C'est là que la nature, échappant à la destruction dont l'homme est

l'agent fatal, et se dérobant à plusieurs égards à son investigation,

enfante sans se lasser des êtres innombrables dont l'existence éphémère

se révèle plus tard par l'apparition de continents nouveaux, ou par

l'extension des continents anciens. Cette intéressante et universelle

formation de la terre par les mollusques commence aux premiers âges du

monde. C'est sous cette forme élémentaire d'abord et de plus en plus

compliquée que la vie apparaît, mais avec quelle profusion étonnante!

Notre monde, nos montagnes, nos bassins, les immenses bancs calcaires

qui portent nos moissons ou qui servent à la construction de nos villes

ne sont en grande partie qu'un amoncellement, une pâte de coquillages,

les uns d'espèce si menue, qu'il faut les reconnaître au microscope,

les autres doués de proportions colossales relativement aux espèces

actuellement vivantes. Ainsi les grands et les petits habitants des mers

primitives ont bâti la terre et ont constitué ses premiers éléments de

fécondité. Ils ont disparu pour la plupart, ces travailleurs du passé à

qui Dieu avait confié le soin d'établir le sol où nous marchons; mais

leur oeuvre accomplie sur une partie du globe, n'oublions pas que la

plus grande partie du globe est encore à la mer et que la mer travaille

toujours à se combler par l'entassement des dépouilles animales qui s'y

accumulent et par le travail ininterrompu des coraux et des polypiers,

enfin qu'on peut admettre l'idée de leur déplacement partiel sans

secousse, sans cataclysme, et sans que les générations qui peuplent la

terre s'en aperçoivent autrement qu'en se transmettant les unes aux

autres les constatations successives de cette insensible révolution.

Le rôle des habitants de la mer et celui des mollusques en particulier,

à cause de leur abondance inouïe, est donc immense dans l'ordonnance de

la création. Tout en constatant les importants et vastes travaux de ses

devanciers et de ses contemporains adonnés à ce genre de recherches, M.

Deshayes ne pense pas que le moment soit venu d'entreprendre la grande

statistique de la mer. Des documents que nous possédons, on pourrait,

selon lui, tirer des notions d'une assez grand valeur; «mais, dans

l'état actuel de la science, ce travail, dit-il, ne satisferait pas les

plus impérieux besoins de la géologie et de la paléontologie, car il

ne s'agit pas de savoir quelle est la population riveraine de certains

points de la terre: il est bien plus important de connaître la

distribution des mollusques dans les profondeurs de la mer, de

déterminer l'étendue des surfaces qu'ils habitent, la nature du fond

qu'ils préfèrent, et ce sont ces recherches, ce sont ces documents qui

manquent à la science.»

Il résulte de ceci que, dans la mer, la vie a son ordonnance logique

comme partout ailleurs, et que ce vaste abîme ne renferme pas l'horreur

du chaos, ainsi qu'au premier aperçu l'imagination épouvantée se la

représente. Tous ces grands tumultes, ces ouragans, ces fureurs qui

agitent sa surface passent sans rien déranger au calme mystérieux de

ses profondeurs et aux lois de la vie, qui s'y renouvelle dans des

conditions voulues. «Pour entreprendre des investigations complètes,

dit encore M. Deshayes, il faut mesurer les profondeurs, reconnaître

la nature des fonds, suivre les zones d'égale profondeur, établir

séparément la liste des espèces habitées par chacune d'elles: bientôt

on reconnaît des populations différentes attachées à des profondeurs

déterminées.»

