violemment; Sherlock Holmes se leva doucement, et tourna sa chaise
dans la direction de la porte. Nous entendîmes la servante passer dans
l'antichambre, puis tirer le verrou.
«Est-ce ici que demeure le docteur Watson?» demanda une voix claire,
bien qu'un peu rude.
La réponse de la servante ne parvint pas jusqu'à nous, mais la porte
se referma et quelqu'un monta l'escalier. Le pas était incertain et
hésitant. Une expression de surprise se manifesta sur les traits de
mon compagnon en écoutant ce bruit. Le son se rapprocha doucement, on
frappa un coup timide à la porte.
«Entrez», criai-je.
A cette invitation, au lieu de l'homme à l'aspect brutal sur
lequel nous comptions, nous vîmes une femme très vieille et toute
ridée qui entra en boitant et trébuchant. Elle parut éblouie en se
retrouvant subitement en pleine lumière et, après avoir esquissé une
révérence, elle resta là, à clignoter de ses yeux chassieux, tout en
farfouillant dans sa poche d'une façon nerveuse. Je jetai un coup
d'œil à mon compagnon et je lus sur son visage une telle expression
de désappointement, que j'eus toutes les peines du monde à garder mon
sérieux.
La vieille sorcière tira enfin un journal du soir et nous montra
l'annonce. «Voilà ce qui m'amène, mes bons messieurs, dit-elle, faisant
une autre révérence: un anneau de mariage en or, trouvé dans Brixton
Road. Ce doit être celui de ma fille Sally, qui s'est mariée il y a
juste un an et dont le mari est maître d'hôtel à bord d'un bateau de
l'Union. Je n'ose pas penser à ce qu'il ferait si, à son retour, il
trouvait ma pauvre fille sans sa bague, parce que, voyez-vous, il a
d'habitude la main assez leste; mais ce n'est rien auprès de ce qu'il
est quand il a bu! Ne vous en déplaise, Sally est allée hier au soir
au cirque avec....
--Est-ce sa bague? demandai-je.
--Dieu soit loué! s'écria la vieille femme; comme Sally sera heureuse
ce soir! C'est bien la bague.
--Voulez-vous me donner votre adresse? demandai-je en prenant un crayon.
--13, Duncan Street, Houndsditch, bien loin d'ici, comme vous voyez.
--Il ne me semble pas que Brixton Road se trouve sur le chemin du
cirque à Houndsditch?» observa Sherlock Holmes sèchement.
La vieille femme se retourna et, sous ses paupières rougies, lui jeta
un regard perçant.
«Le monsieur m'a demandé MON adresse! dit-elle. Sally, elle, demeure au
nº 3, Mayfield Place, Peckham.
--Votre nom? dis-je.
--Mon nom est Sawyer; celui de Sally, Dennis. Elle est la femme de Tom
Dennis, un beau garçon, bien tourné; tant qu'il est en mer il n'a pas
son pareil et il n'y a pas de maître d'hôtel qui soit plus apprécié que
lui dans la Compagnie, mais à terre, entre les femmes et les marchands
de vin....
--Voici votre bague, mistress Sawyer, lui dis-je en l'interrompant sur
un signe de mon compagnon; elle appartient bien évidemment à votre
fille, et je suis heureux de pouvoir la restituer à son légitime
propriétaire.»
La vieille mégère la mit dans sa poche en marmottant entre ses dents
un tas de bénédictions et de protestations de reconnaissance. Puis
nous l'entendîmes descendre l'escalier de son pas mal assuré. A peine
avait-elle franchi la porte, que Sherlock Holmes se levant, comme mû
par un ressort, se précipita dans sa chambre. Il revint au bout de
quelques secondes à peine, enveloppé dans un ulster, avec une cravate
qui lui cachait la moitié du visage. «Je vais la suivre, dit-il
rapidement. Elle doit être un complice et elle me mènera à notre homme.
Attendez-moi.»
La porte de l'antichambre s'était à peine refermée sur notre visiteuse,
que Holmes était déjà dans l'escalier. Par la fenêtre, je pus voir la
vieille se traînant péniblement sur le trottoir opposé, tandis que son
fileur la suivait à quelques pas. «Ou toute sa théorie est fausse,
pensai-je en moi-même, ou il va arriver ainsi au cœur même du mystère.»
Il n'avait pas besoin de me demander de l'attendre car je sentais bien
qu'il me serait impossible de dormir tant que je ne connaîtrais pas le
résultat de cette aventure.
