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UN
CRIME ÉTRANGE
OUVRAGE DU MÊME AUTEUR
PUBLIÉ DANS LA BIBLIOTHÈQUE DES ROMANS ÉTRANGERS
PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
=La Marque des Quatre=, traduit de l'anglais.
Un volume broché. 1 fr.
Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--46-1901.
A. CONAN-DOYLE
UN
CRIME ÉTRANGE
ROMAN ANGLAIS
TRADUIT AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR
DEUXIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1901
Tous droits réservés.
PREMIÈRE PARTIE
Rédigée d'après les souvenirs personnels de John Watson
EX-MÉDECIN-MAJOR DANS L'ARMÉE ANGLAISE
CHAPITRE I
SHERLOCK HOLMES
Ce fut en 1878 que je subis devant l'Université de Londres ma thèse de
docteur en médecine. Après avoir complété mes études à Netley--pour me
conformer aux prescriptions imposées aux médecins qui veulent faire
leur carrière dans l'armée,--je fus définitivement attaché, en qualité
d'aide-major, au 5e fusiliers de Northumberland. Ce corps était alors
aux Indes, et, avant que j'aie pu le rejoindre, la seconde campagne
contre l'Afghanistan était entamée.
En débarquant à Bombay, j'appris que mon régiment avait déjà traversé
les défilés de la frontière et se trouvait au cœur même du pays ennemi.
Je me joignis à plusieurs officiers dont la situation était analogue
à la mienne, et nous parvînmes à atteindre sans encombre la ville de
Candahar; j'y retrouvai mon régiment et le jour même j'entrai dans mes
nouvelles fonctions.
Des distinctions, des grades, tel fut pour un grand nombre le bilan
de la campagne qui s'ouvrait alors; pour moi je n'en recueillis que
déboires et malheurs.
Une permutation d'office m'ayant fait passer aux Berkshires, ce fut
avec ce corps que je pris part à la fatale bataille de Maiwand; j'y
fus blessé à l'épaule par un de ces petits boulets que lancent les
tromblons Jezaïl. L'os de la clavicule était brisé, l'artère voisine
froissée et j'allais tomber entre les mains des féroces Ghazis quand le
dévouement et le courage de mon ordonnance Murray me sauvèrent la vie;
il réussit à me jeter en travers d'un cheval de bât et me ramena ainsi
sain et sauf dans les lignes anglaises.
Brisé par la souffrance, affaibli par les fatigues et les privations de
toutes sortes, je fis partie d'un long convoi de blessés et fus dirigé
sur l'hôpital central de Peshawur. Là, mes forces commencèrent bientôt
à renaître et j'allais déjà assez bien pour me promener à travers
les salles et même pour m'étendre au soleil sous une véranda, lorsque
je fus terrassé par la fièvre typhoïde, ce terrible fléau de nos
possessions indiennes. Après avoir passé plusieurs mois entre la vie
et la mort, j'entrai enfin en convalescence; mais j'étais si amaigri
et si faible qu'à la suite d'une consultation les médecins décidèrent
de me renvoyer en Angleterre, sans perdre un instant. En conséquence,
je pris passage à bord du transport l'_Orontes_, et un mois plus tard
je débarquais à Portsmouth, avec, il est vrai, une santé à tout jamais
ruinée, mais muni, en revanche, d'un congé octroyé par notre bon et
paternel gouvernement pour me permettre de travailler pendant neuf mois
consécutifs à récupérer mes forces disparues.
Sans feu ni lieu, libre comme l'air--ou plutôt aussi libre qu'on peut
l'être lorsqu'on possède pour toute fortune 14 fr. 35 de rente par
jour,--je n'eus naturellement qu'une idée, celle de gagner Londres,
ce vaste réceptacle vers lequel converge, irrésistiblement entraînée
par tous les déversoirs de l'Empire Britannique, la foule des gens qui
n'ont dans la vie ni emploi fixe, ni but déterminé.
Je plantai d'abord mes pénates dans un petit hôtel du Strand et pendant
quelque temps j'y menai une vie aussi désœuvrée que monotone, tout en
entamant notablement mes pauvres économies. Bientôt même l'état de mes
finances devint si inquiétant qu'il me parut indispensable de choisir
entre les deux partis suivants: ou quitter la capitale et chercher à la
campagne quelque trou pour y végéter tristement, ou changer totalement
mon genre d'existence. Ce fut à cette dernière alternative que je
m'arrêtai; pour commencer je résolus de quitter l'hôtel et de m'établir
dans un domicile moins brillant comme apparence, mais plus économique.
Le jour même où j'avais pris cette décision, je me trouvais au
Criterion bar lorsque je sentis quelqu'un me frapper sur l'épaule, et
en me retournant, je reconnus le jeune Stamford que j'avais eu comme
assistant à l'hôpital de Barts. La vue d'une figure de connaissance,
pour tout homme qui se sent profondément isolé au milieu de l'infernal
brouhaha de Londres, est certainement la chose du monde la plus
réconfortante. Jamais cependant Stamford n'avait été pour moi ce qu'on
appelle un véritable copain, mais à ce moment je fraternisai avec lui
de la façon la plus enthousiaste, et lui-même de son côté sembla ravi
de la rencontre. Dans l'exubérance de ma joie, je l'invitai à déjeuner
chez Holborn et un instant après nous montions en fiacre pour nous y
rendre.
Pendant que la voiture roulait dans les rues tumultueuses de Londres:
«Quelle diable de vie avez-vous bien pu mener, Watson?» me demanda mon
compagnon en me dévisageant avec un étonnement non déguisé. «Vous êtes
maigre comme un coucou et noir comme une taupe.»
En quelques mots, je le mis au courant de mes aventures et j'en avais à
peine terminé le récit quand nous arrivâmes à la porte du restaurant.
«Pauvre garçon, me dit Stamford sur un ton de commisération, et
maintenant où en êtes-vous?
--Pour le moment je suis à la recherche d'un logement et par là
même d'un problème, le problème consistant à dénicher pour un prix
raisonnable un appartement suffisamment confortable.
--Étrange, murmura-t-il, vous êtes la seconde personne aujourd'hui qui
me tienne identiquement le même langage.
--Et quelle est la première?
