moments, Mme Charpentier parlait si bas que je pouvais à peine saisir
ce qu'elle disait. Je pris quelques notes pour résumer son récit et ne
pas commettre d'erreur.
--C'est tout à fait palpitant, dit Sherlock Holmes en bâillant. Et
ensuite?
--Quand Mme Charpentier eut fini, continua l'agent, je vis que tout
reposait sur un seul point. Aussi la fixant avec un œil qui, je le
sais, fait toujours une profonde impression sur les femmes, je lui
demandai à quelle heure son fils était rentré?
«--Je ne sais pas, répondit-elle.
«--Vous ne savez pas?
«--Non, il a une clef et il est rentré sans déranger personne.
«--Étiez-vous déjà couchée?
«--Oui.
«--A quelle heure vous êtes-vous couchée?
«--Vers onze heures?
«--Alors votre fils est resté au moins deux heures dehors?
«--Oui.
«--Peut-être même quatre ou cinq?
«--Peut-être.
«--Qu'a-t-il fait pendant tout ce temps?
«--Je n'en sais rien.
«Naturellement j'étais édifié. Je m'assurai de l'endroit où se trouvait
le lieutenant Charpentier; je pris deux agents avec moi et je le mis
en état d'arrestation. Lorsque je le touchai à l'épaule et l'invitai
à me suivre tranquillement, il me demanda avec effronterie: «C'est
sans doute comme impliqué dans l'affaire de cette canaille de Drebber
que vous m'arrêtez?» Comme nous ne lui avions encore rien dit, cette
exclamation m'a paru tout à fait suspecte.
--Tout à fait, dit Holmes.
--Il tenait encore à la main la lourde canne, qu'au dire de sa mère il
avait prise pour suivre Drebber. C'est un gros gourdin en bois de chêne.
--Quelle est votre opinion, alors?
--Eh bien! mon opinion est qu'il a suivi Drebber jusqu'à Brixton Road.
Là, une nouvelle altercation s'est élevée entre eux et Drebber aura
reçu, je ne sais trop où, peut-être dans le creux de l'estomac, un
coup de bâton qui aura occasionné la mort sans laisser aucune trace.
La nuit était si pluvieuse qu'il n'y avait pas un chat dans les rues
et Charpentier a pu traîner le cadavre de sa victime dans la maison
inhabitée. Quant à la bougie, au sang répandu et à l'inscription sur le
mur, autant de ruses destinées à dérouter la police.
--Très bien travaillé, dit Holmes, sur un ton encourageant. Vraiment,
Gregson, vous faites des progrès. Nous arriverons à faire quelque chose
de vous.
--Je me flatte, en effet, d'avoir conduit toute cette affaire assez
proprement, répondit avec suffisance l'agent de police. Le jeune homme
a spontanément déclaré qu'il suivait Drebber depuis quelque temps déjà,
lorsque ce dernier l'aperçut et prit un fiacre pour lui échapper. Il
prétend avoir rencontré alors, en rentrant chez lui, un ancien camarade
de la marine et avoir fait avec celui-ci une longue promenade. Quand
on lui a demandé où demeurait ce camarade, il s'est trouvé incapable
de donner une réponse satisfaisante. Je crois que tout cela se tient
parfaitement. Ce qui m'amuse le plus, c'est de penser que Lestrade
galope sur la fausse piste. J'ai bien peur qu'il n'arrive pas à
grand'chose. Eh! mais, que diable, le voici en personne!»
C'était en effet Lestrade qui venait de monter l'escalier, et entrait
à ce moment. Mais il avait perdu tout ce qui caractérisait en général
son maintien. Sa figure était bouleversée et ses vêtements en désordre.
Il venait assurément dans l'intention de consulter Sherlock Holmes,
car la vue de son collègue parut l'embarrasser et même le contrarier
vivement. Il restait planté au milieu de la chambre, tortillant
nerveusement son chapeau et ne sachant à quoi se décider: «C'est
un cas bien extraordinaire, dit-il enfin, une affaire tout à fait
incompréhensible....
--Ah! vous trouvez ça, monsieur Lestrade, s'écria Gregson
triomphalement. Je pensais bien que c'était là que vous aboutiriez.
Avez-vous fini par découvrir le secrétaire, M. Joseph Stangerson?
--Ce secrétaire, ce Joseph Stangerson, prononça Lestrade gravement, a
été assassiné ce matin vers six heures à l'hôtel d'Halliday.»
