons fait de notre mieux tous les deux et tous les deux

nous avons échoué. Depuis que je suis là vous avez plus d'une fois

constaté que vous avez toutes les preuves dont vous avez besoin. Vous

n'allez pas les garder pour vous plus longtemps?

--Le moindre retard apporté dans l'arrestation de l'assassin,

observai-je, à mon tour, pourrait lui donner le temps de perpétrer de

nouveaux crimes.»

Ainsi pressé de tous côtés, Holmes sembla hésiter. Il continua

à arpenter la chambre, la tête inclinée sur la poitrine et les

sourcils froncés, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire lorsqu'il

réfléchissait.

«Il n'y aura plus de crimes commis, dit-il enfin, en s'arrêtant

brusquement et en nous dévisageant. Vous pouvez compter là-dessus. Vous

m'avez demandé si je savais le nom de l'assassin? Oui, je le sais. Le

fait seul de connaître son nom est peu de chose comparé à la difficulté

de l'arrêter. Je compte toutefois y arriver avant peu. J'ai bon espoir

de réussir, grâce à mes procédés particuliers; mais c'est une chose qui

demande beaucoup de tact, car nous avons affaire à un homme rusé et

capable de tout, doublé, comme je l'ai expérimenté à mes dépens, par

un autre aussi habile que lui. Tant que cet homme sera convaincu que

personne n'est encore sur la piste, il y aura quelque chance de mettre

la main dessus; mais au premier soupçon il changera de nom et se perdra

immédiatement au milieu des quatre millions d'habitants que renferme

Londres. Sans vouloir vous être désagréable, je suis obligé de dire

que la police se trouve en face de gens plus forts qu'elle, et c'est

pourquoi je ne vous ai pas demandé votre concours. Si j'échoue, tout le

blâme tombera naturellement sur moi; mais j'y suis préparé.--Je termine

en vous promettant que, dès que cela ne pourra plus nuire à mes propres

combinaisons, je vous communiquerai tout ce que je saurai.»

Gregson et Lestrade ne parurent pas très satisfaits de cette assurance,

non plus que de l'allusion blessante pour la police. Le premier

avait rougi jusqu'à la racine de ses cheveux filasse, tandis que les

yeux en boule de loto de l'autre s'allumaient dans un mélange de

curiosité et de ressentiment. Aucun des deux cependant n'avait eu le

temps de formuler leurs réflexions, lorsqu'on frappa à la porte et le

porte-parole des petits voyous de la rue, le jeune Wiggins, se présenta

en personne, toujours aussi sale et aussi dégoûtant.

«Pardon, m'sieu, dit-il en portant la main à sa tignasse, le fiacre est

en bas.

--Tu es un brave garçon, répondit Holmes simplement. Tenez,

continua-t-il, voilà un type que vous devriez adopter à Scotland Yard»,

et il montrait une paire de menottes en acier qu'il venait de prendre

dans un tiroir. «Voyez comme le mécanisme en est ingénieux. En un clin

d'œil on vous ligote un homme.

--Le vieux modèle est bien assez bon, remarqua Lestrade, si nous avions

seulement l'homme à qui les mettre!

--C'est vrai, répondit Holmes en souriant. Mais le cocher pourrait bien

me donner un coup de main pour mes malles. Demande-lui donc de monter,

Wiggins.»

J'étais très étonné d'entendre mon compagnon parler ainsi de partir,

alors qu'il ne m'avait pas soufflé mot de ses projets de voyage. Il y

avait dans un coin de la chambre une petite valise, il la tira et se

mit en devoir de la boucler. Il était tout absorbé dans cette besogne

quand le cocher de fiacre entra.

«Aidez-moi donc un peu à mettre cette courroie, cocher», dit-il, sans

tourner la tête et toujours agenouillé sur la malle.

L'individu s'avança d'un air grognon et méfiant et mit ses mains sur la

valise pour aider Holmes. Au même moment, on entendit un bruit sec, un

cliquetis métallique et Sherlock Holmes se redressa d'un bond.

«Messieurs, cria-t-il les yeux étincelants, laissez-moi vous

présenter M. Jefferson Hope, l'assassin d'Enoch Drebber et de Joseph

Stangerson.»

Tout cela avait été si rapide que je n'y avais vu que du feu; mais je

n'oublierai jamais cet instant et l'expression triomphante d'Holmes

et le son éclatant de sa voix et l'air de détresse sauvage du cocher,

tandis qu'il contemplait les manchettes brillantes qui s'étaient rivées

comme par enchantement autour de ses poignets. Pendant une seconde ou

deux nous eûmes l'air métamorphosés en statues. Puis, avec un hurlement

inarticulé de fureur, le prisonnier s'arracha à l'étreinte de Holmes

et se jeta sur la fenêtre. L'encadrement et les vitres volèrent en

éclats, mais avant qu'il ait eu le temps de passer au travers, Gregson,

Lestrade et Holmes sautèrent sur lui comme autant de chiens sur leur

proie. Il fut renversé dans la chambre et alors commença une bataille

terrible. Cet homme était si fort et si violent qu'il nous secouait

tous les quatre sans que nous puissions le maîtriser. Il semblait

aussi terrible qu'un épileptique au milieu d'une crise. Sa figure et

ses mains avaient été affreusement entamées par les éclats de verre;

mais le sang qui ruisselait de ses blessures ne diminuait en rien

sa résistance. Ce ne fut que lorsque Lestrade parvint à passer sa

main dans sa cravate et l'eut étranglé à moitié, qu'il comprit enfin

l'inutilité de ses efforts. Même alors, nous ne nous sentîmes sûrs de

l'avoir dompté que lorsque nous eûmes attaché ses pieds comme ses

mains. Cela fait, nous nous relevâmes essoufflés et haletants.

«Nous avons son fiacre, dit Sherlock Holmes. Cela servira à le mener

à Scotland Yard. Et maintenant, messieurs, continua-t-il en souriant

aimablement, nous voilà arrivés à la solution de notre petit problème.

Vous êtes parfaitement libres de m'adresser toutes les questions que

vous voudrez et je serai trop heureux d'y répondre.»

DEUXIÈME PARTIE

Au pays des Saints.

CHAPITRE I

DANS LE DÉSERT DE SEL

Un crime étrange · 第 5 / 11 段