--Un garçon qui vient à l'hôpital travailler dans le laboratoire de
chimie. Il se plaignait ce matin devant moi de ne pouvoir trouver un
ami pour partager avec lui un charmant appartement qu'il avait été
visiter, mais dont le loyer dépassait ses moyens.
--Bon Dieu! m'écriai-je, s'il désire vraiment trouver quelqu'un qui
partage avec lui et l'appartement et le loyer, je suis son homme. Je
préfère de beaucoup loger avec un camarade que vivre tout seul.»
Le jeune Stamford me regarda par-dessus son verre d'une façon
singulière. «Vous ne connaissez pas encore Sherlock Holmes, me dit-il;
peut-être ne tiendrez-vous pas à l'avoir toujours pour compagnon.
--Pourquoi? A-t-on quelque chose à lui reprocher?
--Oh! ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Seulement il est quelque
peu original, un véritable fanatique par rapport à certains genres de
sciences. Cependant par ce que j'en connais, il paraît être un très
brave garçon.
--Un étudiant en médecine, sans doute?
--Non, et même je n'ai aucune idée de ce qu'il a l'intention de faire.
Il est, dit-on, très fort en anatomie et tout à fait de premier ordre
en chimie; mais jamais, que je sache, il n'a suivi régulièrement les
cours de médecine. Il étudie d'une façon très décousue, excentrique
même; et, sans s'astreindre aux connaissances que tout le monde cherche
à acquérir, il en a amassé une foule d'autres, de quoi certainement
étonner tous ses professeurs.
--Ne lui avez-vous jamais demandé à quelle carrière il se destinait?
--Non certes, car ce n'est pas un homme qu'on puisse faire causer
facilement, quoiqu'à l'occasion, et si la fantaisie lui en prend, il
sache être assez communicatif.
--Je serais bien aise de le rencontrer, dis-je. Si je dois habiter
avec quelqu'un, je préférerais que ce fût avec un homme studieux et
d'habitudes tranquilles. Je ne suis pas encore assez fort, voyez-vous,
pour supporter beaucoup de bruit ou d'agitation, et d'ailleurs j'ai eu
assez de tout cela en Afghanistan pour en être rassasié jusqu'à la fin
de mes jours. Comment faire pour rencontrer votre ami?
--Il est bien probablement au laboratoire, répliqua Stamford; ou bien
il n'y met pas les pieds pendant des semaines entières, ou bien il y
travaille du matin jusqu'au soir. Si vous voulez, nous prendrons une
voiture après déjeuner et nous irons jusque-là.
--Parfaitement», répondis-je, et là-dessus nous nous mîmes à parler
d'autre chose.
En nous rendant à l'hôpital, Stamford me donna encore quelques détails
sur mon futur compagnon.
«Il ne faut pas m'en vouloir, commença-t-il, si vous ne vous entendez
pas avec l'individu en question; je ne le connais guère que pour
l'avoir rencontré de temps à autre au laboratoire. C'est vous qui avez
eu l'idée de cet arrangement, ne m'en rendez donc pas responsable.
--Si nous ne nous entendons pas, repris-je, il sera facile de nous
séparer. Cependant, Stamford, ajoutai-je, en le regardant fixement, il
me semble que vous avez des raisons spéciales pour vous laver les mains
de tout ce qui pourrait advenir. Y a-t-il vraiment quelque chose à
craindre du caractère de cet homme? Allons, parlez franchement et ne
soyez pas aussi cachottier.»
Stamford se mit à rire. «C'est qu'il n'est pas facile d'exprimer ce qui
est inexprimable, dit-il. Ce Holmes s'est, pour mon goût, un peu trop
identifié avec la science elle-même, et je crois que cela doit amener
fatalement à l'insensibilité la plus complète. Ainsi, je m'imagine
qu'il serait parfaitement capable d'administrer à un ami une petite
pincée de la substance toxique la plus récemment découverte, non par
méchanceté, vous m'entendez bien, mais simplement, étant donné son
esprit chercheur, pour se rendre exactement compte de la façon dont
ce poison opère. Cependant, je dois dire pour être juste, et cela
avec la conviction la plus entière, qu'il tenterait tout aussi bien
l'expérience sur lui-même. Il semble avoir la rage d'approfondir ce
qu'il étudie de façon à tout résumer dans des formules d'une exactitude
mathématique.
--Et je trouve qu'il a bien raison.
--D'accord, mais on peut pousser cette qualité jusqu'à l'exagération;
ainsi quand on en arrive à prendre un bâton pour en battre les sujets
anatomiques déposés sur la table de dissection, cela peut paraître au
moins étrange.
--Que me racontez-vous là?
--La pure vérité; il a fait cela un jour; c'était, paraît-il, pour se
rendre compte des effets ainsi produits sur les cadavres, et cela je
l'ai vu, de mes yeux vu.
--Cependant, vous dites que ce n'est pas un étudiant en médecine?
--Non,--Dieu seul sait quel est le but de ses études.... Mais nous
voici arrivés et vous allez pouvoir vous former vous-même une opinion à
son sujet.»
Tout en parlant, nous tournions dans une petite ruelle et nous
franchissions une porte bâtarde percée dans une aile du grand hôpital.
C'était pour moi un terrain familier et je n'avais pas besoin de guide
pour gravir les degrés de pierre du vaste escalier à l'aspect si
glacial, et pour trouver mon chemin dans ces longs corridors, aux murs
blanchis à la chaux, où s'ouvraient çà et là des portes peintes en brun
foncé.
Vers l'extrémité du bâtiment s'embranchait un passage bas et voûté qui
conduisait au laboratoire de chimie. Qu'on se figure une énorme pièce,
fort élevée, tapissée du haut en bas d'innombrables flacons. Partout de
larges tables, très basses, semées comme au hasard, et sur ces tables,
au milieu des cornues et des éprouvettes, de petites lampes Bunsen, à
la flamme bleuâtre, jetant des lueurs vacillantes.
Dans cette salle, et tout au fond, un seul étudiant, penché sur une
table, complètement absorbé par son travail. Au bruit de nos pas, il
leva vivement la tête, bondit vers nous en poussant un cri de triomphe
et en agitant sous le nez de mon compagnon l'éprouvette qu'il tenait à
la main. «Le voilà, le voilà, s'écria-t-il, il est trouvé le réactif
qui arrive à précipiter l'hémoglobine, le seul, l'unique!»