CHAPITRE VII
UNE LUEUR DANS LES TÉNÈBRES
La nouvelle que nous apportait Lestrade était si grave et si inattendue
que nous restâmes tous les trois interdits. Gregson en sursauta sur son
siège, renversant ce qui restait de son verre de whiskey. Pour moi, je
me contentai d'examiner en silence Sherlock Holmes dont les lèvres se
serraient et dont les sourcils s'abaissaient jusque sur les yeux.
«Stangerson aussi! murmura-t-il; l'affaire se complique.
--C'était déjà bien assez compliqué, grommela Lestrade en s'asseyant.
Mais il me semble que je suis tombé en plein conseil de guerre.
--Vous..., vous..., vous êtes sûr de cette nouvelle? balbutia Gregson.
--Je sors de sa chambre, dit Lestrade, et j'ai été le premier à faire
cette découverte.
--Nous venons d'entendre l'opinion de Gregson sur l'affaire, observa
Holmes. Auriez-vous la complaisance de nous dire tout ce que vous avez
vu et fait?
--Volontiers, répondit Lestrade en s'asseyant. Je dois avouer que
j'étais convaincu de la complicité de Stangerson dans le meurtre de
Drebber, avant que ce nouvel incident soit venu me prouver mon erreur.
Avec cette idée fixe, je me mis à la recherche du secrétaire. On les
avait vus ensemble, son maître et lui, vers huit heures et demie
dans la soirée du 3 à la station d'Euston. A deux heures du matin,
Drebber était trouvé mort dans la maison de Brixton Road: le point
important était donc de connaître l'emploi du temps de Stangerson
entre huit heures et demie et l'heure du crime et de savoir ensuite
ce qu'il était devenu. Je télégraphiai à Liverpool en donnant le
signalement de l'homme et en recommandant d'exercer une surveillance
sur les paquebots américains. Puis, je me mis à travailler de mon
côté, explorant tous les hôtels et toutes les maisons meublées qui se
trouvent dans le voisinage de la station d'Euston. Car je supposais que
si, contrairement à mes prévisions, Drebber et son compagnon s'étaient
séparés à un moment donné, ce dernier avait dû passer la nuit quelque
part dans les environs pour revenir ensuite rôder aux abords de la gare
dans la matinée du lendemain.
--Ils avaient probablement convenu d'un rendez-vous, avant de se
quitter, remarqua Sherlock Holmes.
--C'était ce que je pensais. J'ai donc passé toute ma soirée d'hier à
faire des recherches qui n'ont abouti à rien. Ce matin j'ai recommencé
de très bonne heure et à cinq heures je suis arrivé à l'hôtel
d'Halliday dans la rue Little Georges. Lorsque je demandai si M.
Stangerson habitait là on me répondit affirmativement.
«Vous êtes sans doute le monsieur qu'il attendait, me dit-on. Voilà
deux jours qu'il l'espère.
«--Où est-il maintenant? demandai-je.
«--Il est en haut et encore dans son lit. Il a demandé qu'on n'entre
chez lui qu'à neuf heures.
«--Je vais monter le voir tout de suite», répliquai-je.
«Je pensais que mon apparition soudaine lui porterait un coup et lui
arracherait peut-être quelque exclamation involontaire. Le portier
s'offrit à me mener dans sa chambre; elle était située au deuxième
étage et on y accédait par un petit couloir. L'homme me désigna la
porte et allait redescendre, lorsqu'un spectacle si affreux s'offrit
à mes regards que mon cœur se souleva, malgré mes vingt années
d'expérience. Sous la porte coulait un mince ruisseau de sang qui avait
traversé le corridor et avait formé une mare contre la cloison opposée.
Je poussai un cri qui fit revenir le portier sur ses pas. Il se trouva
presque mal en voyant ce sang. La porte de la chambre était fermée à
clef à l'intérieur, mais, réunissant nos efforts, nous l'enfonçâmes au
moyen de quelques coups d'épaule. Près de la fenêtre ouverte, gisait,
la face contre terre, le corps d'un homme en chemise de nuit. Il
devait être mort depuis quelque temps, car il était déjà tout raide
et complètement froid. Lorsque le portier le retourna, il reconnut
l'individu qui avait loué une chambre sous le nom de Joseph Stangerson.
