«Rien ne vaut les renseignements recueillis à la source même,

remarqua-t-il; par le fait, j'ai sur cette affaire une opinion

parfaitement formée, mais nous ferons bien toutefois de ne rien

négliger.

--Vous êtes étonnant, Holmes, lui dis-je; espérez-vous me faire croire

que vous avez pu constater d'une façon certaine tout ce que vous nous

avez énuméré?

--Il est impossible de s'y tromper, répondit-il. La première chose que

j'ai observée en arrivant, a été une double trace laissée par les

roues d'un fiacre, qui s'était rangé contre la grille; or avant la

journée d'hier, il n'avait pas plu depuis longtemps, les ornières très

visibles et relativement profondes n'avaient pu être faites que pendant

la nuit. J'ai remarqué aussi les empreintes formées par les fers du

cheval; l'une d'elles présentait des contours beaucoup plus nets que

les trois autres; elle avait donc été faite par un fer neuf. Vous le

voyez, je savais qu'un fiacre s'était arrêté là après qu'il avait

commencé à pleuvoir, mais je savais aussi d'après les affirmations de

Gregson qu'on n'y avait pas vu de voiture pendant la matinée. J'en

ai donc conclu que le fiacre était venu pendant la nuit, et que par

conséquent il avait dû amener le meurtrier et sa victime.

--Cela semble assez logique, dis-je, mais comment avez-vous pu mesurer

la taille de l'assassin?

--Voici: neuf fois sur dix, la taille d'un homme peut être évaluée

d'après la longueur de ses enjambées. C'est un calcul à faire, mais

je ne veux pas vous ennuyer avec une kyrielle de chiffres. Qu'il vous

suffise donc de savoir que j'ai relevé deux fois ses enjambées, d'abord

sur le sol argileux de l'allée et ensuite sur le plancher poussiéreux

de la chambre. Puis j'ai eu encore un autre moyen de vérifier mon

calcul. Lorsqu'un homme écrit sur un mur, d'instinct il trace les

caractères à la hauteur de son œil. Or l'inscription que nous avons

relevée était à 1m. 82 du sol. Vous voyez que ce n'était qu'un jeu

d'enfant.

--Et son âge? demandai-je.

--Si un homme peut faire sans effort une enjambée de 1m. 20, c'est

qu'il est loin d'être vieux et rabougri; or, c'était exactement la

largeur d'une flaque d'eau qu'il avait dû franchir dans l'allée

du jardin. On voyait des traces de chaussures fines contourner

cette flaque, tandis que des chaussures à bouts carrés l'avaient

facilement enjambée. Il n'y a vraiment aucun mystère dans tout ceci.

J'applique simplement aux faits ordinaires quelques-unes de ces règles

d'observation et de déduction que j'ai recommandées dans mon article. Y

a-t-il encore autre chose qui vous intrigue?

--La longueur des ongles et le cigare de Trichinopoli? insinuai-je.

--L'inscription sur le mur a été faite avec l'index trempé dans

du sang. Ma loupe m'a permis de constater que le plâtre avait été

légèrement éraillé, ce qui ne serait pas arrivé si l'ongle de l'homme

avait été coupé court. Pour le cigare, j'ai ramassé par terre quelques

pincées de cendre. Cette cendre était noire et compacte et telle que

seul un cigare de Trichinopoli peut en produire de semblable. Il faut

vous dire que j'ai fait l'étude spéciale des cendres de cigare, et j'ai

même écrit là-dessus une petite brochure. Je me flatte d'être à même

de distinguer à première vue le résidu laissé, soit par un cigare, soit

par un tabac quelconque. C'est précisément dans les détails de cette

nature que le policier habile diffère d'un Gregson et d'un Lestrade.

--Vous avez dit encore que cet homme devait avoir le teint très rouge?

demandai-je.

--Ah! ceci est une assertion un peu plus hasardée; et, cependant,

je suis bien persuadé qu'elle est exacte. Mais ne m'interrogez pas

là-dessus pour le moment.»

Je passai ma main sur mon front. «Tout se brouille dans ma tête,

remarquai-je; plus je réfléchis, plus tout cela me semble mystérieux.

Comment les deux hommes, si toutefois il y en a eu deux, sont-ils

arrivés dans cette maison inhabitée? Qu'est devenu le cocher qui les a

conduits? Comment un homme peut-il en forcer un autre à s'empoisonner?