Vraiment il aurait découvert une mine d'or qu'il n'aurait pas pu
manifester une joie plus exubérante.
«Docteur Watson, Monsieur Sherlock Holmes», prononça Stamford en nous
présentant l'un à l'autre.
«Comment vous portez-vous?» me dit aussitôt Holmes, avec rondeur et
en me donnant une poignée de main dont l'énergie me révéla une force
musculaire que je n'aurais pu soupçonner à première vue. «Ah! ah! je
vois que vous revenez d'Afghanistan.
--Comment diable pouvez-vous le savoir? demandai-je abasourdi.
--Peu importe, répliqua-t-il en se souriant à lui-même. L'hémoglobine
et son réactif, voilà pour le moment la grande affaire. Je ne doute pas
que vous ne saisissiez toute l'importance de ma découverte?
--Évidemment, répondis-je, elle présente un certain intérêt au point de
vue chimique, mais au point de vue pratique....
--Comment, monsieur, mais, sous le rapport médico-légal, c'est
précisément la découverte la plus pratique qui ait été faite depuis
des années. Ne voyez-vous pas que cela nous donne une méthode
infaillible pour reconnaître les taches faites par le sang humain.
Venez par ici--et, dans son empressement, il me saisit par la manche
et m'entraîna vers la table où il venait de travailler.--D'abord
procurons-nous du sang frais, dit-il;--et, se donnant un léger coup
de bistouri au milieu du doigt, il recueillit dans un petit tube une
goutte de son sang.--Maintenant, je verse cette simple goutte dans
un litre d'eau. Vous voyez que l'eau conserve absolument l'apparence
qu'elle avait auparavant. La proportion de sang ne doit guère excéder
un millionième, et cependant je ne doute pas que nous n'obtenions la
réaction caractéristique.»
Tout en parlant, il jeta d'abord dans le récipient quelques cristaux
blancs, puis y versa quelques gouttes d'un liquide transparent. En
un instant, le tout prit une teinte acajou foncé et un précipité de
couleur brunâtre se forma au fond du bocal.
«Ha! ha!» s'écria-t-il en battant des mains avec l'air transporté d'un
enfant auquel on présente un joujou nouveau. «Qu'est-ce que vous en
pensez?
--Il me semble que voilà un réactif d'une rare sensibilité,
remarquai-je.
--Merveilleux! c'est merveilleux! Autrefois, avec le gaïac, on
n'obtenait que difficilement quelques résultats et encore bien
incertains. Il en était de même lorsqu'on soumettait les globules de
sang à l'analyse microscopique; celle-ci perdait toute valeur pour peu
que le sang fût vieux de quelques heures. Mon réactif, au contraire,
se comporte aussi bien avec du sang vieux qu'avec du sang frais; ah!
s'il avait été connu plus tôt, des centaines d'hommes qui se promènent
tranquillement sur la surface du globe, auraient depuis longtemps subi
le châtiment dû à leurs crimes.
--Vraiment, murmurai-je.
--Mais oui; nous touchons là au point capital d'un grand nombre de
causes judiciaires. Un homme n'est souvent soupçonné d'un crime que
plusieurs mois après l'avoir commis; on examine son linge ou ses
vêtements, on y découvre des taches rougeâtres; d'où proviennent-elles?
de sang, de boue, de rouille ou simplement du jus d'un fruit? Voilà
où plus d'un expert a perdu son latin, et pourquoi? Parce qu'on ne
possédait pas de réactif infaillible. Mais maintenant nous avons le
réactif de Sherlock Holmes et l'incertitude ne sera plus possible.»
Pendant qu'il parlait, ses yeux étincelaient; lorsqu'il eut fini,
mettant la main sur son cœur, il s'inclina profondément, comme pour
remercier une foule imaginaire de ses applaudissements.
«Recevez tous mes compliments, lui dis-je, confondu de cet enthousiasme
extraordinaire.
--N'avons-nous pas eu l'année dernière encore le cas de von Rischoff
de Francfort? Il aurait certainement été pendu, si mon réactif avait
existé. Et Mason de Bradford, et le célèbre Müller, et Lefèvre de
Montpellier, et Samson de la Nouvelle-Orléans.... Je pourrais citer
plus de vingt cas analogues.
--Mais vous êtes un répertoire vivant de tous les crimes, s'écria
Stamford en riant; publiez donc là-dessus un mémoire et intitulez-le:
_Nouvelles annales judiciaires du temps passé_.
--Cela pourrait être bien intéressant», murmura Sherlock Holmes, tout
en collant un petit morceau de taffetas à l'endroit où il s'était piqué
le doigt, puis me montrant sa main avec un sourire: «Je suis obligé
d'être prudent, dit-il, je manipule tant de poisons....» Je vis alors
que cette main était déjà couturée d'autres morceaux de taffetas et
toute brûlée par de violents acides.
«Mais ce n'est pas tout cela, interrompit Stamford en s'asseyant sur
un escabeau et en m'en poussant un autre avec son pied, nous sommes
venus ici pour parler d'affaires sérieuses. Mon ami que voici cherche
une installation, et, comme je vous ai entendu vous plaindre de ne pas
trouver de camarade pour cohabiter avec vous, j'ai cru bien faire en
vous réunissant.»
Sherlock Holmes parut ravi à l'idée de partager son logement avec moi:
«J'ai un appartement en vue, me dit-il, il est situé Baker Street, et
nous irait comme un gant.... Mais j'espère que vous ne craignez pas
l'odeur d'un tabac très fort?
--Je ne fume moi-même que du tabac de matelot, répondis-je.
--Bon, dit-il. Maintenant, je vous préviens que je suis toujours
entouré d'ingrédients chimiques et que je me livre quelquefois à des
expériences; cela vous contrarierait-il?
--En aucune façon.
--Voyons, laissez-moi chercher quels sont mes autres vices
rédhibitoires.... Ah! j'ai de temps en temps des humeurs noires qui
durent plusieurs jours et pendant lesquelles je n'ouvre pas la bouche.
Il ne faudra pas croire pour cela que je boude; vous n'aurez qu'à
me laisser tranquille et je reviendrai bien vite à mon état normal.
Maintenant, à votre tour; qu'avez-vous à confesser? Voyez-vous, il vaut
mieux que deux individus connaissent mutuellement tous leurs défauts
avant de se mettre à vivre en commun.»
