--Bien simple», reprit modestement Holmes, et cependant je vis à sa

figure qu'il était assez satisfait de la façon spontanée dont j'avais

exprimé mon admiration. «Je disais tout à l'heure, reprit-il, qu'il n'y

avait plus de criminels, eh bien! je m'étais trompé; lisez ceci!» et il

me tendit la lettre que le commissionnaire venait d'apporter.

«Comment? m'écriai-je après l'avoir parcourue d'un coup d'œil, mais

c'est horrible!

--Oui, cela semble sortir un peu de la banalité ordinaire,

remarqua-t-il avec calme. Voudriez-vous être assez aimable pour me

relire cette lettre tout haut?»

Voici ce qu'elle contenait:

«Cher Monsieur Sherlock Holmes,

«Il y a eu cette nuit du grabuge au nº 3 du Jardin Lauriston, près

la route de Brixton. L'agent de faction dans ce quartier aperçut

vers deux heures du matin une lumière qui semblait venir de cette

maison; comme elle est inoccupée, il trouva la chose anormale et se

dirigea de ce côté. La porte était ouverte; dans la première pièce,

complètement démeublée, gisait le cadavre d'un homme bien mis et

paraissant appartenir à une condition sociale élevée; il avait dans

sa poche des cartes de visite au nom d'Enoch J. Drebber, Cleveland

Ohio, U.S.A. Le vol n'avait pas été le mobile du crime et jusqu'ici

il est impossible de dire ce qui a pu déterminer la mort! On

remarque bien dans la chambre des taches de sang, mais le corps ne

porte aucune trace de blessure. Comment cet homme a-t-il pu entrer

dans cette maison inhabitée? C'est là que commence le mystère; et,

pour tout dire, cette affaire n'est d'un bout à l'autre qu'une

parfaite énigme.

«Si vous voulez vous rendre là-bas à une heure quelconque avant

midi, vous m'y trouverez. J'ai laissé tout dans le _statu quo_

jusqu'à ce que je sache ce que vous comptez faire. Dans le cas où il

vous serait impossible de venir, je vous donnerai des détails plus

circonstanciés, et je m'estimerais très heureux si vous vouliez être

assez bon pour me faire connaître votre opinion.--Agréez, etc...

«TOBIAS GREGSON.»

«Gregson est le plus fin des limiers de Scotland Yard, remarqua mon

ami; Lestrade et lui, voilà les sujets d'élite de ce contingent si peu

recommandable. Ils sont tous les deux ardents, pleins d'énergie, mais

malheureusement ils sont trop, toujours trop, de parti pris. De plus,

entre eux, ils sont à couteaux tirés, aussi jaloux l'un de l'autre

que deux beautés à la mode pourraient l'être. Il y aura des scènes

amusantes à propos de cette nouvelle affaire, s'ils s'en occupent

ensemble.»

J'étais confondu du calme avec lequel Holmes s'exprimait. «Mais il n'y

a pas un moment à perdre, m'écriai-je, voulez-vous que j'aille vous

chercher un fiacre?

--Je ne sais pas encore si je vais me déranger. Je suis le paresseux le

plus indécrottable qui ait jamais existé, sinon d'une façon habituelle,

au moins par accès; quelquefois, en revanche, je sais être assez actif.

--Cependant, voici justement l'occasion que vous désiriez tant.

--Mais, mon cher ami, qu'est-ce que cela peut bien me faire? Supposons

que je débrouille l'affaire, vous pouvez être certain que Gregson,

Lestrade et Cie en recueilleront tout le bénéfice. Voilà ce que c'est

que d'être en dehors de toute situation officielle.

--Cependant, puisqu'on implore votre concours.

--Oui, Gregson sait bien que je suis plus malin que lui et avec moi

il en convient facilement; mais il se couperait la langue, plutôt que

de le reconnaître devant une autre personne. En tout cas nous pouvons

toujours aller voir ce qui en est; je n'agirai d'ailleurs qu'à ma

guise, et peut-être aurai-je, à défaut d'autre chose, l'occasion de

rire de tous ces pantins. En route donc.»

En disant cela, il se hâtait d'enfiler son pardessus, et ne manifestait

plus l'ombre de paresse. C'était la période d'activité qui commençait.

«Vite, prenez votre chapeau, me dit-il.

--Vous désirez que je vous accompagne?

--Oui, si vous n'avez rien de mieux à faire.»