D'où provient le sang que nous avons vu? Quel était le mobile de

l'assassin du moment où ce n'était pas le vol? Comment cet anneau

de femme s'est-il trouvé là? Et par-dessus tout pourquoi l'assassin

aurait-il écrit le mot allemand: _Rache_ (vengeance), avant de

déguerpir? J'avoue qu'il m'est impossible de concilier tous ces faits.»

Mon compagnon sourit d'un air approbateur.

«Vous énumérez, d'une façon claire et très précise, les difficultés

de la situation, dit-il; il y a bien des petites choses qui restent

encore inexpliquées, quoique j'aie mon opinion faite sur les points

principaux. Quant à la découverte de ce pauvre Lestrade, c'est

simplement une ruse pour lancer la police sur une fausse piste en lui

faisant croire que le socialisme allemand et les sociétés secrètes se

trouvent mêlés à l'affaire. Mais le mot _Rache_ n'a pas été écrit par

un Allemand. L'A, si vous l'avez remarqué, ressemble un peu à l'A de

l'alphabet allemand; or un vrai Allemand, lorsqu'il se sert comme ici

de lettres majuscules, emploie toujours des caractères latins; nous

pouvons donc en conclure, d'une façon certaine, que cette inscription

n'a pas été faite par un Allemand, mais simplement par un maladroit,

qui a cherché à trop bien faire. C'était, je le répète, une ruse

pour faire dévier l'enquête. Je ne vous en dirai pas plus long à ce

sujet, docteur, car, vous le savez, un prestidigitateur perd tout son

prestige, dès qu'il a dévoilé ses trucs; et si je vous explique trop

clairement ma manière de procéder, vous finirez par trouver que je ne

suis, après tout, qu'un homme bien ordinaire.

--Je ne croirai jamais chose pareille, m'écriai-je, vous avez, dans

la mesure du possible, élevé le métier de policier à la hauteur d'une

science exacte.»

Ces paroles, et surtout la manière sincère dont je les avais

prononcées, firent rougir de plaisir mon compagnon. J'avais déjà

remarqué qu'il était aussi sensible aux flatteries qui visaient son

talent, qu'une jolie femme peut l'être à celles qui s'adressent à sa

beauté.

«J'ai encore autre chose à vous apprendre, dit-il. L'homme qui portait

les chaussures fines et celui qui avait les souliers carrés du bout,

sont venus dans le même fiacre; pendant qu'ils marchaient dans l'allée

ils étaient dans des termes aussi amicaux que possible, probablement

même se donnaient-ils le bras. Une fois entrés dans la chambre, ils se

mirent à marcher de long en large, ou plutôt, l'homme aux chaussures

fines est resté en place, tandis que l'autre, celui aux bouts carrés,

arpentait la pièce. J'ai lu tout cela dans la poussière du plancher et

j'ai même vu que plus le dernier marchait, plus il devenait surexcité.

Ceci m'a été démontré par la longueur de ses enjambées qui augmentait

toujours davantage. Il parlait en même temps et sa colère arrivait sans

doute à son paroxysme. Ce fut le moment où la tragédie se dénoua. Je

vous ai maintenant dit tout ce que je sais moi-même, car le reste n'est

que probabilité et conjecture. Dans tous les cas nous avons pour point

de départ une excellente base; seulement je tiens à me hâter, car je

compte aller cet après-midi au concert de Halle pour entendre Norman

Neruda.»

Pendant cette conversation, notre fiacre avait traversé une longue

succession de rues sales et de ruelles détournées. Au milieu de la

plus obscure et de la plus triste, notre cocher s'arrêta brusquement.

«Audley Court est là», dit-il, montrant avec son fouet un passage

étroit qui s'ouvrait dans la longue ligne sombre formée par les murs de

brique. «Vous me trouverez ici quand vous reviendrez.»

Audley Court ne présentait pas un aspect enchanteur. L'étroit passage

franchi, nous débouchâmes dans une cour carrée, grossièrement dallée et

entourée de taudis sordides. Nous nous frayâmes un chemin au milieu de

groupes d'enfants peu débarbouillés et à travers des rangées de linge

d'une couleur indéfinissable, jusqu'à une porte où on lisait au-dessus

du nº 46 le nom de Rance, gravé sur une plaque de cuivre. A la question

posée par nous, on répondit que l'agent de police était dans son lit

et on nous fit entrer dans un petit salon, pour attendre sa venue. Il

parut bientôt, visiblement mécontent d'avoir été interrompu dans son

sommeil.