Il était tout près de neuf heures lorsque Holmes partit. Comme je
n'avais pas idée du temps qu'il pouvait rester absent, je m'établis
confortablement et me mis à fumer une pipe, tout en feuilletant les
_Scènes de la vie de Bohème_ d'Henri Murger.--Dix heures sonnèrent, et
j'entendis les pas de la servante qui allait se coucher; onze, et le
pas plus lourd de la propriétaire qui allait en faire autant. Enfin,
il était environ minuit lorsque j'entendis le grincement de la clef
de Holmes dans la serrure. Dès son entrée, je vis sur sa figure qu'il
n'avait pas réussi: il semblait tout à la fois amusé et désappointé;
quand, la gaieté prenant définitivement le dessus, il éclata de rire et
s'écria en tombant dans un fauteuil:
«Pour rien au monde je ne voudrais que ces messieurs de Scotland Yard
aient vu ce qui s'est passé. Je me suis tellement moqué d'eux qu'ils
me blagueraient à leur tour jusqu'à la fin de mes jours. Mais moi, je
puis en rire, car je suis bien certain d'être toujours au moins à leur
hauteur.
--Que s'est-il donc passé? demandai-je.
--Oh! je ne crains pas de raconter comment j'ai été roulé, dupé. Cette
vieille bonne femme avait marché quelque temps, lorsqu'elle commença à
boiter comme si elle avait mal au pied. Puis elle s'arrêta et héla un
fiacre qui passait. Je m'arrangeai pour être tout près d'elle au moment
où elle donnait son adresse. Mais c'était là une précaution inutile,
car elle cria assez haut pour se faire entendre de l'autre côté de la
rue: «Conduisez-moi nº 13, Duncan Street, Houndsditch». A ce moment-là
je crus qu'elle nous avait dit la vérité; et, l'ayant vue installée
dans l'intérieur de la voiture, je m'accrochai derrière. C'est un petit
talent que tout policier devrait posséder. Nous voilà partis, et nous
roulons sans un seul arrêt, vers l'adresse indiquée. Je saute à terre
avant d'arriver à la porte, et je me mets à suivre la rue en flânant
d'un air distrait. Le fiacre s'arrête; le cocher descend de son siège,
ouvre la portière et attend: rien ne sort. J'avais vu tout cela du coin
de l'œil. Quand j'arrivai auprès de la voiture, le cocher était plongé
dedans et cherchait jusque sous les coussins d'un air affolé, tout en
défilant le plus joli chapelet de jurons que j'aie entendu de ma vie.
Il n'y avait pas plus de client que dans ma main et je crains bien
qu'il ne revoie de longtemps le prix de sa course. Au nº 13, on nous
apprit que la maison appartenait à un honorable marchand de papiers
peints du nom de Keswick et que les noms de Sawyer et de Dennis y
étaient totalement inconnus.
«Allons donc! m'écriai-je stupéfait, vous ne me ferez pas croire que
cette vieille bonne femme qui ne tenait pas sur ses jambes ait été
capable de sauter d'un fiacre en marche, sans que vous ou le cocher,
vous en soyez aperçus?
--Au diable la vieille bonne femme, répliqua Sherlock Holmes amèrement.
C'est nous, les bonnes femmes, pour avoir ainsi donné dans le panneau.
Ce personnage ne pouvait être qu'un homme jeune, et très vigoureux
même, sans compter que c'est un acteur incomparable. Son déguisement
était la perfection même. Il s'est évidemment aperçu qu'il était filé
et il a usé de ruse pour me glisser entre les doigts. Cela prouve que
l'homme que nous poursuivons n'est pas seul, comme je l'avais cru
jusqu'ici, et qu'il a des amis tout prêts à risquer gros pour lui.
Docteur, vous avez l'air éreinté, croyez-moi, allez vous coucher.»
Comme, par le fait, je me sentais très fatigué, je suivis ce conseil.
Je laissai Holmes devant un feu de braise, et bien avant dans la nuit,
j'entendis encore les gémissements contenus et mélancoliques de son
violon, preuve qu'il méditait toujours sur l'étrange problème qu'il
s'était juré de résoudre.
CHAPITRE VI
OU THOMAS GREGSON MONTRE DE QUOI IL EST CAPABLE
Les journaux du lendemain ne parlaient que du «mystère de Brixton»,
comme ils l'intitulaient. Chacun donnait un long compte rendu de
l'affaire, quelques-uns même en avaient fait leur article de tête. J'y
relevai plusieurs détails nouveaux pour moi. Comme mon calepin contient
encore plusieurs extraits, découpés à cette époque, en voici un résumé:
Le _Daily Telegraph_ remarquait qu'on avait rarement rencontré, dans
les annales judiciaires, un drame présentant un caractère plus étrange.