Donc, si c'est avec raison que les géologues considèrent les coquilles,

selon la belle expression de M. Léon Brothier, comme «les médailles

commémoratives des grandes révolutions du globe», il est de la

plus haute importance d'étudier leur existence actuelle, destinée

probablement à marquer un jour les phases du monde terrestre futur,

enfoui encore dans un milieu inaccessible à la vie humaine. C'est une

grande étude à faire et qui n'effraye pas la persévérance de ces hommes

paisibles et respectables dont la mission volontaire est d'interroger la

nature dans ses plus minutieux secrets. Notre siècle, positif et avide

de jouissances immédiates, sourit à la pensée d'une vie consacrée à un

travail qui lui semble puéril; mais les esprits sérieux savent qu'à la

suite de ces vaillantes investigations, la lumière se fait, l'hypothèse

devient certitude, et que, d'un ensemble d'observations de détail,

jaillissent tout à coup des vérités qui ébranlent de fond en comble les

plus importantes notions de notre existence. C'est la grande entreprise

que la science accomplit de nos jours, et c'est par elle que les

préjugés font nécessairement place à de saines croyances.

Nous avons donné de sincères éloges aux notes de M. Maillard sur ses

travaux de recherches à l'île de la Réunion; nous ne pouvons mieux les

compléter qu'en citant encore M. Deshayes. «Pour ce qui a rapport aux

mollusques (de cette région), nous pouvons l'affirmer, et le catalogue

le constate, personne avant M. Maillard n'en avait réuni une collection

aussi complète.... Parmi tant d'espèces contenues dans cette collection,

il eût été bien étrange de n'en rencontrer aucune qui fût nouvelle. Loin

de ce résultat négatif, nous avons eu le plaisir d'en reconnaître un

grand nombre qui jusqu'alors avaient échappé aux recherches d'autres

naturalistes. On remarquera surtout une addition notable à ces

mollusques aborigènes et fluviatiles sur lesquels notre savant ami M.

Morelet avait entrepris des recherches. Nous ne pouvions confier à de

meilleures mains le soin de déterminer les espèces contenues dans ce

catalogue.» Suit la description de trois genres nouveaux et de plus de

cent espèces avec treize planches d'un travail exquis dues à l'habile

dessinateur M. Levasseur. Cet ouvrage se recommande donc à tous les

explorateurs de la faune malacologique comme un document d'une valeur

incontestable.

XI

A PROPOS DU CHOLÉRA DE 1865

Le choléra est parti, des douleurs sont restées: des veuves, des

orphelins, de la misère. La charité administrative et la charité privée

ont donné de grands secours. Mais, quand le chef de famille est frappé,

la misère se prolonge ou se renouvelle. La mère est épuisée et les

enfants dépérissent. En ce moment, ce qui manque le plus, c'est

le vêtement, et l'hiver va sévir! Le XVIIIe arrondissement a

particulièrement souffert. Huit cent vingt et un décès représentent une

masse sérieuse de veuves découragées et d'enfants sans ressources.

M. Arrault, secrétaire du conseil de salubrité, a vu ces douleurs, il

les a racontées avec émotion dans _le Siècle_. Il a fait un appel aux

mères heureuses, il a demandé les vieux vêtements des enfants heureux.

On s'est empressé de lui envoyer de quoi vêtir une grande partie de

ses orphelins. _L'Avenir national_ veut l'aider dans son oeuvre de

dévouement et de charité en publiant à son tour ce bon et simple remède

à la plupart des maladies de l'enfance indigente, des habits et des

chaussures! Non pas seulement des habits d'enfants, mais des vestes,

des rebuts de toute sorte sont employés par les veuves qui coupent,

ajustent, essayent, utilisent, s'aidant les unes les autres et

retrouvant dans le travail le courage et l'espoir. Secours et

moralisation: voilà ce que l'on peut donner avec de vieux chiffons.

On peut envoyer à M. Arrault, qui se charge d'acquitter les frais de

transport,--rue Lepic, n° 11, à Montmartre,--tous les objets destinés à

cette oeuvre de bienfaisance opportune et généreuse.