Une minute plus tard, installés dans un hansom, nous roulions à toute

vitesse dans la direction de Brixton Road. La matinée était brumeuse,

le ciel chargé de nuages, et un voile sombre, qui semblait refléter

toute la boue des rues, flottait au-dessus des maisons. Holmes se

montrait d'une humeur charmante et discourait sans s'arrêter, sur

les violons de Crémone et sur les mérites comparés d'un Stradivarius

et d'un Amati. Quant à moi, je gardais le silence; car ce temps

mélancolique, cette affaire sinistre dans laquelle nous nous trouvions

engagés m'impressionnaient péniblement.

«Vous ne semblez pas réfléchir beaucoup à ce que vous allez faire,

dis-je enfin, interrompant ainsi la dissertation musicale de mon

compagnon.

--Je n'ai encore aucune donnée précise, répondit-il; c'est une grave

erreur que d'échafauder une théorie avant d'avoir rassemblé tous les

matériaux nécessaires; cela ne peut que fausser le jugement.

--Vous n'avez plus longtemps à attendre, remarquai-je, en regardant par

la portière; nous sommes arrivés à Brixton Road et voici, si je ne me

trompe, la maison en question.

--Vous avez raison. Cocher, arrêtez!» cria-t-il.

Nous étions encore à une centaine de mètres du but de notre excursion,

mais il insista pour mettre pied à terre à cet endroit et pour faire

le reste du trajet à pied.

La bâtisse qui portait le nº 3 du Jardin Lauriston avait une apparence

impressionnante et sinistre; elle faisait partie d'un groupe de quatre

maisons construites un peu en retraite sur la rue; les deux premières

étaient habitées, les deux autres n'avaient pas de locataires. Ces

dernières présentaient trois rangées de fenêtres béantes, à l'aspect

lugubre et abandonné, et dont, çà et là, une vitre, portant un petit

carton avec l'indication à louer, donnait l'impression d'un œil

recouvert d'une taie blanche. Un petit jardin séparait chacune de ces

maisons de la rue; pour le moment, ces jardins, détrempés par la pluie

qui n'avait pas cessé de tomber toute la nuit, n'étaient plus que des

cloaques bourbeux. En temps ordinaire, on y distinguait une allée

étroite dont l'argile jaunâtre perçait à travers des graviers trop

rares; çà et là, quelques plantes étiolées y poussaient péniblement.

Comme clôture, un mur de brique haut d'un mètre à peine et surmonté

d'une grille en bois.

Au moment de notre arrivée, un agent de police se tenait appuyé contre

cette grille, et un groupe assez nombreux de badauds ou de vagabonds

allongeaient le cou et écarquillaient les yeux dans le fallacieux

espoir de saisir quelque chose du drame mystérieux qui s'était accompli

derrière ces murs. Je m'imaginais que Sherlock Holmes ne perdrait

pas une minute pour se précipiter dans la maison et attaquer de

front l'énigme qu'elle renfermait; mais à mon grand étonnement, tout

différente fut sa manière de procéder. Avec un air de nonchalance

parfaite, que, vu la circonstance, je ne pus m'empêcher de prendre

pour de l'affectation, il se mit à flâner sur le trottoir, allant

et venant à petits pas et portant ses regards distraits tantôt vers

le sol, tantôt encore vers les maisons en face ou vers les grilles

qui servaient de clôture. Ce singulier examen terminé, il s'engagea

lentement dans l'allée en ayant soin de suivre la bordure de gazon,

les yeux attentivement dirigés vers la terre. Deux fois il s'arrêta,

et je le vis même esquisser un sourire, tandis qu'une exclamation de

satisfaction s'échappait de ses lèvres. Sur le sol détrempé, on pouvait

voir de nombreuses traces de pas; mais, étant données toutes les

allées et venues des gens de la police, je n'arrivais pas à comprendre

ce qu'Holmes espérait reconnaître dans ces empreintes. Malgré cela,

connaissant sa promptitude à percevoir les moindres détails, je sentais

qu'il découvrait une foule de choses intéressantes là où, pour ma part,

je ne déchiffrais rien. Au moment où nous arrivions à la porte de la

maison, nous vîmes un homme grand, à la figure pâle, aux cheveux blonds

filasse, qui tenait un calepin à la main, se hâter à notre rencontre.

Il serra avec effusion la main de mon compagnon, disant: «C'est

vraiment bien aimable à vous de venir, j'ai fait laisser toutes choses

en l'état.