«J'ai fait mon rapport au bureau», dit-il.

Holmes tira de sa poche un demi-souverain avec lequel il se mit à jouer

négligemment.

«Nous avions envie d'entendre le récit de l'affaire de votre propre

bouche, dit-il.

--Je serais très heureux de vous dire ce que je sais là-dessus,

répondit l'agent de police, sans quitter des yeux la petite pièce d'or.

--Racontez-nous donc à votre manière tout ce qui s'est passé.»

Rance s'assit sur un canapé de crin et, fronçant les sourcils sous

l'effort qu'il faisait pour ne rien omettre dans sa narration, commença

en ces termes:

«Je vais tout vous dire depuis A jusqu'à Z. Mon tour de service

commence à dix heures pour finir à six heures du matin. A onze heures,

il y eut une rixe au _Cœur d'Argent_, mais à part cela tout était assez

tranquille dans mon secteur.

«A une heure, la pluie a commencé à tomber; je rencontrai alors Harry

Murcher, le camarade du quartier de Hollande, et nous restâmes quelque

temps à causer ensemble au coin de la rue Henriette. Tout à coup--il

pouvait bien être deux heures ou deux heures quelques minutes--j'ai

pensé que je ferais bien de faire un tour du côté de Brixton Road pour

voir s'il n'y avait rien de nouveau par là. Ce coin était terriblement

sale et désert; je n'ai pas rencontré une âme tout le long du chemin,

quoique un fiacre ou deux m'aient dépassé. Je marchais doucement en

pensant combien un quart de gin chaud me ferait du bien, quand soudain

j'aperçus une lueur à la fenêtre de la maison en question. Or, je

savais que ces deux maisons du Jardin Lauriston étaient inhabitées

par la raison que le propriétaire se refusait à réparer les conduits,

quoique le dernier locataire y fût mort d'une fièvre typhoïde. Je

restai donc interloqué en voyant cette fenêtre ainsi éclairée, et je

soupçonnai tout de suite qu'il se passait là quelque chose d'anormal.

Quand j'arrivai à la porte....

--Vous vous êtes arrêté, puis vous êtes revenu jusqu'à la grille,

interrompit mon compagnon, pourquoi cela?»

Rance sursauta et regarda Sherlock Holmes avec l'expression de

l'ahurissement le plus complet.

«Mais c'est que c'est exactement ce qui s'est passé, monsieur;

pourtant, il n'y a que le diable qui ait pu vous le dire. Voyez-vous,

quand je suis arrivé à la porte, devant cette bâtisse si silencieuse et

si abandonnée, je pensai que je ne m'en trouverais pas plus mal si je

m'adjoignais un camarade. Vous savez, je n'ai certainement peur de rien

de la part des hommes, cependant je réfléchis que cela pouvait bien

être le bonhomme mort de la fièvre typhoïde qui revenait inspecter ces

maudits conduits. Cette idée-là me fit passer un tel frisson par tout

le corps que je retournai à la grille pour voir si je n'apercevrais pas

la lanterne de Murcher. Mais il n'y avait pas une âme en vue.

--Personne dans la rue?

--Pas un être humain, monsieur, pas même un chien. Alors je pris un peu

sur moi, je revins sur mes pas et j'ouvris la porte. A l'intérieur tout

était tranquille; je pénétrai dans la pièce où la lumière brillait, il

y avait une bougie allumée sur la cheminée, une bougie en cire rouge,

et alors je vis....

--Oui, je sais ce que vous avez vu. Vous avez fait plusieurs fois le

tour de la chambre, vous vous êtes agenouillé près du cadavre, puis

vous avez traversé cette pièce et vous avez essayé d'ouvrir la porte de

la cuisine; et ensuite....»

John Rance se leva d'un bond; et d'un air effrayé et soupçonneux tout à

la fois:

«Où étiez-vous caché pour voir tout cela? s'écria-t-il. M'est avis que

vous en savez plus que de raison.»

Holmes éclata de rire et jeta sa carte sur la table.

«N'allez pas m'arrêter pour ce crime, dit-il. Je suis un chien de meute

et non pas l'animal de chasse; M. Gregson ou M. Lestrade pourront vous

le dire. Mais continuez donc, qu'avez-vous fait après cela?»

Rance se rassit, non sans conserver un air inquiet.

«J'allai à la grille et je donnai un coup de sifflet: Murcher et deux

autres agents accoururent à ce signal.