LES AMIS DISPARUS

I

NÉRAUD PÈRE

Nous venons de perdre un de ces hommes rares qui ont traversé les

vicissitudes de notre vie politique sans y rien laisser flétrir de leur

noble caractère. Le vieillard probe et sage que nous avons conduit ces

jours-ci à son dernier lit de repos, a parcouru sa longue carrière,

sinon avec éclat, du moins avec honneur. C'est une de ces gloires

modestes qui restent dans le cercle de la famille, mais qui

l'agrandissent au point d'y faire entrer tout ce qu'il y a d'honnête

dans une province. C'est un de ces exemples qui demeurent pour

l'encouragement ou pour la condamnation des hommes publics appelés à

leur succéder.

Magistrat de sûreté durant la Révolution, à l'époque d'une réaction

antiroyaliste, il n'usa de sa dictature qu'avec indulgence et

générosité. Plus tolérant que la lettre des lois, il ne voulut entendre

ni punir bien des plaintes vives et bien des regrets imprudemment

exprimés.

Sous l'Empire, fidèle à un profond sentiment de son indépendance et de

sa dignité, nous l'avons vu blâmer avec force et franchise, en présence

de ses supérieurs, l'insupportable tyrannie qui trouvait alors tant

d'agents fanatiques ou cupides. Sous la Restauration, poursuivant de ses

railleries spirituelles les prétentions d'une génération surannée, nous

l'avons encore vu lutter tranquillement contre les tendances du pouvoir.

Quoique haï personnellement par M. de Peyronnel, quoique dénoncé maintes

fois et tourmenté dans l'exercice de ses fonctions, il fut l'allié

sincère du parti national et favorisa toujours l'opposition libérale

de son vote. Sous la Convention comme sous l'Empire et comme sous la

Restauration, il fut donc toujours le même; ferme, bon et tolérant.

Il eut une vertu, grande chez un magistrat: il resta homme, il crut au

repentir des coupables. Entre ses mains, l'accusation demeura sobre

de poursuites, délicate dans les moyens, décente et modérée dans

l'invocation des châtiments.

Le trait dominant de son caractère, c'était une grande bienveillance

pour les hommes, une gaieté railleuse pour leurs vices et leurs travers.

Son enjouement aimable et sa douce philosophie le conservèrent jeune

dans un âge avancé. Pendant ses dernières années, sa tête s'affaiblit,

mais son coeur resta jusqu'à la fin affectueux et simple. Il avait

oublié le nom et la demeure de ses amis; mais, lorsqu'il les

rencontrait, son regard et son sourire attestaient que leur image ne

s'était point effacée de son âme.

II

GABRIEL DE PLANET

Le Berry vient de perdre un des hommes les plus aimants et les plus

aimés qui aient vécu en ce monde, où tout est remis en discussion, et

où il est si rare, à présent, de voir toutes les opinions, toutes les

classes se réunir autour d'une tombe pour la bénir.

Gabriel de Planet est mort le 30 décembre 1854, d'une phthisie

pulmonaire, à l'âge de quarante-cinq ans. Porté à sa dernière demeure

par des ouvriers et des bourgeois, sans distinction de parti ni d'état,

il laisse des regrets unanimes, incontestés.

Né gentilhomme, Planet avait conçu, dès sa première jeunesse, l'idée

nette et le sentiment profond de l'équité fraternelle. Il n'a jamais

varié un seul jour dans cette religion de son coeur et de son esprit;

et pourtant, la rare tolérance de son jugement, la bienveillance de son

caractère et le charme conciliant de son commerce l'ont rendu cher à des

hommes dont la croyance et les instincts semblaient élever une barrière

infranchissable entre eux et lui. Il a été estimé et apprécié de la

Fayette, des deux Cavaignac, de Royer-Collard, de Michel (de Bourges),

de Delatouche, de Bethmont, des deux Garnier-Pagès, de l'archevêque de

Bourges, de MM. Mater et Duvergier de Hauranne, de MM. Devillaines et

de Boissy, de MM. Dufaure, Goudchaux, Duclerc et de cent autres qui,

en apprenant sa mort et la douleur quelle nous cause, s'écrieront sans

hésiter: «Et moi aussi, je l'ai aimé!»