Le nom allemand de la victime, l'absence de tout motif apparent du
crime, l'inscription sinistre laissée sur le mur, tout tendait à faire
croire qu'on se trouvait en présence d'un acte commis par des réfugiés
politiques et des révolutionnaires. Les socialistes avaient beaucoup
de ramifications en Amérique; et la victime, ayant transgressé le code
de leurs lois secrètes, avait peut-être été traquée par eux jusqu'à
Londres. Après quelques légères digressions sur la Sainte-Vehme, l'agua
tofana, les Carbonari, la Marquise de Brinvilliers, le Darwinisme,
les préceptes de Malthus, les crimes des voleurs de grands chemins de
Ratcliff, l'article concluait en adressant un appel au Gouvernement
et en l'adjurant d'exercer une surveillance plus efficace sur les
étrangers domiciliés en Angleterre.
Le _Standard_ commentait le fait en faisant remarquer que c'est
toujours lorsque les libéraux sont au pouvoir qu'on voit se commettre
de pareils attentats, au mépris de toutes les lois existantes. Voilà où
peuvent mener le trouble et la confusion qu'on sème dans l'esprit des
masses et qui engendrent l'amoindrissement de tout principe d'autorité.
La victime était un Américain, arrivé depuis quelques semaines dans la
métropole. Il avait élu domicile dans la pension de Mme Charpentier à
Torquay Terrace, dans le quartier de Camberwell, et était accompagné,
dans son voyage, par son secrétaire particulier, M. Joseph Stangerson.
Tous les deux avaient fait leurs adieux à leur propriétaire le mardi
4 du mois courant et s'étaient dirigés vers la station d'Euston
en déclarant qu'ils avaient l'intention de prendre l'express pour
Liverpool. Plus tard, on les avait vus encore ensemble dans la salle
d'attente; mais depuis lors on ne savait plus rien sur leur compte,
jusqu'au moment où, comme on le sait, le corps de M. Drebber fut
découvert dans une maison inhabitée de Brixton Road, à plusieurs
kilomètres d'Euston. Qui l'avait amené là? Quel était l'assassin?
Autant de mystères. On ignore, ajoutait le journal, ce qu'est devenu
Stangerson; mais nous sommes heureux d'apprendre que c'est à MM.
Lestrade et Gregson de Scotland Yard qu'on a confié la mission de
diriger les recherches et nous pouvons affirmer avec confiance que ces
deux agents, dont le zèle et l'habileté sont si connus, ne tarderont
pas à faire sur tous ces faits une lumière complète.
Le _Daily News_ ne doutait pas un seul instant qu'on ne se trouvât
en présence d'un crime politique. Le despotisme et la haine de toute
liberté dont étaient animés les gouvernements du continent avaient eu
pour effet de faire émigrer sur nos rives un grand nombre d'hommes qui
auraient pu se montrer excellents citoyens s'ils n'étaient pas encore
ulcérés par le souvenir de tout ce qu'ils venaient de souffrir. Sur ces
hommes pesait un code d'honneur, aux lois inflexibles, qui punissait
de mort la moindre infraction. Tous les efforts devraient tendre à
retrouver le secrétaire Stangerson et à se renseigner de la façon la
plus exacte sur les habitudes de la victime. Du reste l'enquête avait
déjà fait un grand pas en découvrant la maison où elle avait logé, et
cet heureux résultat était entièrement dû à la perspicacité et au zèle
de M. Gregson de Scotland Yard.
Sherlock et moi nous lûmes tous ces articles pendant notre déjeuner et
mon ami sembla s'en divertir beaucoup.
«Je vous avais bien dit que, quoi qu'il arrive, Lestrade et Gregson
sauraient récolter des lauriers.
--Tout dépend de la tournure que va prendre l'affaire.
--Oh! laissez donc, cela n'y fera ni chaud ni froid. Si l'homme est
arrêté, ce sera _grâce à leurs efforts_; s'il leur échappe, ce sera
_malgré leurs efforts_. Ils jouent là à coup sûr; quoi qu'ils fassent,
ils auront toujours des partisans. Un sot trouve toujours un plus sot
qui l'admire.
--Mais qui diable nous arrive ici?» interrompis-je brusquement.