--La rue était-elle déserte à ce moment?

--Mon Dieu oui, elle l'était ou du moins à peu près.

--Que voulez-vous dire?»

L'agent de police esquissa une grimace.

«J'ai vu bien des ivrognes dans ma vie, dit-il, mais jamais, au grand

jamais, un ivrogne plus complètement ivre que le voyou qui était là

au moment où je suis sorti. Il se tenait cramponné aux barreaux de la

grille et chantait à tue-tête le refrain de Colombine et sa bannière ou

quelque scie du même genre. Il ne pouvait pas se tenir debout, encore

bien moins nous être d'un secours quelconque.

--Comment était cet homme?» demanda Sherlock Holmes.

John Rance sembla agacé de l'insistance que mettait mon ami à le

questionner sur un point aussi étranger à l'affaire.

«Eh bien! c'était un homme outrageusement ivre. Bien sûr il se

serait réveillé ce matin au poste, si nous n'avions pas eu d'autres

occupations plus sérieuses.

--Et sa figure, ses vêtements, ne les avez-vous pas observés? reprit

Holmes, avec impatience.

--Je crois bien que je les ai observés puisque nous avons dû le

soutenir, Murcher et moi, un de chaque côté. C'est un grand diable, à

la figure rouge, avec....

--Cela suffit, interrompit Holmes; qu'est-ce qu'il est devenu?

--Nous avions trop à faire pour nous occuper de lui, répondit l'agent

de police d'un air grognon; je parierais bien qu'il a retrouvé tout de

même le chemin de sa maison.

--Comment était-il vêtu?

--D'un pardessus brun.

--Avait-il un fouet à la main?

--Un fouet, non.

--Alors il a dû le laisser dans la voiture, murmura mon compagnon. Vous

n'avez pas, par hasard, vu ou entendu un fiacre un moment après?

--Non.

--Voici pour vous», dit mon compagnon, en lui remettant le

demi-souverain; puis il se leva et prit son chapeau. «J'ai peur, Rance,

que vous n'arriviez jamais à monter bien haut en grade; il ne faut

pas considérer votre tête comme un simple ornement physique, il faut

surtout en faire un instrument utile. Vous auriez pu, hier soir, gagner

vos galons de brigadier. L'homme que vous avez eu entre les mains est

justement celui qui possède la clef de ce mystère; en un mot c'est

l'homme même que nous recherchons. Inutile de discuter là-dessus, je

vous dis que c'est comme cela. Venez, docteur.»

Nous retournâmes vers notre voiture, laissant l'agent évidemment

inquiet quoique encore incrédule.

«Le quadruple idiot!» laissa échopper Holmes amèrement, tandis que

nous roulions dans la direction de notre logis. «Penser qu'il a eu une

aubaine pareille entre les mains et qu'il n'a pas su en profiter!

--Je ne vois pas encore clair dans tout cela, dis-je. Il est bien

sûr que la description de cet homme répond à celle que vous nous avez

donnée du second acteur du drame; mais pourquoi serait-il revenu sur le

lieu du crime? Ce n'est pas ainsi qu'agissent les criminels.

--Et la bague? mon ami, la bague; voilà pourquoi il est revenu. Si

nous n'avons pas d'autre moyen de le happer, nous pouvons toujours

nous servir de cette bague pour amorcer notre ligne. Mais je l'aurai,

docteur; je vous parie deux contre un que je l'aurai. C'est bien à vous

que j'en serai redevable, car sans vous, je ne me serais probablement

pas dérangé, et j'aurais manqué ainsi l'étude la plus intéressante que

j'aie encore rencontrée, une étude de rouge, hein, comme dirait un

peintre.... De quel beau rouge n'est-il pas, en effet, ce fil teint par

le sang d'un crime et qui se perd au milieu de l'écheveau emmêlé des

existences humaines! C'est à nous de le dévider, à nous de l'isoler, de

l'étudier brin par brin. Pour le moment rentrons déjeuner, puis j'irai

entendre Norman Neruda; sa manière d'attaquer la note et son coup

d'archet sont vraiment parfaits. Quelle est donc cette petite machine

de Chopin qu'elle joue si bien: Tra-la-la-lira-lira-lari....?»

Et, renversé au fond de la voiture, ce limier amateur chantait comme un

oiseau, pendant que je méditais sur les contrastes si divers qu'offre

l'esprit humain.