Reçu avocat après 1830, Planet habita Bourges et apprit la science des

affaires avec Michel. Il fit, sous sa direction, la _Revue du Cher_ avec

M. Duplan, aujourd'hui rédacteur du _Pays_, puis vint s'établir à la

Châtre, où il acheta une étude d'avoué qui prospéra entre ses mains et

lui créa des relations étendues et variées qu'il a gardées, comme

autant d'amitiés fidèles, jusqu'à sa mort. Il les a dues autant à sa

remarquable capacité qu'à son activité infatigable, et à un zèle dont

ses clients ont su lui tenir compte. Nommé préfet du Cher sous le

général Cavaignac, il a été d'emblée un des meilleurs administrateurs

de France, et grâce â son esprit liant et persuasif, il a exercé des

fonctions calmes et faciles dans des temps difficiles et troublés.

Envoyé à la préfecture de la Corrèze à l'avènement de la Présidence, il

donna sa démission, n'ayant jamais eu d'autre ambition que celle d'être

utile dans sa province. L'Assemblée nationale s'occupait alors

de composer le Conseil d'État, Planet y obtint un nombre de voix

insuffisant, mais assez élevé pour témoigner de son mérite et de la

considération dont il jouissait. Depuis, il a vécu à la campagne,

adonné à la culture d'un admirable jardin créé par lui sur des collines

sauvages, dans le but principal d'occuper de nombreux ouvriers sans

ressources. Il avait aussi l'espoir de combattre, par le mouvement et la

volonté, l'incurable mal qui détruisait son être. Jusqu'à son dernier

jour, il a conservé cette volonté de vivre pour être utile et serviable;

jusqu'à sa dernière heure, il s'est préoccupé du bonheur de ses amis, du

bien-être des malheureux, de la charité, de l'affection et du devoir.

Il a été l'homme de dévouement par excellence. Il a fait autant de

bonnes actions et rendu autant de services importants qu'il a compté

de moments dans sa vie. Son activité décuplait le temps et tenait du

prodige. D'autres sont les martyrs d'instincts héroïques, il a été, lui,

le martyr de sa propre bonté. Tolérant par nature, navré des souffrances

d'autrui, malade d'une angoisse fiévreuse jusqu'à ce qu'il eût réussi

à les faire cesser, accablé de fatigues physiques et morales, toujours

ranimé par le désir du bien, toujours prêt à reprendre sa tâche

écrasante, il a vécu bien littéralement pour aimer, et il est mort jeune

pour avoir bien réellement vécu ainsi.

Planet était naïf comme un enfant, avec un esprit pénétrant et une

finesse déliée. Il était un type de stoïcisme envers lui-même, de tendre

indulgence envers les autres. Les contrastes de cette âme exquise et

simple, souffrante et enjouée, étonnaient et charmaient en même

temps, Nulle intimité n'a été plus douce et plus sûre que la sienne.

Souvenez-vous de lui, vous tous qui l'avez reconnu, et cherchez qui

lui ressemble! Pour nous, qui l'avons fraternellement chéri pendant

vingt-cinq ans, sans jamais découvrir une tache dans son âme ardente, un

travers dans son admirable bon sens, une défaillance dans sa charité,

une lacune dans son affection, nous ne le remplacerons pas! mais nous

l'aimerons toujours, étant de ceux pour qui la mort ne détruit rien.

A PLANET

L'avant-dernier des jours qui finissent l'année,

Planet nous a quittés pour un monde meilleur;

Il a rejoint, là-haut, la troupe fortunée

De ceux que Dieu remplit d'un éternel bonheur.

Je crois à ce beau rêve où l'âme se transporte

Pour accepter le mal qui règne parmi nous;

Mais j'y crois à demi: des cieux j'ouvre la porte,

Mais sans la refermer à tout jamais sur tous.

Je crois, ou crois sentir que Dieu, dans sa clémence,

Dans sa justice aussi, nous reprend tous en lui;

Que, dans son sein fécond, retrempant l'existence,

Il nous ôte l'effroi d'un monde évanoui.