La mort était due à un coup de poignard porté dans le côté gauche et
si violemment qu'il avait dû atteindre le cœur. Et maintenant voici
le plus étrange de l'affaire. Que pensez-vous qu'il ait pu y avoir
au-dessus du cadavre?»
Je sentis un frisson m'envahir et j'eus le pressentiment de quelque
chose de terrible, avant même que Sherlock Holmes eût répondu.
«Le mot _Rache_ écrit en lettres de sang.
--C'est cela même», dit Lestrade d'une voix mal assurée. Tous nous nous
regardâmes un instant en silence.
Cet assassin inconnu procédait d'une façon si méthodique et
incompréhensible que le crime en devenait encore plus horrible. Mes
nerfs, que les champs de bataille n'avaient guère pu ébranler, se
révoltaient devant ce mystère.
«On a vu l'assassin, continua Lestrade. Un garçon laitier, allant à
sa laiterie, passait dans la ruelle qui sépare l'hôtel des écuries. Il
remarqua qu'une échelle, qui gît là généralement, était appuyée contre
une des fenêtres du second et que cette fenêtre était grande ouverte.
Après avoir dépassé la maison, il se retourna et vit un homme descendre
l'échelle. Mais il faisait cela si tranquillement et si naturellement
que le garçon pensa que c'était un menuisier ou quelque autre ouvrier
qui travaillait dans l'hôtel. Il n'y fit donc guère attention et se
contenta de penser que cet individu commençait son ouvrage de bien
bonne heure. Il croit se rappeler que l'homme était grand avec une
figure rouge et qu'il portait un long pardessus brun. Il doit être
resté quelque temps dans la chambre, après avoir commis son crime, car
j'ai trouvé dans la cuvette de l'eau mêlée de sang, preuve qu'il s'y
était lavé les mains; et les draps portaient des marques, montrant
qu'il s'en était servi pour essuyer son couteau.»
Je jetai un regard à Holmes en entendant cette description de
l'assassin en tout si semblable à celle qu'il m'avait donnée, mais je
ne vis sur sa figure aucune trace de triomphe ou même de satisfaction.
«N'avez-vous trouvé dans la chambre aucun indice qui puisse mettre sur
la trace du meurtrier? dit-il.
--Aucun, Stangerson avait dans sa poche la bourse de Drebber, mais ce
devait être son habitude, puisqu'il était chargé de régler toutes
les dépenses. Il y avait dedans un peu plus de deux cents francs;
rien n'avait été volé. Quels que soient les motifs de ces crimes
extraordinaires, le vol n'en est assurément pas le mobile. Il n'y
avait ni papier, ni portefeuille dans la poche de la victime; il ne
s'y trouvait qu'un télégramme, daté de Cleveland, et vieux d'un mois
environ. Voici ce qu'il contenait: «J. H. est en «Europe.» Pas de
signature.
--Rien d'autre? demanda Holmes.
--Rien d'important. Un roman que le malheureux avait pris pour
s'endormir était encore sur son lit et sa pipe se trouvait sur une
chaise à côté. Sur la table, il y avait un verre d'eau et sur le rebord
de la fenêtre une petite boîte en bois contenant deux pilules.»
Sherlock Holmes bondit sur sa chaise en poussant une exclamation de
joie.
«Voilà mon dernier anneau, cria-t-il, tout est complet maintenant.»
Les deux agents de police le regardèrent avec stupéfaction.
«Voyez-vous, reprit mon compagnon, sur un ton confidentiel, je tiens
à présent dans ma main tous les fils si embrouillés de cette affaire.
Il me manque encore naturellement quelques détails; mais je suis aussi
sûr des principaux événements qui se sont déroulés, depuis le moment où
Drebber s'est séparé de Stangerson à la station jusqu'à celui où on a
découvert le cadavre, que si j'y avais assisté moi-même. Je vais vous
en donner une preuve. Avez-vous pris les pilules?
--Les voici, dit Lestrade, en montrant une petite boîte blanche; je les
ai prises, ainsi que la bourse et le télégramme, afin de tout déposer
au bureau de police. Mais j'ai bien failli laisser là les pilules; car
j'avoue que je n'y attachais pas la moindre importance.
--Donnez-les-moi, dit Holmes. Maintenant, docteur, continua-t-il, en se
tournant vers moi, dites-nous si ce sont là des pilules ordinaires?»