CHAPITRE V

L'ANNONCE AMÈNE UN VISITEUR

Les émotions de cette matinée avaient été trop fortes pour ma santé,

encore chancelante, et dans la journée je me sentis horriblement

fatigué. Après le départ de Holmes pour le concert, je m'étendis

sur le canapé, espérant pouvoir dormir une heure ou deux. Ce fut en

vain. J'avais été trop surexcité par tout ce qui s'était passé, et

les idées les plus fantastiques, les suppositions les plus étranges

tourbillonnaient dans mon cerveau. Chaque fois que je fermais les yeux,

je revoyais ce cadavre avec sa tête de gorille, ses membres tordus.

Si pénible était l'impression produite ainsi sur moi, que j'arrivais

à en savoir bon gré à l'assassin; car certainement, si jamais mortel

a porté inscrits sur son visage tous les stigmates du vice dans ce

qu'il a de plus repoussant, c'était bien le sieur Enoch J. Drebber, de

Cleveland. Cependant, j'étais bien forcé de le reconnaître: quelque

peu intéressante que fût la victime, la justice devait suivre son cours

et la loi ne pouvait trouver de circonstance atténuante pour un si

grand crime.

Plus j'y réfléchissais, plus je m'étonnais de l'assurance avec laquelle

mon compagnon affirmait que cet homme avait été empoisonné; je me

rappelais bien qu'Holmes s'était penché sur les lèvres du cadavre pour

les renifler, et j'étais persuadé qu'il avait alors découvert quelque

indice le mettant sur la voie. De plus, si ce n'était pas le poison,

quelle autre cause aurait pu occasionner sa mort, puisque le corps

ne présentait ni trace de blessure, ni marque de strangulation? Et

cependant d'où provenait ce sang dont on voyait par terre une couche

si épaisse? Il n'y avait aucun signe de lutte, pas d'apparence que la

victime ait eu entre les mains une arme pour se défendre. Tout cela

restait mystérieux et je sentais bien que tant que ces questions ne

seraient pas résolues d'une manière satisfaisante, ni Holmes, ni moi ne

pourrions dormir en paix. Pour sa part, mon ami semblait si tranquille

et si sûr de son fait qu'il avait déjà dû, j'en étais persuadé, se

formuler une théorie expliquant tous les faits; mais quelle était cette

théorie? Voilà ce qu'il m'était impossible de deviner.

Holmes rentra très tard, si tard même qu'il devint évident pour moi que

ce n'était pas le concert seul qui l'avait retenu si longtemps. Le

dîner était déjà servi lorsqu'il revint.

«C'était splendide, dit-il, en s'asseyant. Vous rappelez-vous ce

que Darwin dit de la musique? Il prétend que l'homme savait faire

naître des sons harmonieux et en jouir réellement bien avant d'avoir

pu parler. Peut-être est-ce à cause de cela que la musique nous

impressionne d'une manière si pénétrante. Nous portons en nous des

réminiscences vagues de cet âge perdu dans la brume du passé, de cette

époque où le monde était encore dans son enfance.

--C'est une conception un peu vaste, remarquai-je.

--Les conceptions doivent être aussi vastes que la nature, lorsqu'elles

sont appelées à l'interpréter, répondit-il; mais qu'avez-vous donc?

vous ne semblez pas être dans votre assiette? Est-ce que l'affaire de

Brixton Road vous aurait bouleversé à ce point?

--Oui, je dois l'avouer; je devrais cependant être plus endurci après

toutes mes aventures d'Afghanistan. J'ai vu à Maiwand mes pauvres

camarades hachés en morceaux et ce terrible spectacle ne m'a cependant

pas fait perdre un instant mon sang-froid.

--Je vous comprends très bien. Il y a dans le cas présent un mystère

qui parle haut à votre imagination. Or, là où l'imagination ne

travaille pas, l'horreur n'existe pas. Avez-vous lu les journaux de ce

soir?

--Non.

--Ils donnent un compte rendu assez exact de l'affaire, et ils ne

mentionnent pas la découverte de la bague de femme qui est tombée par

terre quand on a soulevé le cadavre. Il vaut mieux qu'il en soit ainsi.

--Pourquoi?

--Lisez cette annonce, répondit-il. Dès notre retour ce matin j'ai

envoyé la pareille à chacun des journaux de Londres.»