--Excepté ici, répondit mon ami en montrant du doigt l'allée; si tout

un troupeau de buffles avait passé par là, il n'aurait certes pas fait

un plus grand gâchis. J'espère bien cependant, Gregson, que vous aviez

fait auparavant toutes vos observations.

--J'ai eu tant à faire dans l'intérieur de la maison,... répliqua

l'agent de police d'une manière évasive, mais mon collègue, M.

Lestrade, est ici et c'est sur lui que je me suis reposé du soin

d'examiner le jardin.»

Holmes me regarda en clignant de l'œil d'une manière sardonique. «Avec

deux hommes tels que vous et Lestrade sur les lieux, dit-il, il ne

restera pas grand travail pour moi.»

Gregson se frotta les mains d'un air de satisfaction. «Je crois en

effet, répondit-il, que nous avons fait absolument tout ce qu'il y

avait à faire; toutefois c'est un cas fort curieux et, comme je connais

votre goût pour ce qui est extraordinaire....

--Vous n'êtes pas venu ici en fiacre, n'est-ce pas? interrompit

Sherlock Holmes.

--Non, monsieur!

--Et Lestrade?

--Lestrade non plus.

--Dans ce cas, allons examiner la chambre.»

Et sur cette remarque qui semblait incohérente, il entra dans la

maison, suivi de Gregson, dont les traits exprimaient un ahurissement

complet. Un petit passage dont le plancher était recouvert d'une

épaisse couche de poussière menait à la cuisine et aux offices. Deux

portes se trouvaient à droite et à gauche; l'une d'elles n'avait

évidemment pas été ouverte depuis longtemps; l'autre donnait sur la

salle à manger et c'était là que s'était déroulé le drame. Holmes

y entra et je le suivis, dominé par ce sentiment pénible que nous

ressentons toujours en présence de la mort.

C'était une vaste pièce carrée que l'absence de tout meuble faisait

paraître plus grande encore. Un papier vernissé, fort ordinaire,

tapissait les murs; on y voyait de nombreuses taches d'humidité; et, çà

et là, des bandes entières à moitié détachées pendaient lamentablement,

laissant à nu le plâtre pourri qu'elles auraient dû recouvrir. En face

de la porte, sur le coin d'une cheminée prétentieuse en imitation

de marbre blanc, on remarquait le reste d'une bougie de cire rouge

à moitié consumée. Les vitres de l'unique fenêtre étaient si sales

qu'elles semblaient ne laisser passer qu'à regret un jour douteux, ce

qui répandait sur l'appartement tout entier une teinte grise et sombre

que venait encore renforcer la couche épaisse de poussière dont chaque

objet était recouvert.

Tous ces détails ne me revinrent que plus tard à la mémoire; sur

le moment, mon attention se concentra tout entière sur l'horrible

spectacle que présentait, étendu devant nous, un corps rigide, dont

les yeux, encore grands ouverts, dirigeaient vers le plafond leur

regard sans vie. La victime qui paraissait avoir de quarante-quatre

à quarante-cinq ans, était de taille moyenne, large d'épaules, avec

des cheveux noirs et crépus, et une barbe courte et clairsemée. Elle

était vêtue d'une redingote, en drap épais, d'un gilet pareil et d'un

pantalon de couleur claire; le col et les manchettes de la chemise

étaient d'une blancheur immaculée. Un chapeau haut de forme, tout neuf

et brillant comme un miroir, gisait à terre. Les bras étaient étendus

en croix et les mains crispées; les membres inférieurs se tordaient

comme si les dernières souffrances de l'agonie avaient été terribles.

Je lisais sur cette figure immobile une expression d'horreur et de

haine telle que je n'en avais jamais vue à aucun visage humain. Tout

dans l'aspect de ce misérable, son front bas, son nez aplati, sa

mâchoire proéminente, et surtout cette position étrange et ces membres

contournés, tout contribuait à lui donner une ressemblance singulière

avec un véritable gorille. J'ai vu la mort sous bien des formes,

mais jamais sous une apparence plus effroyable que dans cette pièce

sombre et lugubre, à deux pas d'une des principales artères de Londres

suburbain.

Lestrade, avec cet air de furet qui lui était particulier, se tenait

près de la porte et nous salua lorsque nous entrâmes.

«Cette affaire fera sensation, monsieur, remarqua-t-il. Ce n'est pas

d'aujourd'hui que je suis dans le métier et cependant cela dépasse tout

ce que j'ai déjà vu.

--Pas un seul indice! dit Gregson.