Cet interrogatoire contradictoire me fit sourire: «Je possède un petit
chien bull, dis-je, puis mes nerfs ont été récemment si ébranlés que
je ne puis supporter le bruit et le tapage; enfin je me lève aux
heures les plus invraisemblables et je suis affreusement paresseux.
Je possède, il est vrai, un autre jeu de défauts quand je suis bien
portant, mais, pour le quart d'heure, voilà quels sont chez moi les
principaux.
--Par tapage, voulez-vous parler aussi du violon? demanda Holmes avec
inquiétude.
--Cela dépend de l'exécutant, répondis-je; entendre bien jouer du
violon, est un plaisir des dieux, mais si on en racle....
--Parfait alors, s'écria-t-il gaiement; en ce cas l'affaire me semble
conclue, à condition, bien entendu, que l'appartement vous plaise.
--Quand le visiterons-nous?
--Venez me prendre ici demain à midi, nous irons le voir ensemble.
--Convenu, dis-je en lui serrant la main; à demain, à midi précis.»
Nous le laissâmes, Stamford et moi, en train de continuer ses
expériences chimiques et nous reprîmes ensemble le chemin de mon hôtel.
«A propos, fis-je tout à coup en m'arrêtant et en me retournant vers
mon compagnon, comment diable a-t-il pu savoir que j'avais été en
Afghanistan?»
Stamford sourit d'un air énigmatique. «C'est précisément là une de ses
bizarreries; bien des gens se demandent comment il arrive à découvrir
du premier coup les choses les mieux cachées.
--Oh! du mystère alors, m'écriai-je, en me frottant les mains, cela
devient palpitant. Je vous suis vraiment bien reconnaissant de m'avoir
fait faire connaissance avec un pareil personnage. La véritable
manière d'étudier l'humanité consiste, vous le savez, à étudier
successivement les différentes individualités.
--Eh bien, étudiez celle-ci, répliqua Stamford en me disant adieu.
Seulement je vous avertis que vous vous heurtez à un problème qui
n'est pas facile à déchiffrer, et je parierais bien que le bonhomme en
apprendra vite plus long sur vous que vous n'en saurez sur lui. Sur ce,
bonsoir.
--Au revoir», répondis-je, et je continuai mon chemin tout en flânant,
réellement intrigué par ma nouvelle connaissance.
CHAPITRE II
OU L'ON VOIT QUE LA DÉDUCTION PEUT DEVENIR UNE VRAIE SCIENCE
Le lendemain, après nous être retrouvés au rendez-vous convenu, nous
nous rendîmes, Sherlock Holmes et moi, au numéro 221 de Baker Street,
pour visiter le logement dont il avait été question. Il se composait
de deux chambres à coucher très confortables et d'un grand salon
bien aéré, élégamment meublé et éclairé par deux larges fenêtres.
L'ensemble était si séduisant et le prix si modique--du moment où nous
en payions chacun la moitié--que l'affaire fut conclue sur-le-champ.
Comme nous pouvions entrer immédiatement en jouissance, je transportai
le soir même toutes mes affaires dans notre nouvel appartement et le
lendemain matin je vis arriver Sherlock Holmes avec un assez grand
nombre de malles et de caisses. Pendant deux ou trois jours nous fûmes
uniquement occupés à déballer tous nos bibelots et à les disposer de
manière à les mettre le mieux possible en valeur. Ces arrangements
préliminaires terminés, nous commençâmes à nous sentir installés et à
nous familiariser avec notre nouveau domicile.
Holmes n'était certainement pas un homme difficile à vivre; calme
d'allures, régulier dans ses habitudes, il se couchait rarement après
dix heures du soir et chaque matin, en me levant, je constatais
invariablement qu'il avait déjà décampé après avoir pris son déjeuner.
Parfois il passait la journée dans le laboratoire de chimie, parfois
dans la salle de dissection, ou bien encore il faisait de longues
promenades dont l'objectif semblait toujours être les quartiers les
plus misérables de la ville. Rien ne peut donner une idée de son
activité lorsqu'il était dans une période agissante; mais, au bout de
quelque temps, la réaction se produisait et pendant des jours entiers
il restait depuis le matin jusqu'au soir étendu sur un canapé du salon,
sans, pour ainsi dire, prononcer une parole ou remuer un membre. Dans
ces moments-là, ses yeux prenaient une expression si rêveuse et si
vague que je l'aurais certainement soupçonné de se livrer à l'usage
d'un stupéfiant quelconque, si sa sobriété exemplaire et la moralité
parfaite de sa vie n'eussent protesté contre une semblable supposition.
Les semaines se succédaient et je sentais ma curiosité devenir de
jour en jour plus vive à l'endroit du but qu'il pouvait bien donner
à son existence. Tout son extérieur, d'ailleurs, était fait pour
impressionner à première vue l'individu le moins observateur. D'une
taille élevée--il avait plus de cinq pieds et demi,--sa maigreur le
faisait paraître bien plus grand encore. Ses yeux étaient vifs et
perçants--excepté pendant ces périodes de torpeur dont j'ai parlé
plus haut,--et son nez, mince et recourbé comme le bec d'un oiseau de
proie, donnait à son visage une expression décidée, jointe à un air de
pénétration remarquable. La forme carrée et proéminente de son menton
contribuait aussi à dénoter chez lui une puissance de volonté peu
commune. Ses mains étaient constamment couvertes de taches d'encre et
de brûlures produites par les acides chimiques; et cependant il avait
une adresse extraordinaire dans les doigts, ainsi que j'ai pu m'en
convaincre souvent en le voyant manier ses fragiles instruments de
physique.
Quand bien même le lecteur devrait m'accuser d'avoir les instincts de
curiosité d'une vieille portière, j'avouerai que cet homme m'intriguait
terriblement et que bien des fois j'ai essayé de percer le mystère
dont il semblait vouloir s'entourer. Cependant avant de me juger trop
sévèrement qu'on veuille bien se rappeler combien ma vie sans but était
dépourvue de tout intérêt. Ma santé ne me permettait de sortir que
par des temps exceptionnellement favorables et je ne possédais pas un
ami à qui la pensée ait pu venir de passer quelques instants avec moi
et de rompre ainsi la monotonie d'une existence qui me pesait tous les
jours davantage. Aussi je saisis avidement cette occasion d'occuper
la majeure partie de mon temps en cherchant à soulever les voiles
mystérieux dont s'enveloppait mon compagnon.