Mais je pense qu'ayant renouvelé notre être,

Et l'ayant affranchi du cuisant souvenir,

Il nous dit: «Recommence, homme, tu vas renaître,

Et retourner là-bas pour vivre et pour mourir.

»Tâche qu'à ton retour, je te retrouve digne

De rester près de moi pendant l'éternité; .

Pour te faire obtenir cette faveur insigne,

Ne t'ai-je pas cent fois rendu ta volonté?

»Je n'ai jamais puni d'une peine éternelle,

L'homme ingrat et chétif qui ne peut m'offenser.

J'ai fait courte et fragile une phase mortelle,

Où croyant vivre, enfant, tu ne fais que passer.

«Reprends donc ton fardeau, refais ta rude tâche!

C'est dur! mais c'est un jour dans l'abîme du temps.

Ce jour mal employé ne sert de rien au lâche,

Mais il peut conquérir le Ciel aux militants.»

Des révélations que nous ouvre la tombe,

Nous ne conservons pas le souvenir distinct:

Sous le poids de la chair l'esprit divin succombe,

Mais nous en retenons un doux et vague instinct.

L'enfant, dès qu'il connaît le baiser de sa mère,

Aime avant de comprendre.--Aimer est le besoin

Qui s'éveille avec lui dès qu'il touche la terre,

Et que, plus qu'on ne croit, il rapporte de loin.

L'enfant, dès qu'il comprend le son de la parole,

Aide au tableau qu'on fait pour lui du paradis,

Il le voit, il l'a vu! et nulle parabole

N'embellit ce beau lieu présent à ses esprits.

Oui, l'enfant se souvient; mais il faut qu'il oublie,

Afin de s'attacher à ce monde sans foi;

Il faut que par lui-même il essaye la vie,

Afin de dire à Dieu: «J'ai souffert, reprends-moi.»

C'est alors que, selon le plus ou moins de flamme

Qu'elle a su raviver dans cet obscur séjour,

Pour plus ou moins de temps, le juge prend cette âme.

Et lui rend la santé, la jeunesse, l'amour.

Mais il est des mortels dont la course est remplie

De mérites si purs et d'un prix si parfait,

Que, leur peine remise, ou leur tâche accomplie,

De l'éternel repos ils goûtent le bienfait.

Planet, humble martyr, âme douce et naïve,

Toi qui restas enfant jusque dans l'âge mûr,

Par le besoin d'aimer, par la croyance vive,

Par le coeur et l'esprit, va donc, ton sort est sûr!

Tu luttas quarante ans contre un mal sans remède,

Tu naquis condamné, c est-à-dire béni.

Dieu t'avait dit là-haut: «Au malheur, viens en aide;

Meurs à la peine: alors, ton temps sera fini».

Il vécut pour bénir, pour consoler, pour prendre

Sur ses bras, tout le poids des misères d'autrui:

Pour souffrir de nos maux, pour ranimer la cendre

De nos coeurs épuisés que l'espoir avait fui.

Simple dans sa parole, éloquent à son heure,

Ingénieux en l'art de la persuasion,

Habile à pénétrer ce qu'en secret on pleure,

Indulgent aux douleurs de la confession;

Énergique au besoin, apôtre de tendresse,

Sans parti pris d'orgueil, sans rigueur de savant,

Du véritable juste il avait la sagesse,

Du conseil décisif il avait l'ascendant.

Les esprits froids ont dit: «Cet homme a la manie

De faire des ingrats, puisqu'il fait des heureux».

Dieu dit: «De la bonté, cet homme eut le génie,

C'est la seule grandeur que je couronne aux cieux»­.

III

CARLO SOLIVA[23]

SONNET TRADUIT DE L'ITALIEN

Du beau dans tous les arts, disciple intelligent,

Tu possédas longtemps la science profonde

Que n'encourage point la vanité d'un monde

Insensible et rebelle au modeste talent.