Elles ne l'étaient certainement pas. D'une couleur gris perle, elles
étaient petites, rondes et presque transparentes à la lumière. «Leur
légèreté et leur transparence, remarquai-je, me portent à croire
qu'elles sont solubles dans l'eau.
--Précisément, répondit Holmes. Maintenant voudriez-vous avoir la bonté
d'aller chercher ce pauvre petit terrier, qui est malade depuis si
longtemps que notre propriétaire vous avait demandé hier de mettre un
terme à ses souffrances.»
Je descendis et je remontai avec le chien dans mes bras. Sa respiration
pénible et son œil vitreux montraient qu'il n'était pas loin de sa fin.
En effet, son museau blanc comme la neige prouvait qu'il avait déjà
dépassé les limites habituelles de l'existence pour les animaux de sa
race. Je le mis sur un coussin devant la cheminée.
«Maintenant, je vais couper une de ces pilules en deux, dit Holmes;
et prenant son canif il joignit l'action à la parole.--Je remets une
moitié dans la boîte pour m'en servir plus tard et je jette l'autre
moitié dans ce verre qui contient une petite cuillerée d'eau. Vous
voyez que notre ami le Docteur a raison et que cela se dissout
parfaitement.
--C'est peut-être très intéressant ce que vous faites là, dit Lestrade
du ton piqué de quelqu'un qui craint qu'on ne se moque de lui.
Cependant, je ne vois pas très bien ce que cela peut avoir de commun
avec la mort de M. Joseph Stangerson.
--Patience, mon ami, patience. Vous constaterez en temps voulu comment
cela se rattache à notre affaire. J'ajoute maintenant un peu de lait
pour rendre la potion agréable et en la présentant au chien nous voyons
qu'il la boit très volontiers.»
Tout en parlant, il avait versé le contenu du verre dans une soucoupe
et l'avait placé devant le terrier qui l'avala en un instant. Le
sérieux de Sherlock nous avait à tel point impressionnés que nous
restions tous là en silence, nous attendant à quelque résultat
surprenant. Il n'y en eut aucun. Le chien continua à rester étendu
sur le coussin respirant toujours difficilement, mais ne se trouvant
évidemment ni mieux ni plus mal de sa petite médecine.
Holmes avait tiré sa montre; les minutes se succédaient sans qu'il se
produisît rien d'extraordinaire et une expression d'ennui et de violent
désappointement se manifesta sur son visage. Il se rongeait les lèvres,
battait du tambour avec ses doigts sur la table et montrait tous les
symptômes d'une impatience nerveuse. Telle était son émotion que je me
sentais sincèrement affligé pour lui, tandis que les deux agents, ravis
de cet échec, souriaient ironiquement.
«Il est impossible que ce soit une simple coïncidence, cria-t-il enfin,
s'élançant de sa chaise et se mettant à arpenter la chambre en tous
sens; non, c'est impossible. Ces mêmes pilules dont je soupçonnais
l'existence dans l'affaire Drebber, apparaissent encore dans l'affaire
Stangerson. Et cependant elles sont inoffensives. Qu'est-ce que cela
peut bien vouloir dire? Non, tout l'enchaînement de mes raisonnements
ne peut pas ne pas être juste. C'est impossible! Et cependant ce maudit
chien ne paraît pas s'en porter plus mal.... Ah! mais j'y suis, j'y
suis!»
Avec un cri de joie, il se précipita sur la boîte, coupa l'autre pilule
en deux, la fit dissoudre, y ajouta du lait et présenta le breuvage
au terrier. A peine la malheureuse bête se fut-elle humecté la langue
qu'elle eut un frisson convulsif, qui secoua tous ses membres, puis
elle tomba raide morte, comme si elle avait été frappée de la foudre.
Sherlock Holmes poussa un long soupir de soulagement et essuya la sueur
qui ruisselait sur son front. «Je devrais avoir plus de confiance,
dit-il; je devrais, à l'heure qu'il est, savoir que lorsqu'un fait
semble venir contrarier une série de déductions, c'est invariablement
parce qu'on doit lui chercher une autre interprétation. Des deux
pilules renfermées dans la boîte, l'une contenait un poison mortel,
l'autre était parfaitement inoffensive. J'aurais dû m'en douter avant
même d'avoir vu la boîte.»