Il me tendit le journal et je regardai à l'endroit indiqué. C'était la

première annonce de la colonne réservée aux objets perdus; elle était

rédigée en ces termes: «Il a été trouvé ce matin dans Brixton Road, à

moitié chemin entre la taverne du Cœur d'Argent et Holland Grove, un

anneau de mariage en or uni.--S'adresser à M. le docteur Watson, 221

_bis_, Baker Street, entre huit et neuf heures du soir.»

«Pardonnez-moi de m'être servi de votre nom, dit-il. Si j'avais mis le

mien, quelques-uns de ces idiots l'auraient remarqué et auraient voulu

se mêler de la chose.

--Vous avez eu raison, répondis-je, mais supposez que ce quelqu'un se

présente, je n'ai pas de bague.

--Si fait, reprit-il en m'en tendant une. Voici qui fera très bien

l'affaire; c'est presque un _fac-simile_.

--Et, d'après vous, qui va répondre à cette annonce?

--Mais l'homme au pardessus brun, notre ami à la figure rouge et aux

souliers à bouts carrés. Ou s'il ne vient pas lui-même il enverra en

tout cas un complice.

--Ne trouvera-t-il pas cette démarche bien dangereuse?

--Nullement, si mes suppositions sont exactes, et j'ai tout lieu de

croire qu'elles le sont, cet homme serait prêt à braver tous les

périls, plutôt que de perdre cette bague. Selon moi, il a dû la laisser

tomber en se penchant sur le cadavre de Drebber, et au moment même

il n'y a pas fait attention. Ce n'est qu'après son départ qu'il s'en

est aperçu, et il s'est hâté de revenir; mais la police était déjà

en train d'instrumenter par suite de la faute qu'il avait commise

en laissant la bougie allumée. Pour détourner les soupçons que sa

présence pouvait faire naître, il a été obligé de simuler l'ivresse.

Maintenant, mettez-vous un instant à sa place: en y réfléchissant, il

a dû supposer qu'il avait bien pu perdre cette bague dans la rue après

être sorti de la maison. Que fera-t-il donc? Il lira attentivement

les journaux du soir à l'article: Objets trouvés. Naturellement notre

annonce lui sautera aux yeux et il en sera transporté de joie. Pourquoi

soupçonnerait-il un piège? Il n'a aucune raison de croire que la

découverte de la bague puisse se rattacher au crime. Donc il doit

venir, il viendra. Vous le verrez apparaître avant une heure d'ici.

--Et alors? demandai-je.

--Oh! alors, laissez-moi faire. Avez-vous des armes?

--J'ai mon ancien revolver d'ordonnance et quelques cartouches.

--Vous feriez bien de le mettre en état et de le charger; nous allons

avoir à faire à un homme qui luttera en désespéré; et bien que je

compte le surprendre sans qu'il s'y attende, il vaut mieux être préparé

à toutes les éventualités.»

J'allai dans ma chambre mettre son conseil en pratique. Lorsque je

revins avec mon revolver, la table était desservie et Holmes s'était

plongé dans son passe-temps favori: il grattait les cordes de son

violon.

«L'action se resserre, dit-il en me voyant entrer. Je viens de recevoir

la réponse au télégramme que j'ai envoyé en Amérique. Toutes mes

prévisions se réalisent.

--Et lesquelles? demandai-je vivement.

--Mon violon a besoin de cordes neuves, remarqua-t-il tout simplement.

Mettez votre revolver dans votre poche. Quand l'individu sera là,

parlez-lui de la façon la plus naturelle et fiez-vous à moi pour le

reste. Surtout ne l'effrayez pas en le regardant trop fixement.

--Il est maintenant huit heures, dis-je en regardant ma montre.

--Oui, il sera probablement ici dans quelques minutes. Entre-baîllez

la porte.... Comme cela, bien.... Maintenant mettez la clef à

l'intérieur.... Merci. Voici un vieux bouquin très curieux que j'ai

pêché hier à un étalage: _De Jure inter gentes_, publié en latin à

Liège, Pays-Bas, en l'an 1642. La tête de Charles Ier était encore

solide sur ses épaules à l'époque où ce petit volume à la reliure

brunâtre fut imprimé.

--Quel en est l'éditeur?

--Un certain Philippe de Croy. Sur la première page on voit écrit avec

une encre jaunie «Ex libris Gulielmi Whyte»; je me demande qui pouvait

être ce Guillaume Whyte? Quelque magistrat zélé du XVIIe siècle, sans

doute; son écriture sent l'homme de loi.... Mais, si je ne me trompe,

voici notre homme.»

Un crime étrange · 第 3 / 11 段