Décidément il n'étudiait pas la médecine. Lui-même, en réponse à une
question posée par moi, avait confirmé les dires de Stamford à ce
sujet. Il ne semblait pas non plus subordonner ses lectures à une
méthode quelconque lui permettant, soit de faire des progrès dans une
science déterminée, soit de s'ouvrir un chemin particulier dans le
domaine de l'érudition. Et cependant son zèle pour certaines études
était vraiment remarquable; ses connaissances, qui sortaient de toutes
les limites convenues, étaient si vastes et si approfondies que
plus d'une fois les remarques faites par lui m'ont causé une réelle
stupéfaction. «Sûrement, pensais-je, pas un homme n'est capable de
travailler autant et d'acquérir sur certains points une instruction
aussi précise s'il ne se propose à lui-même un but bien défini. Car
les gens qui lisent sans apporter à leurs lectures un véritable esprit
de suite ne peuvent que bien rarement arriver à coordonner ce qu'ils
ont appris. Personne enfin ne consentirait à se surcharger le cerveau
d'une foule de connaissances secondaires sans avoir, pour agir ainsi,
les raisons les plus fortes.»
A côté de tout cela son ignorance en certaines choses était aussi
remarquable que son savoir. En fait de littérature contemporaine, aussi
bien qu'en philosophie ou en politique, il était nul, ou à peu près.
Je me souviens qu'ayant cité un jour Thomas Carlyle devant lui, il me
demanda de la façon la plus naïve quel nom je venais de prononcer là et
ce que ce personnage avait bien pu faire. Mais le jour où ma surprise
fut portée à son comble, ce fut celui où je découvris, par hasard,
qu'il était parfaitement ignorant de la théorie de Copernic et qu'il ne
connaissait même pas l'explication du système solaire. Qu'il y eût en
plein XIXe siècle, un être civilisé ne sachant pas que la terre tourne
autour du soleil, cela me parut si extraordinaire que je ne pouvais y
croire.
«Vous semblez étonné, me dit-il en souriant de mon air stupéfait. Mais
soyez tranquille, maintenant que je le sais, je ferai tous mes efforts
pour l'oublier.
--Pour l'oublier!
--Vous allez le comprendre. Dans le premier âge, le cerveau humain
me représente un grenier vide, le devoir de chacun est de le meubler
à son gré. S'agit-il d'un imbécile? Il emmagasinera toutes les
matières les plus encombrantes de telle façon que les connaissances
qui lui seraient le plus utiles s'entasseront à la porte sans pouvoir
entrer; ou bien, en mettant tout au mieux, une fois entrées, elles
se trouveront tellement enchevêtrées au milieu d'une foule d'autres
qu'elles ne seront plus à la portée de sa main, lorsque l'occasion
viendra pour lui de s'en servir. Tout au contraire, l'artisan
industrieux apporte le plus grand soin à la manière dont il meuble
son grenier. Il ne veut y loger que les instruments qui peuvent lui
être utiles dans son travail; seulement de ceux-ci a-t-il au moins un
vaste assortiment toujours rangé dans l'ordre le plus parfait. C'est
une erreur de penser que ce petit grenier ait des murs élastiques
qui puissent se dilater à volonté. Croyez-le bien, il vient un temps
où pour chaque chose nouvelle que vous apprenez, vous en oubliez une
que vous saviez précédemment. Il est donc de toute importance de ne
pas emmagasiner un bagage inutile qui vienne gêner celui qui doit
réellement vous servir.
--Mais le système solaire..., commençai-je en manière de protestation.
--Que diable cela peut-il bien me faire! interrompit-il avec
impatience; vous dites que la terre tourne autour du soleil; qu'elle
tourne autour de la lune si cela lui fait plaisir, mais, pour mon
compte, je m'en moque, et mes travaux ne s'en ressentiront guère!»
J'étais sur le point de lui demander en quoi pouvaient bien consister
ses travaux, lorsque je compris en le regardant que ma question serait
parfaitement intempestive. Cependant je me pris à méditer sur cette
conversation et je cherchai à en tirer quelques conclusions. N'avait-il
pas dit qu'il se refusait à acquérir toute connaissance qui ne serait
pas en relation directe avec son but? En conséquence, celles qu'il
possédait ne pouvaient que lui être utiles. J'énumérai donc en moi-même
les différents sujets sur lesquels il m'avait paru exceptionnellement
ferré et je pris même un crayon pour en dresser une liste exacte.
Je ne pus m'empêcher de sourire en relisant le document que j'étais
arrivé à rédiger ainsi.
Le voici:
Résumé du savoir de Sherlock Holmes.
1º En littérature. Connaissances nulles.
2º En philosophie. --
3º En astronomie. --
4º En politique. Connaissances très médiocres.
5º En botanique. Connaissances variables. Très ferré sur tout ce
qui concerne la belladone, l'opium et les poisons en général,
complètement ignorant en horticulture pratique.
6º En géologie. Connaissances renfermées dans certaines limites bien
définies; discerne à première vue les différents terrains les uns
des autres: me montre après ses promenades les taches de boue de son
pantalon et m'explique comment leur couleur et leur consistance lui
permettent de reconnaître dans quelle partie de Londres chacune a été
faite.
7º En chimie. Connaissances très approfondies.
8º En anatomie. Connaissances très grandes, mais acquises sans aucune
méthode.
9º En littérature sensationnelle. Érudition incroyable; selon toute
apparence pas une abomination n'a été perpétrée dans le courant du
siècle, sans qu'il en ait connaissance.
10º ............................. Joue bien du violon.
11º ............................. Est très fort à la canne, à la boxe
et à l'épée.
12º ............................. A une bonne connaissance pratique
de la loi anglaise.
Mais à peine ce travail terminé, je le jetai au feu avec dépit.
«Décidément, pensai-je, plutôt que de chercher où peut mener un tel
amalgame de connaissances et quelle est la carrière dans laquelle elles
peuvent être utiles, mieux vaut y renoncer tout de suite.»
J'ai mentionné tout à l'heure le talent d'Holmes comme violoniste.