Cette dernière assertion me parut si étonnante que je pouvais à peine
croire qu'il fût dans son bon sens. Il y avait cependant là le cadavre
du chien comme preuve de la justesse de ses conjectures. Il me sembla
que le brouillard qui obscurcissait mon cerveau se dissipait et que je
commençais à avoir une vague idée de la vérité.
«Tout ceci vous paraît étrange, continua Holmes, parce que dès le
début de l'enquête vous n'avez pas saisi l'importance du seul indice
véritable que nous ayons relevé. J'ai eu la bonne fortune de m'en
rendre compte; tout ce qui est arrivé depuis, n'a fait que confirmer
mes premières suppositions, ou, pour mieux dire, en a été la déduction
logique. En conséquence, ce qui n'a fait que vous embarrasser et vous
embrouiller davantage n'a servi qu'à m'éclairer et à confirmer mes
suppositions. C'est une erreur de croire que ce qui est étrange soit
un mystère. Le crime le plus ordinaire est souvent le plus mystérieux
parce qu'il ne présente aucun côté saillant auquel on puisse accrocher
ses déductions. L'assassinat qui nous occupe aurait été infiniment plus
difficile à débrouiller, si le corps de la victime avait été trouvé
tout simplement étendu sur la route, sans aucune des circonstances
sensationnelles qui l'ont tout de suite mis en relief. Ces détails
étranges, loin de rendre l'affaire plus difficile, ont au contraire
facilité notre tâche.»
M. Gregson qui avait écouté ce discours avec une impatience marquée ne
put se contenir plus longtemps.
«Écoutez, monsieur Sherlock Holmes, dit-il, nous sommes tout prêts
à reconnaître que vous êtes un homme très fort et que vous avez une
méthode spéciale de travailler; mais à l'heure qu'il est, il nous faut
autre chose que des théories et des beaux discours. Il faut arrêter
l'homme. J'ai agi d'après mon idée et il me semble que j'ai fait fausse
route. Le jeune Charpentier ne peut pas être impliqué dans cette
seconde affaire. Lestrade de son côté a donné la chasse à Stangerson et
il n'était pas davantage dans le vrai. Vous nous avez, par-ci par-là,
jeté des insinuations à la tête, tout en semblant en savoir plus long
que nous; nous avons donc maintenant le droit de vous demander ce que
vous connaissez de l'affaire. Pouvez-vous nommer l'assassin?
--Je suis forcé de reconnaître que Gregson a raison, monsieur, remarqua
Lestrade. Nous avons fait de notre mieux tous les deux et tous les deux
nous avons échoué. Depuis que je suis là vous avez plus d'une fois
constaté que vous avez toutes les preuves dont vous avez besoin. Vous
n'allez pas les garder pour vous plus longtemps?
--Le moindre retard apporté dans l'arrestation de l'assassin,
observai-je, à mon tour, pourrait lui donner le temps de perpétrer de
nouveaux crimes.»
Ainsi pressé de tous côtés, Holmes sembla hésiter. Il continua
à arpenter la chambre, la tête inclinée sur la poitrine et les
sourcils froncés, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire lorsqu'il
réfléchissait.
«Il n'y aura plus de crimes commis, dit-il enfin, en s'arrêtant
brusquement et en nous dévisageant. Vous pouvez compter là-dessus. Vous
m'avez demandé si je savais le nom de l'assassin? Oui, je le sais. Le
fait seul de connaître son nom est peu de chose comparé à la difficulté
de l'arrêter. Je compte toutefois y arriver avant peu. J'ai bon espoir
de réussir, grâce à mes procédés particuliers; mais c'est une chose qui
demande beaucoup de tact, car nous avons affaire à un homme rusé et
capable de tout, doublé, comme je l'ai expérimenté à mes dépens, par
un autre aussi habile que lui. Tant que cet homme sera convaincu que
personne n'est encore sur la piste, il y aura quelque chance de mettre
la main dessus; mais au premier soupçon il changera de nom et se perdra
immédiatement au milieu des quatre millions d'habitants que renferme
Londres. Sans vouloir vous être désagréable, je suis obligé de dire
que la police se trouve en face de gens plus forts qu'elle, et c'est
pourquoi je ne vous ai pas demandé votre concours. Si j'échoue, tout le
blâme tombera naturellement sur moi; mais j'y suis préparé.--Je termine
en vous promettant que, dès que cela ne pourra plus nuire à mes propres
combinaisons, je vous communiquerai tout ce que je saurai.»