En effet, à ce moment, des bruits de pas, de savates traînées, se
faisaient entendre dans le vestibule et dans l'escalier, en même
temps que de violentes exclamations de dégoût proférées par notre
propriétaire.
«C'est la petite division de police de Baker Street», répliqua mon
compagnon gravement, et aussitôt une demi-douzaine de petits voyous
les plus sales et les plus dégoûtants que j'aie jamais vus firent
irruption dans la pièce.
«Attention!» s'écria Holmes sévèrement, et les petits vauriens se
mirent sur un rang et restèrent immobiles, comme six vilaines petites
statues. «A l'avenir vous enverrez Wiggins seul au rapport et vous
attendrez dans la rue. Y a-t-il quelque chose de nouveau, Wiggins?
--Non, m'sieu, répondit l'interpellé.
--C'est bien ce que je pensais. Mais vous continuerez vos recherches
jusqu'à ce qu'elles aboutissent. Voici votre paye. (Il tendit à chacun
un shelling.) Maintenant filez et revenez avec de meilleures nouvelles.»
Il fit un geste de la main et tous disparurent comme autant de
rats pour faire entendre un instant après dans la rue leurs voix
glapissantes.
«On est souvent mieux renseigné par un de ces petits bonshommes que par
une douzaine d'agents de police, remarqua Holmes. L'aspect seul d'un
agent officiel suffit à rendre les gens muets, tandis que ces gamins se
faufilent partout et peuvent tout entendre. Ils sont même fins comme
l'ambre et il ne leur manque vraiment qu'une bonne organisation.
--Est-ce à propos du mystère de Brixton que vous les employez?
demandai-je.
--Oui; il y a un point que je tiens à éclaircir.--C'est du reste
simplement une affaire de temps. Ah! ah! nous allons apprendre du
nouveau et savoir comment Gregson a pris sa revanche. Le voici qui
descend la rue avec un air de béatitude empreint sur toute sa figure;
il vient certainement ici.--Oui, le voilà qui s'arrête.»
L'agent tira violemment la sonnette, escalada l'escalier en trois bonds
et se précipita dans le salon.
«Mon cher monsieur, cria-t-il, en serrant une main que Holmes ne lui
tendait pas, félicitez-moi. J'ai tout rendu clair comme de l'eau de
roche.»
Je crus surprendre un vague sentiment d'inquiétude sur la figure si
expressive de mon compagnon.
«Venez-vous donc nous annoncer que vous avez trouvé une bonne piste?
demanda-t-il.
--Trouvé une piste! Mais, mon cher, nous tenons l'homme! il est déjà
sous clef.
--Son nom?
--M. Arthur Charpentier, enseigne de la marine royale», prononça
pompeusement Gregson en se frottant les mains et en faisant jabot.
Sherlock Holmes poussa un soupir de soulagement et redevint
immédiatement tout souriant.
«Asseyez-vous donc et tâtez d'un de ces cigares, dit-il; nous sommes
très impatients de savoir comment vous avez tout découvert. Voulez-vous
un peu de whiskey avec de l'eau?
--Ce n'est pas de refus, répondit l'agent de police. Le travail
incroyable auquel je me suis astreint pendant ces deux derniers jours
m'a éreinté. Ce n'est pas tant, vous saisissez bien, l'effort physique
que la tension d'esprit. Vous pouvez me comprendre mieux que personne,
monsieur Sherlock Holmes, car nous sommes, vous et moi, des gens qui
soumettons notre cerveau à de rudes épreuves.
--Vous me faites trop d'honneur, répliqua Holmes avec le plus grand
sérieux. Mais apprenez-nous donc comment vous êtes arrivé à un résultat
si remarquable.»
L'agent de police s'installa dans un fauteuil et se mit à regarder avec
complaisance les spirales de fumée qui s'échappaient de son cigare.
Puis tout à coup il se donna une tape sur la jambe avec tous les signes
de la plus franche gaieté.
«Le plus drôle, s'écria-t-il, c'est que cet imbécile de Lestrade, qui
se croit si malin, est parti ventre à terre sur la mauvaise piste. Il
est à la recherche du secrétaire Stangerson qui n'est pas plus mêlé à
ce crime qu'un enfant qui vient de naître. Il l'a peut-être déjà arrêté
à l'heure qu'il est.»
Cette idée parut à Gregson tellement bouffonne qu'il faillit
s'étrangler à force de rire.
«Qu'est-ce qui vous a mis sur la voie?