--Pas un seul», renchérit Lestrade.

Sherlock Holmes s'approcha du cadavre, et s'agenouillant auprès de lui,

l'examina avec la plus grande attention.--«Vous êtes sûrs qu'il ne

porte aucune trace de blessure», demanda-t-il, montrant les nombreuses

gouttes de sang et les éclaboussures rougeâtres qu'on remarquait tout

autour.

«Absolument sûrs! s'écrièrent les deux agents d'une seule voix.

--Alors ce sang ne peut provenir que d'un autre individu et celui-là

est bien probablement l'assassin, si toutefois il y a eu assassinat.

Cela me rappelle tout à fait les circonstances qui entourèrent la mort

de Van Jansen à Utrecht en 1834. Vous rappelez-vous ce cas, Gregson?

--Non, monsieur.

--Vous feriez bien de le lire, je vous assure; il n'y a rien de nouveau

sous le soleil, tout ce qui arrive est arrivé.»

Pendant qu'il parlait, ses doigts agiles se promenaient çà et là,

tâtant, pressant, déboutonnant, inspectant tout; mais ses yeux avaient

repris cette expression vague dont j'ai parlé plus haut. Si rapide fut

cet examen, que jamais on n'aurait pu croire qu'il fût en même temps

aussi minutieux.

Ensuite Holmes se penchant sur les lèvres du mort se mit à aspirer,

puis à renifler et enfin il termina son petit travail en inspectant les

semelles des bottines qui sortaient de chez un bon faiseur.

«Ce cadavre n'a pas été remué? demanda-t-il.

--Pas plus que cela n'a été indispensable pour notre enquête.

--Vous pouvez maintenant le faire porter à la morgue; il n'a plus rien

à nous apprendre.»

Gregson avait déjà fait venir quatre hommes avec un brancard; à son

appel ils entrèrent et emportèrent l'inconnu. Au moment où ils le

soulevèrent, une bague tomba et roula sur le sol, Lestrade la saisit et

la regarda avec des yeux surpris.

«Une femme est entrée ici, s'écria-t-il; c'est un anneau de mariage»,

et il le tenait sur la paume de sa main. Nous l'entourâmes tous et

examinâmes la bague; on n'en pouvait douter, ce cercle d'or avait été

un jour passé au doigt d'une jeune mariée.

«Voilà qui complique encore l'affaire, murmura Gregson; Dieu sait

pourtant qu'elle était déjà assez embrouillée comme cela.

--Êtes-vous sûr que cette circonstance ne la simplifie pas au

contraire? observa Holmes. Mais nous n'apprendrons rien de plus en

restant à contempler cet anneau; qu'avez-vous trouvé dans les poches?

--Tout est là, dit Gregson, montrant une réunion d'objets posés sur

l'une des marches de l'escalier: une montre en or nº 97,163 venant de

chez Barraud de Londres; une chaîne en or, dite «Albert», solide et

très lourde; une bague en or avec une devise maçonnique, une épingle

en or représentant la tête d'un bull-dog dont les yeux sont formés par

deux rubis; un porte-cartes en cuir de Russie, contenant des cartes au

nom d'Enoch J. Drebber, de Cleveland, ceci correspondant d'ailleurs aux

initiales E. J. D. marquées sur le linge; pas de porte-monnaie, mais

de l'argent à même dans la poche, 7 livres 13 sh. (188 fr. 75); une

édition de poche du _Décaméron_, de Boccace, portant sur la première

page le nom de Joseph Stangerson; deux lettres, l'une au nom de E. J.

Drebber, l'autre à celui de Joseph Stangerson.

--Et quelle adresse portent ces lettres?

--Banque américaine, Strand, poste restante. Elles sont toutes les deux

de la Compagnie des paquebots Guion et se rapportent au départ de ses

bateaux de Liverpool. Il est clair que ce malheureux était sur le point

de retourner à New-York.

--Avez-vous fait une enquête sur ce Stangerson?

--J'ai commencé par là, dit Gregson. J'ai fait insérer des annonces

dans tous les journaux et j'ai dépêché un de mes hommes à la Banque

américaine; mais il n'est pas encore revenu.

--Avez-vous télégraphié à Cleveland?

--Ce matin même.

--Comment avez-vous rédigé votre demande de renseignements?

--Nous avons simplement fait connaître les circonstances qui les

nécessitaient et déclaré que nous serions reconnaissants de toute

information pouvant nous servir.