Certes il était très réel, très remarquable même; mais cet original
le manifestait d'une façon aussi excentrique que le reste. Qu'il fût
capable d'exécuter des morceaux d'une difficulté reconnue, cela était
hors de doute, puisqu'à ma requête il m'avait souvent joué des romances
de Mendelssohn et d'autres mélodies célèbres. Cependant, lorsqu'il
était livré à lui-même, il était bien rare de l'entendre, soit faire
de la vraie musique, soit même chercher à se rappeler un air connu. En
revanche, il s'étendait volontiers le soir dans son fauteuil et, posant
son violon sur ses genoux, se mettait à en gratter les cordes, les yeux
fermés. Parfois il obtenait ainsi une mélopée douce et mélancolique,
parfois les notes se succédaient joyeuses et vibrantes dans un mode
tout à fait fantastique. C'était pour lui une manière de répondre à ses
pensées intimes; mais cette musique avait-elle pour but de surexciter
ses facultés intellectuelles, ou naissait-elle simplement d'un caprice
momentané? c'est ce que je ne pouvais déterminer.
J'aurais été bien en droit de me révolter contre ces soli exaspérants,
si, d'ordinaire, il n'avait terminé la séance en jouant toute une série
de mes airs préférés, voulant sans doute par là me donner une légère
compensation pour l'épreuve à laquelle ma patience avait été mise
auparavant.
Pendant la première semaine, nous n'avions pas reçu une seule visite et
j'avais fini par croire que mon compagnon se trouvait aussi dépourvu
d'amis que je l'étais moi-même, quand, peu à peu, je m'aperçus qu'il
avait au contraire un grand nombre de relations réparties dans les
classes de la société les plus opposées. Je remarquai, entre autres,
un petit chafouin, à l'œil noir et perçant, dont la tête blafarde
avait une vague ressemblance avec celle d'un rat; il vint trois ou
quatre fois dans la même semaine et me fut présenté sous le nom de
M. Lestrade. Puis, un matin, je vis apparaître une jeune fille, très
élégante d'allures, qui resta environ une demi-heure à causer avec
Holmes. Dans l'après-midi du même jour, ce fut le tour d'un bonhomme
à cheveux gris, tout râpé, vrai type du brocanteur juif, qui paraissait
en proie à une surexcitation extraordinaire. Presque aussitôt après, je
vis entrer une vieille femme en savates. Un autre jour, ce fut un vieux
monsieur à cheveux blancs et à l'air respectable, une autre fois encore
un employé de chemin de fer reconnaissable à son uniforme de velours
côtelé. Chaque fois qu'arrivait un de ces individus bizarres, Sherlock
Holmes me demandait de lui abandonner le salon, et je me retirais alors
dans ma chambre. D'ailleurs, il me faisait toujours force excuses
pour le dérangement qu'il m'occasionnait; «mais, disait-il, il faut
bien que cette pièce me serve de cabinet d'affaires, et ces gens
sont mes clients.» J'aurais pu profiter de cela pour l'interroger à
brûle-point, si je n'avais éprouvé un certain scrupule à forcer ainsi
ses confidences. J'en étais même arrivé à me figurer qu'il avait
quelque bonne raison pour ne pas me mettre au courant de ses affaires,
quand il prit soin de me détromper en abordant de lui-même le sujet qui
m'intriguait tant.
Ce fut le 4 mars--j'ai des motifs sérieux pour me rappeler cette
date d'une façon précise,--que m'étant levé un peu plus tôt que de
coutume, je rejoignis Holmes dans le salon, avant qu'il eût fini son
repas matinal. Notre propriétaire était déjà si bien au courant de mes
habitudes que mon propre déjeuner n'était pas encore préparé. Avec
cette impatience inhérente à la nature humaine, j'agitai la sonnette et
donnai sèchement l'ordre de me servir. Puis avisant sur la table une
revue, je me mis à la feuilleter, tandis que mon compagnon dévorait
silencieusement ses tartines. Une marque au crayon faite à l'un des
articles attira mon attention, et ce fut naturellement celui-là que je
me mis à parcourir tout d'abord.
Son titre _Le livre de la vie_ me parut quelque peu prétentieux.
L'auteur cherchait à faire ressortir tout le profit qu'un homme
vraiment observateur pouvait retirer des événements quotidiens en les
passant soigneusement au crible d'un examen judicieux et méthodique.
Ce qu'il disait à ce propos me parut un mélange extraordinaire de
subtilité et de niaiserie; quelque serré qu'en fût le raisonnement, les
déductions étaient tellement tirées par les cheveux qu'elles semblaient
tomber complètement dans le domaine de l'exagération. L'expression
surprise un instant sur un visage, la contraction d'un muscle, le
clignement d'un œil, suffisaient, prétendait l'auteur, à révéler les
pensées les plus secrètes d'un individu. Quiconque possédait certaines
habitudes d'observation et d'analyse ne pouvait s'y tromper et devait
aboutir ainsi à des conclusions aussi mathématiques que celles
d'Euclide dans ses célèbres théorèmes. Enfin les résultats obtenus
ainsi devaient être si merveilleux qu'ils apparaissaient forcément,
aux yeux des gens qui n'étaient pas au courant des procédés employés,
comme des phénomènes émanant de la sorcellerie pure.
«Qu'on donne, disait l'auteur, une simple goutte d'eau à un homme
vraiment pourvu d'un esprit logique et il sera capable d'en déduire
l'existence de l'océan Atlantique ou de la cataracte du Niagara, sans
avoir jamais eu auparavant la moindre idée de l'un et de l'autre.
C'est ainsi que la vie de chaque homme n'est qu'une longue chaîne
dont il suffit de connaître un seul anneau pour pouvoir reconstituer
tous les autres. Il en est des facultés de déduction et d'analyse
comme de toutes les sciences en général; on ne peut les acquérir que
par une étude patiente et approfondie, et jamais vie humaine ne sera
assez longue pour permettre à un mortel d'atteindre, en ce genre, à
la perfection suprême. Au point de vue moral comme au point de vue
intellectuel, ce sujet est tellement complexe qu'il est préférable de
ne s'attaquer d'abord qu'aux problèmes les plus simples. Lorsque nous
rencontrons un homme, il faut qu'un coup d'œil suffise à nous révéler
son histoire, son métier, sa profession. Cet exercice est nécessaire
et, quelque puéril qu'il puisse paraître, il aiguise en nous toutes
les facultés d'observation et nous apprend où et comment nous devons
diriger nos regards. Examinez donc les ongles, les manches de l'habit,
la chaussure, les déformations subies par le pantalon à l'endroit des
genoux, les callosités du pouce et de l'index, l'expression du visage,
les poignets de la chemise et vous aurez par là autant d'indices qui
vous permettront de connaître à fond tout ce qui concerne l'individu
que vous aurez ainsi détaillé. Ne semble-t-il pas impossible, qu'avec
autant d'éléments réunis, tout homme tant soit peu intelligent n'arrive
pas à un résultat aussi clair que certain?»