--Ah! je vais vous raconter ça, mais, docteur Watson, tout ceci entre
nous naturellement. La première difficulté à laquelle nous nous soyons
heurtés, était l'absence de tout renseignement sur les tenants et
aboutissants de cet Américain. D'aucuns auraient attendu les réponses
aux annonces insérées dans les journaux, ou bien les renseignements
spontanés qu'on serait venu leur apporter. Mais ce n'est pas ainsi que
travaille Tobias Gregson. Vous rappelez-vous le chapeau qui était près
du cadavre?
--Oui, dit Holmes, un chapeau de chez John Underwood and sons, 129,
Camberwell Road.»
Gregson sembla un peu désorienté.
«Je n'avais pas cru que vous ayez remarqué cela, dit-il. Êtes-vous allé
chez le fabricant?
--Non.
--Ah! s'écria Gregson, avec soulagement. Voyez-vous, il ne faut jamais
rien négliger de quelque petite importance que cela puisse paraître.
--Rien n'est petit pour un grand esprit, fit Holmes sentencieusement.
--Eh bien! je suis allé, moi, chez Underwood et je lui ai demandé à
qui il avait vendu un chapeau de telle espèce et de telle dimension.
Il consulta ses livres et retrouva tout de suite une indication à
ce sujet. Il avait envoyé le chapeau en question à un M. Drebber,
demeurant dans la maison meublée Charpentier, Torquay Terrace. Voilà:
j'avais déjà l'adresse.
--C'est fort, c'est très fort, murmura Sherlock Holmes.
--Puis, continua le détective, je me rendis chez Mme Charpentier. Je
constatai qu'elle était très pâle et très agitée. Sa fille était là
dans la chambre, une bien jolie fille, ma foi! Elle avait les yeux
rouges et ses lèvres tremblaient. Naturellement tout cela ne m'a pas
échappé et je commençai à me douter qu'il y avait anguille sous roche.
Vous connaissez ce sentiment-là, n'est-ce pas, monsieur Sherlock
Holmes, lorsque vous tombez sur la bonne voie, et que ça vous donne
comme un frisson? Alors je leur demandai: «Avez-vous appris la mort
mystérieuse de votre ancien locataire M. Enoch J. Drebber de Cleveland?»
«La mère fit signe que oui; elle semblait incapable d'articuler une
parole. Quant à la fille, elle éclata en sanglots. Il me parut de plus
en plus évident que ces gens-là étaient mêlés à l'affaire.
«--A quelle heure M. Drebber vous a-t-il donc quittés pour prendre le
train? demandai-je.
«--A huit heures, dit la mère, en se raffermissant pour dominer son
agitation. Son secrétaire, M. Stangerson, lui a dit qu'il y avait deux
trains: l'un à 9 heures 15 et l'autre à 11 heures. Il se décida pour le
premier.
«--Et vous ne l'avez plus revu?»
«A cette question la femme changea de figure et devint livide. Il lui
fallut un bon moment pour se remettre et pour pouvoir articuler un
simple non et encore fut-ce d'une voix rauque et hésitante.
«Il se fit un silence de quelques instants, puis la fille d'une voix
claire:
«Ma mère, le mensonge n'a jamais rien produit de bon, dit-elle
tranquillement. Soyons francs avec ce monsieur: nous avons revu M.
Drebber.
«--Que Dieu te pardonne! s'écria Mme Charpentier, en levant les bras au
ciel et en tombant dans son fauteuil. Tu as tué ton frère!
«--Arthur serait le premier à vouloir que nous disions la vérité,
répondit la fille avec fermeté.
«--Vous feriez mieux de me raconter exactement ce qui s'est passé,
repris-je, car les demi-confidences sont pires que tout. De plus, vous
ignorez jusqu'à quel point nous sommes renseignés.
«--Que tout cela retombe sur toi, Alice», cria sa mère, puis se
retournant vers moi: «Je vous dirai donc tout, monsieur. Oh! mais
n'allez pas attribuer mon agitation aux craintes que je pourrais avoir.
Je suis trop sûre que mon fils n'a joué aucun rôle dans cette horrible
affaire. Ma seule frayeur est que malgré son innocence, malgré toutes
les impossibilités, il puisse paraître compromis. Heureusement pour
lui sa moralité irréprochable, sa profession, ses antécédents, tout
témoigne en sa faveur.
«--Ce que vous avez de mieux à faire, je le répète, est de me parler à
cœur ouvert, insistai-je. Soyez tranquille, si votre fils est innocent,
il ne lui arrivera rien de fâcheux.