--Vous n'avez pas demandé de détails sur un point qui vous aurait paru

particulièrement important?

--J'ai demandé des renseignement sur Stangerson.

--Voilà tout? Ne vous semble-t-il pas qu'il existe un pivot sur lequel

toute l'affaire doit reposer? Ne comptez-vous pas télégraphier de

nouveau?

--J'ai fait tout ce qu'il y avait à faire», repartit Gregson, d'un ton

piqué.

Sherlock Holmes marmotta quelque chose entre ses dents; il semblait sur

le point d'adresser une remarque à Gregson, quand Lestrade, qui était

resté dans la première pièce, pendant que nous avions été causer dans

l'antichambre, reparut soudain en se frottant les mains d'un air de

triomphe.

«Monsieur Gregson, dit-il, je viens de faire une découverte de la plus

haute importance et qui aurait pu certainement échapper à tout le

monde, si je n'avais pas eu l'idée de faire un examen minutieux de la

muraille.»

Les yeux du petit bonhomme étincelaient et il ne pouvait cacher sa

satisfaction d'avoir ainsi damé le pion à son collègue.

«Venez par ici», dit-il, en rentrant tout affairé dans la salle à

manger.

Nous le suivîmes et l'air de cette pièce fatale me sembla moins

difficile à respirer, du moment où ce mort, à l'aspect terrifiant, n'y

était plus.

«A présent, regardez bien.»

Il enflamma une allumette sur la semelle de son soulier et l'éleva de

façon à éclairer la muraille.

«Voyez», dit-il triomphant.

J'ai dit plus haut que le papier était décollé par places. Dans un coin

en particulier une large bande s'était détachée découvrant ainsi le

plâtre jauni de la cloison. A cet endroit, apparaissait, grossièrement

écrit en lettres rouges, ce seul mot:

RACHE

«Eh bien, messieurs, qu'en pensez-vous? s'écria l'agent de police, en

prenant l'intonation d'un barnum de foire faisant la parade. On n'avait

pas aperçu cette inscription parce qu'elle se trouvait dans le coin le

plus obscur de la chambre, que personne n'avait songé à inspecter. Mais

l'assassin, homme ou femme, l'a tracée avec son propre sang. Voyez, le

sang a coulé là, le long du mur. Voilà donc qui enlève toute idée de

suicide. Maintenant pourquoi l'assassin a-t-il choisi de préférence cet

endroit? Je vais vous l'expliquer. Vous voyez cette bougie, placée sur

la cheminée: elle était allumée au moment du crime, et cette partie de

la pièce se trouvait ainsi la mieux éclairée, au lieu d'être, comme à

présent, la plus sombre.

--Et maintenant que vous avez fait cette précieuse découverte,

voulez-vous nous expliquer ce qu'elle prouve? demanda Gregson d'un air

ironique.

--Ce qu'elle prouve? Tout simplement que quelqu'un allait écrire le nom

de Rachel, lorsqu'il a été dérangé avant d'avoir pu achever le mot.

Retenez bien ce que je vous dis: quand le mystère aura été éclairci,

vous verrez qu'une femme du nom de Rachel s'y trouve mêlée. C'est fort

joli d'en rire, monsieur Sherlock Holmes; vous pouvez être très habile

et très malin, mais c'est encore le vieux chien de chasse qui aura le

dernier mot de tout cela.

--Je vous fais mes plus humbles excuses», dit mon compagnon, dont un

éclat de rire intempestif avait provoqué chez le petit homme, cet

accès de colère. «Vous avez le mérite incontestable d'avoir le premier

découvert ce mot qui, comme vous le dites fort bien, n'a guère pu

être écrit que par le second acteur du drame de la nuit dernière. Je

n'ai pas encore eu le temps d'examiner cette pièce, mais, si vous le

permettez, je vais m'y mettre maintenant.»

Tout en parlant, il avait retiré de sa poche un mètre en étoffe et une

grande loupe ronde. Muni de ces deux instruments, il se mit à trotter

sans bruit à travers la chambre, s'arrêtant ici, s'agenouillant là,

se couchant même parfois à plat ventre. Cette occupation l'absorbait

tellement qu'il semblait avoir complètement oublié notre présence; on

l'entendait marmotter à mi-voix, laissant échapper sans interruption

des exclamations, des gémissements, des petits sifflements, ou des cris

contenus d'encouragement et d'espoir. A le voir ainsi, il me rappelait

singulièrement un bon chien d'équipage lorsque dans un balancé il court

à droite et à gauche en donnant de temps à autre un coup de gueule

d'impatience, jusqu'au moment où il peut empaumer de nouveau la voie.