«Quel galimatias impossible, m'écriai-je en jetant la revue sur la
table; je n'ai jamais lu idiotie pareille.
--Qu'est-ce qui vous prend donc? demanda Sherlock Holmes.
--Mais c'est la faute de cet article, dis-je en le désignant avec ma
cuillère, et tout en me préparant à attaquer mon déjeuner. Du reste
vous avez dû le lire, puisque vous y avez fait une marque. Il est
ingénieux, c'est indiscutable, mais il m'agace quand même terriblement.
Je vois d'ici le théoricien oisif qui s'est amusé à développer tous ces
charmants petits paradoxes, je le vois carré dans un bon fauteuil au
fond de son cabinet de travail.... En somme qu'a-t-il dit de pratique
dans tout cela? Fourrez-le donc, ce monsieur si habile, au fond d'une
voiture de troisième classe dans le chemin de fer souterrain et
demandez-lui de vous énumérer les professions de ses compagnons de
voyage; je parierais mille contre un qu'il serait incapable de s'en
tirer.
--Vous perdriez votre pari, repartit Holmes avec calme. Quant à
l'article en question, c'est moi qui en suis l'auteur.
--Vous!
--Moi-même. Mes goûts naturels me portent vers tout ce qui est
observation et déduction. Les théories que j'ai exposées là, et qui
vous paraissent si chimériques, sont au contraire on ne peut plus
pratiques, si pratiques même que c'est sur elles seules que je me
repose pour gagner ma vie.
--Comment cela? demandai-je involontairement.
--Mon Dieu, j'ai un métier tout spécial et je présume que je suis
seul au monde à l'exercer: je suis un policier consultant, si je puis
m'exprimer ainsi. Ici, à Londres, la police se compose d'une foule
d'agents appartenant, soit au gouvernement, soit à des agences privées.
Quand ces individus sont embarrassés, ils viennent me trouver et je
leur débrouille leur affaire. Pour cela, ils m'exposent les faits avec
toutes les circonstances qui s'y rattachent, et généralement, grâce à
l'étude spéciale que j'ai faite des crimes, je me trouve à même de les
remettre dans la bonne voie. Tous les crimes, en effet, ont entre eux
un véritable air de famille, et, si vous en connaissez mille jusque
dans leurs moindres détails, il est bien rare que vous n'arriviez pas
à démêler tout ce qui concerne le mille et unième. Ce Lestrade que
vous avez vu ici est un policier bien connu. Dernièrement il s'est mis
le doigt dans l'œil jusqu'au coude, à propos d'un faux qui avait été
commis, et c'est ce qui l'a amené chez moi.
--Et les autres personnes que vous recevez?
--La plupart sont envoyées par des agences privées. Ce sont tous des
gens qui se trouvent dans un embarras quelconque et qui demandent à ce
qu'on les en sorte. J'écoute leurs petites histoires, ils écoutent mes
commentaires et j'empoche mes honoraires.
--Ainsi, sans même quitter votre chambre, vous avez la prétention de
voir clair là où d'autres qui ont pu étudier sur place les faits dans
leurs moindres détails, ne peuvent s'y reconnaître?
--C'est cela même. J'ai à mon service une espèce d'intuition naturelle.
De temps en temps, il est vrai, il se présente un cas un peu plus
compliqué. Je suis bien alors forcé de me remuer et d'examiner les
choses par mes propres yeux. Vous avez pu remarquer que je possède
un gros bagage de connaissances spéciales; je les applique toutes
à la solution de ces problèmes, et elles me servent d'une façon
merveilleuse. La méthode de déduction, que j'ai exposée dans l'article
qui vient d'exciter votre indignation, m'est d'un secours inappréciable
lorsque j'ai à travailler par moi-même. L'observation, du reste, est
devenue chez moi une seconde nature. Ainsi vous avez paru surpris, lors
de notre première rencontre, quand je vous ai dit que vous arriviez
d'Afghanistan?
--On vous avait probablement renseigné là-dessus.
--Nullement. _J'avais vu_ que vous veniez de là-bas. Grâce à une longue
habitude, l'enchaînement de mes pensées se fait si rapidement dans mon
cerveau que j'arrive à la conclusion sans même me rendre compte des
anneaux qui composent cette chaîne; ils existent cependant. Tenez,
prenons pour exemple la manière dont j'ai procédé à votre égard. Voici,
me suis-je dit, un monsieur qui a l'air tout à la fois d'un médecin et
d'un militaire. C'est donc évidemment un médecin militaire. Il arrive
d'un pays des tropiques; car sa figure est toute brunie, quoique ce ne
soit pas la couleur naturelle de son teint puisque ses poignets sont
restés très blancs. Il a enduré de grandes privations et a été très
malade, comme sa mine le révèle trop clairement. De plus, il a reçu une
blessure au bras gauche, puisque ce membre semble raide et tout gêné.
Quel est, sous les tropiques, le pays où un médecin militaire anglais
a pu se trouver en proie à de réelles souffrances et avoir été blessé
au bras? cela ne peut être que l'Afghanistan. Tout cet enchaînement de
pensées ne m'a pas pris une seconde; c'est alors que je vous ai dit
que vous arriviez d'Afghanistan et vous avez semblé tout surpris.
--Grâce à vos explications, cela me paraît maintenant assez simple,
dis-je en souriant. Vous me rappelez le Dupin d'Edgar Allen Poë. Mais
je ne soupçonnais pas que de tels individus pussent exister en dehors
des romans.»