Gregson et Lestrade ne parurent pas très satisfaits de cette assurance,
non plus que de l'allusion blessante pour la police. Le premier
avait rougi jusqu'à la racine de ses cheveux filasse, tandis que les
yeux en boule de loto de l'autre s'allumaient dans un mélange de
curiosité et de ressentiment. Aucun des deux cependant n'avait eu le
temps de formuler leurs réflexions, lorsqu'on frappa à la porte et le
porte-parole des petits voyous de la rue, le jeune Wiggins, se présenta
en personne, toujours aussi sale et aussi dégoûtant.
«Pardon, m'sieu, dit-il en portant la main à sa tignasse, le fiacre est
en bas.
--Tu es un brave garçon, répondit Holmes simplement. Tenez,
continua-t-il, voilà un type que vous devriez adopter à Scotland Yard»,
et il montrait une paire de menottes en acier qu'il venait de prendre
dans un tiroir. «Voyez comme le mécanisme en est ingénieux. En un clin
d'œil on vous ligote un homme.
--Le vieux modèle est bien assez bon, remarqua Lestrade, si nous avions
seulement l'homme à qui les mettre!
--C'est vrai, répondit Holmes en souriant. Mais le cocher pourrait bien
me donner un coup de main pour mes malles. Demande-lui donc de monter,
Wiggins.»
J'étais très étonné d'entendre mon compagnon parler ainsi de partir,
alors qu'il ne m'avait pas soufflé mot de ses projets de voyage. Il y
avait dans un coin de la chambre une petite valise, il la tira et se
mit en devoir de la boucler. Il était tout absorbé dans cette besogne
quand le cocher de fiacre entra.
«Aidez-moi donc un peu à mettre cette courroie, cocher», dit-il, sans
tourner la tête et toujours agenouillé sur la malle.
L'individu s'avança d'un air grognon et méfiant et mit ses mains sur la
valise pour aider Holmes. Au même moment, on entendit un bruit sec, un
cliquetis métallique et Sherlock Holmes se redressa d'un bond.
«Messieurs, cria-t-il les yeux étincelants, laissez-moi vous
présenter M. Jefferson Hope, l'assassin d'Enoch Drebber et de Joseph
Stangerson.»
Tout cela avait été si rapide que je n'y avais vu que du feu; mais je
n'oublierai jamais cet instant et l'expression triomphante d'Holmes
et le son éclatant de sa voix et l'air de détresse sauvage du cocher,
tandis qu'il contemplait les manchettes brillantes qui s'étaient rivées
comme par enchantement autour de ses poignets. Pendant une seconde ou
deux nous eûmes l'air métamorphosés en statues. Puis, avec un hurlement
inarticulé de fureur, le prisonnier s'arracha à l'étreinte de Holmes
et se jeta sur la fenêtre. L'encadrement et les vitres volèrent en
éclats, mais avant qu'il ait eu le temps de passer au travers, Gregson,
Lestrade et Holmes sautèrent sur lui comme autant de chiens sur leur
proie. Il fut renversé dans la chambre et alors commença une bataille
terrible. Cet homme était si fort et si violent qu'il nous secouait
tous les quatre sans que nous puissions le maîtriser. Il semblait
aussi terrible qu'un épileptique au milieu d'une crise. Sa figure et
ses mains avaient été affreusement entamées par les éclats de verre;
mais le sang qui ruisselait de ses blessures ne diminuait en rien
sa résistance. Ce ne fut que lorsque Lestrade parvint à passer sa
main dans sa cravate et l'eut étranglé à moitié, qu'il comprit enfin
l'inutilité de ses efforts. Même alors, nous ne nous sentîmes sûrs de
l'avoir dompté que lorsque nous eûmes attaché ses pieds comme ses
mains. Cela fait, nous nous relevâmes essoufflés et haletants.
«Nous avons son fiacre, dit Sherlock Holmes. Cela servira à le mener
à Scotland Yard. Et maintenant, messieurs, continua-t-il en souriant
aimablement, nous voilà arrivés à la solution de notre petit problème.
Vous êtes parfaitement libres de m'adresser toutes les questions que
vous voudrez et je serai trop heureux d'y répondre.»
DEUXIÈME PARTIE
Au pays des Saints.
CHAPITRE I
DANS LE DÉSERT DE SEL