«--Peut-être, Alice, ferais-tu mieux de me laisser en tête à tête avec
monsieur», dit-elle. Sa fille se retira.
«--Non, monsieur, continua Mme Charpentier, je n'avais pas l'intention
de vous raconter tout cela; mais puisque ma pauvre fille a parlé, je
n'ai plus à hésiter. Je vais tout vous dire, sans omettre un seul
détail.
«--C'est ce qu'il y a de plus sage, dis-je.
«--M. Drebber a passé près de trois semaines chez nous. Lui et
son secrétaire, M. Stangerson, venaient de faire un voyage sur le
continent. J'ai remarqué que chacune de leurs malles portait une
étiquette de «Copenhague»; c'est donc là la dernière ville où ils
avaient séjourné. M. Stangerson était un homme calme, réservé; mais
son maître, j'ai le regret de le dire, était tout l'opposé. Grossier
et brutal, voilà ce qu'il était. Le soir même de son arrivée il s'est
grisé et je dois avouer que passé midi, il n'était plus jamais dans
son état normal. Ses manières avec les servantes étaient d'une liberté
et d'une familiarité repoussantes; et, chose plus fâcheuse encore, il
en vint bien vite à prendre la même attitude vis-à-vis de ma fille
Alice. Plus d'une fois, il lui a parlé d'une façon que, Dieu merci,
elle est trop innocente pour avoir pu comprendre. Une fois même, ne lui
est-il pas arrivé de la prendre par la taille et de l'embrasser! Son
secrétaire lui-même en a été indigné et lui a adressé les plus vifs
reproches sur la façon ignoble dont il se conduisait.
«--Mais pourquoi avoir supporté tout cela? demandai-je. Je pense bien
que vous êtes libre de vous débarrasser de vos locataires quand bon
vous semble.
«Mme Charpentier rougit à cette remarque si logique.
«--Dieu m'est témoin que je regrette assez de ne l'avoir pas mis à la
porte le jour même de son arrivée, dit-elle. Mais c'était trop tentant.
Ils payaient chacun 25 francs par jour, soit 350 francs par semaine
à eux deux, et nous sommes maintenant dans la morte-saison. Je suis
veuve; mon fils qui est dans la marine m'a coûté très cher. Je n'eus
pas le courage de renoncer à cet argent, croyant agir pour le mieux.
Mais la dernière incartade de M. Drebber dépassant toutes les bornes,
je lui donnai congé en lui disant pourquoi. Voilà quelle fut la cause
de son départ.
«--C'est bon; continuez.
«--Je me sentis soulagée en voyant partir mes locataires. Je dois vous
dire que mon fils est en permission en ce moment, et que je n'avais pas
osé lui parler de tout cela à cause de la violence de son caractère et
de l'affection passionnée qu'il porte à sa sœur. Lorsque j'eus refermé
la porte derrière ces gens, il me sembla que j'avais un grand poids
de moins sur la poitrine. Hélas! moins d'une heure après j'entendais
sonner: c'était M. Drebber qui revenait très surexcité et ayant
évidemment beaucoup bu. Il fit irruption dans la pièce où je me tenais
avec ma fille et je crus comprendre, au milieu d'un flot de paroles
incohérentes, qu'il avait manqué son train. Puis il se tourna vers
Alice, et, devant moi, il eut l'impudence de lui proposer de s'enfuir
avec lui:--«Vous êtes majeure, dit-il, et il n'y a aucune loi qui
puisse vous en empêcher. J'ai plus d'argent que je ne peux en dépenser.
Ne faites pas attention à la vieille, mais venez avec moi, tout de
suite. Allons, arrivez. Vous vivrez en princesse.» Ma pauvre Alice fut
si effrayée qu'elle s'écarta de lui, mais il la saisit par le poignet
et chercha à l'entraîner vers la porte. Je me mis à crier, et au même
moment mon fils Arthur entra dans la chambre. Ce qui arriva alors, je
n'en sais rien. J'entendis des jurons, un bruit de lutte, mais j'étais
trop terrifiée pour oser seulement lever les yeux. Quand je revins à
moi, je vis Arthur debout sur le pas de la porte, une canne à la main
et riant aux éclats.
«--Je ne crois pas que ce beau sire vienne vous ennuyer encore, dit-il,
je vais cependant le suivre et voir ce qu'il devient.» En disant ces
mots, il prit son chapeau et descendit dans la rue. Le lendemain matin
nous avons appris la mort mystérieuse de M. Drebber....»