Sherlock Holmes se leva et alluma sa pipe: «Vous croyez sans doute
me faire un compliment en me comparant à Dupin, dit-il. Eh bien, à
mon avis, Dupin n'était qu'un homme très ordinaire. Son seul truc
consistait à pénétrer les pensées de ses interlocuteurs en les
surprenant tout à coup, après un quart d'heure de silence, par une
remarque faite avec à-propos; mais c'est là une méthode vraiment très
superficielle et contre laquelle il est trop facile de se mettre en
garde. Il possédait évidemment certaines facultés d'analyse, mais de là
à être le phénomène que Poë a voulu en faire, il y a loin!
--Avez-vous lu les œuvres de Gaboriau, demandai-je; Lecoq
personnifie-t-il pour vous le type du parfait policier?»
Sherlock Holmes ricana d'une façon ironique: «Lecoq était un vulgaire
brouillon, s'écria-t-il avec humeur. Il n'avait qu'une seule chose à
son actif: son énergie. Non, voyez-vous, ce livre m'a positivement
rendu malade. Il s'agissait, n'est-ce pas, de constater l'identité d'un
prisonnier inconnu? En vingt-quatre heures j'y serais arrivé; Lecoq,
lui, a eu besoin de six mois. Cet ouvrage devrait être mis entre les
mains des agents comme un manuel destiné à leur montrer tout ce qu'ils
ne doivent pas faire.»
Je fus choqué de voir ainsi démolir deux types que je me plaisais à
admirer. Aussi, me levant, j'allai à la fenêtre et me mis à regarder
dans la rue très animée à ce moment. «Ce garçon-là, pensai-je, peut
être fort habile, mais en tout cas il est joliment plein de lui-même.»
«Hélas, l'entendis-je reprendre tristement, de nos jours, il n'y a plus
de crimes, il n'y a plus de criminels. A quoi sert maintenant dans
notre profession un cerveau puissamment organisé? Je sens que j'ai en
moi de quoi rendre mon nom à jamais célèbre; il n'y a pas d'homme, il
n'y en a jamais eu qui ait acquis autant de connaissances spéciales
jointes à d'aussi précieuses dispositions naturelles, dans le seul
but de faire la guerre au crime. A quoi bon tout cela? Il n'y a plus
de crime ou s'il y en a ce sont de petits crimes si maladroitement
machinés que le dernier agent de Scotland Yard est capable de les
percer à jour.»
Agacé d'une telle présomption, je cherchai à changer le sujet de la
conversation. «Je me demande ce que cet individu peut bien vouloir?»
dis-je montrant du doigt un homme qui s'avançait lentement de l'autre
côté de la rue en examinant attentivement les numéros de chaque maison.
C'était un fort gaillard, aux épaules carrées et habillé d'une façon
commune; il tenait à la main une grande enveloppe bleue et était
évidemment chargé d'une commission.
«Vous voulez parler de ce sous-officier de marine retraité?» demanda
Sherlock Holmes.
«Que le diable emporte l'animal avec sa vantardise, me dis-je en
moi-même, il sait bien que je ne peux pas vérifier l'exactitude de ses
suppositions.»
A peine avais-je eu le temps de formuler cette pensée que l'homme
en question, apercevant le numéro inscrit sur notre porte, traversa
rapidement la chaussée. Un violent coup de marteau se fit entendre,
puis quelques mots prononcés par une voix de basse-taille, et des pas
lourds résonnèrent dans l'escalier.
«Pour M. Sherlock Holmes», dit l'individu en entrant dans la pièce et
en tendant à mon ami la lettre dont il était porteur.
C'était pour moi une excellente occasion de rabattre un peu le caquet
de mon compagnon; car il ne devait évidemment pas s'attendre un
instant auparavant à ce que je fusse aussitôt à même de contrôler ses
assertions.
«Dites-moi, l'ami, dis-je en prenant ma voix la plus aimable, puis-je
vous demander quelle est votre profession?
--Commissionnaire, répondit-il brusquement, mais mon uniforme est en
réparation.
--Et auparavant, repris-je en regardant malicieusement Holmes du coin
de l'œil, qu'étiez-vous donc?
--Sergent dans l'infanterie légère de la marine royale. Il n'y a pas de
réponse? Bonsoir, messieurs.»
Il fit sonner ses talons l'un contre l'autre, porta la main à sa
coiffure en guise de salut, et sortit.
CHAPITRE III
LE MYSTÈRE DU JARDIN LAURISTON
Je dois l'avouer, cette preuve inattendue de la justesse des théories
émises par mon ami me fit une profonde impression, et la considération
que j'avais déjà pour ses facultés d'analyse s'en accrut encore.
Cependant, tout cela n'était-il pas arrangé d'avance dans le seul
but de m'éblouir? Je me le demandais tout en ne comprenant pas bien
l'intérêt qu'il aurait pu avoir à m'abuser de la sorte.
Je me mis à l'examiner; il avait terminé la lecture de la lettre et ses
yeux venaient de prendre cette expression terne, absente, qui prouvait
que ses pensées erraient au loin.
«Comment avez-vous fait pour deviner aussi juste? lui demandai-je.
--Deviner quoi? répondit-il brusquement.
--Mais que cet homme était un ex-sous-officier de la marine royale.
--Je n'ai pas de temps à perdre en niaiseries, grommela-t-il; puis avec
un sourire: Pardon de ma grossièreté; c'est que vous avez interrompu le
fil de mes pensées; mais au fond cela vaut peut-être mieux. Alors vous
n'aviez vraiment pas vu que cet homme avait été sous-officier dans la
marine?
--Non, certainement.
--Le deviner était cependant plus facile que d'expliquer comment j'ai
été amené à cela. Si on vous demandait de faire la preuve que deux
et deux font quatre, la feriez-vous facilement? et cependant c'est
un fait dont vous êtes absolument certain. Eh bien! pour en revenir
à l'individu en question, j'ai pu, d'un côté à l'autre de la rue,
apercevoir une grande ancre bleue tatouée sur le dessus de sa main.
Cela sentait la mer. De plus il avait une tournure militaire et ses
favoris étaient taillés à l'ordonnance. Voilà pour la marine.--Enfin
il avait l'air assez convaincu de sa propre importance et paraissait
posséder l'habitude du commandement. N'avez-vous pas en effet remarqué
la manière dont il portait la tête et dont il frappait le sol avec
sa canne? Comme en outre il n'était plus jeune et avait une certaine
apparence de «respectability», j'en ai conclu qu'il avait été
sous-officier.
--Merveilleux! m'écriai-je.