Ces investigations durèrent plus de vingt minutes; tantôt Holmes

mesurait, avec une minutie extrême, la distance entre deux traces qui

restaient totalement invisibles à mes yeux; tantôt il appliquait son

mètre contre le mur d'une manière tout aussi incompréhensible. A un

moment donné, il recueillit soigneusement sur le plancher un peu de

poussière grisâtre et la mit dans une enveloppe. Finalement il examina

avec sa loupe le mot écrit sur le mur, suivant les contours de la

lettre avec la plus scrupuleuse attention. Ceci fait, trouvant sans

doute qu'il avait achevé sa tâche, il remit son mètre et sa loupe dans

sa poche.

«On dit qu'un homme de talent est celui qui sait payer de sa personne

sans compter, remarqua-t-il en souriant. Cela n'est guère juste, mais

peut s'appliquer assez bien à la définition du bon policier.»

Gregson et Lestrade avaient observé les manœuvres de leur collègue

amateur avec une curiosité non déguisée, mélangée d'un certain dédain.

Ils ne voyaient évidemment pas ce dont je commençais à m'apercevoir:

c'est que les moindres actions de Sherlock Holmes concordaient toutes

vers un but pratique et parfaitement défini.

«Quelle est maintenant votre opinion, monsieur? demandèrent-ils tous

les deux à la fois.

--Je vous frusterais du mérite de débrouiller cette énigme, si j'avais

la prétention de vous venir en aide, observa mon ami. Vous vous tirez

si bien de cette affaire qu'il serait dommage de voir quelqu'un d'autre

s'en mêler.»

Ces paroles renfermaient tout un monde d'ironie, dans leur intonation

gouailleuse.

«Si cependant vous avez la bonté de me mettre au courant de vos

investigations, continua-t-il, je serai heureux de vous prêter mon

concours dans la limite de mes moyens. En attendant, je voudrais bien

parler à l'agent de police qui a découvert le cadavre. Pouvez-vous me

donner son nom et son adresse?»

Lestrade consulta son calepin. «C'est John Rance, dit-il. Il n'est plus

de service en ce moment, monsieur. Vous le trouverez au nº 46 d'Audley

Court Kennington Park Gate.»

Holmes nota l'adresse.

«Venez, docteur, dit-il, nous allons nous mettre à la recherche de

cet homme.» Puis, se retournant vers les deux policiers: «Laissez-moi

vous dire quelques mots dont vous pourrez faire votre profit. Nous

sommes bien en présence d'un assassinat, et c'est un homme qui l'a

commis. Cet homme mesure au moins 1m. 80 et est dans la force de

l'âge; ses pieds sont petits pour sa taille; il portait des chaussures

communes et carrées du bout; enfin il fumait un cigare de Trichinopoli.

Il est venu ici avec sa victime, dans un fiacre à quatre roues,

attelé d'un cheval dont trois des fers étaient usés, tandis que le

quatrième, un de ceux de devant, était neuf. Je crois être sûr que le

meurtrier est très rouge de figure. Enfin les ongles de sa main droite

sont remarquablement longs. Ce ne sont là que quelques indications

sommaires, mais elles peuvent vous être utiles.»

Lestrade et Gregson se regardèrent tous les deux avec un sourire

d'incrédulité.

«Si cet homme a été assassiné, quelle est la cause de sa mort? demanda

le premier.

--Le poison, répliqua sèchement Sherlock, et il fit mine de s'en aller.

Encore un mot, Lestrade, ajouta-t-il, en se retournant au moment de

franchir le seuil de la porte, _Rache_ est un mot allemand qui signifie

vengeance; ne perdez donc pas trop de temps à rechercher Mlle Rachel.»

C'est après avoir lancé cette flèche du Parthe qu'il sortit

définitivement, tandis que les deux rivaux, restés bouche béante, le

suivaient des yeux.

CHAPITRE IV

LES RENSEIGNEMENTS FOURNIS PAR JOHN RANCE

Une heure sonnait au moment où nous quittions le nº 3 du Jardin

Lauriston. Sherlock Holmes entra dans le bureau de télégraphe le plus

rapproché, et il se mit à rédiger une longue dépêche.--Puis hélant un

fiacre, il donna l'ordre au cocher de nous mener à l'adresse indiquée

par Lestrade.

Un crime étrange · 第 2 / 11 段