Dans le style sacré, dans le style élégant,

Sur le divin _Mozart_ ta puissance se fonde,

Puis dans _Cimarosa_, ton âme se féconde,

Et de _Paesiello_ tu sors jeune et vivant.

C'est que, sous notre ciel, tu sentis la Nature

L'emporter dans les coeurs sur la science pure,

Et qu'au doux chant natal tu fus initié.

Si, dans ce peu de mots, je ne puis de ta vie

Résumer les travaux, la force et le génie,

Laissons dire le reste aux pleurs de l'amitié!

[Note 23: Compositeur italien.]

IV

LE COMTE D'AURE

La presse a consacré quelques lignes au souvenir de M. d'Aure. Elle a

dit l'emploi officiel de sa vie active, elle a parlé de ses talents, de

ses travaux, de ses vues pratiques, de tout ce qui formait son éminente

spécialité.

Pour les amis particuliers de M. d'Aure, il y a quelque chose de plus à

dire. On ne peut se résoudre à voir disparaître un coeur d'élite sans

lui payer le tribut de l'affection méritée, et c'est là qu'il faut

entrer dans la vie privée. M. d'Aure était un des hommes les meilleurs

qui aient existé. L'éloge ne semblera banal qu'à ceux qui ne font point

de cas du dévouement et ceux-là sont rares, espérons-le. M. d'Aure ne

vivait que pour obliger, secourir, consoler. Il avait l'enjouement, la

sérénité de la bonté vraie, sûre d'elle-même, toujours prête. Toute sa

vie, il a donné tout ce qu'il avait d'argent à tout ce qu'il a rencontré

de détresse, et tout ce qu'il avait de coeur et de courage à tout ce

qu'il a rencontré de faible et d'abandonné. Au milieu de cette activité

mise au service de quiconque la réclamait, il était l'homme de la

famille et de l'intimité. Il s'est marié trois fois et trois fois il

a répandu autour de lui le charme de l'existence, car son unique

préoccupation était de rendre une famille heureuse. Il était

essentiellement paternel, même dans sa jeunesse, et ses nombreux

subordonnés se regardaient presque comme ses enfants. Il n'a jamais

abandonné personne. Il n'a jamais été servi par un pauvre homme sans

assurer son travail et le repos de sa vieillesse avec une sollicitude

incessante. Il pardonnait même l'ingratitude avec une facilité

qu'on prenait quelquefois pour de l'insouciance. Ce n'était pas de

l'insouciance; c'était un sentiment d'humanité raisonné par la logique

du coeur, et qui rendait d'autant plus énergiques les arrêts rendus par

son indignation. Il avait le sens du juste et du vrai avec une rare

équité de jugement. En lui, aucun préjugé de naissance, aucune intrigue;

une admirable franchise, un bon sens infaillible, une sensibilité

profonde, inépuisable.

Voilà ce que j'avais à dire de lui: il a été _bon_; pas comme tout le

monde peut l'être à un moment donné; il l'a été toujours, à toute heure

et jusqu'au dernier souffle de sa vie.

V

LOUIS MAILLARD

DISCOURS PRONONCÉ SUR SA TOMBE

LE 25 JANVIER 1865

Celui à qui nous disons adieu ici, avec l'espoir de le retrouver dans

l'immortalité _de tout ce qui est_, fut dévoué corps et âme à cet

éternel _devenir_ de l'humanité. Il a servi la civilisation avec la

famille saint-simonienne, ce grand et fécond agent du progrès au

dix-neuvième siècle. Il a servi son pays comme individu, en portant dans

une de nos colonies les plus françaises l'activité, l'intelligence, la

conscience et le zèle qui font durables et bienfaisants les travaux

de l'ingénieur. Il a servi la science en lui apportant le fruit de

recherches et d'observations vraiment fécondes et heureuses, faites avec

cette vraie lumière qui, chez les hommes épris de la nature, supplée aux

études spéciales. Il a servi aussi les lettres par son dévouement

aux idées généreuses et à quiconque autour de lui s'attachait à les

répandre.

Mais tous ces travaux, tous ces efforts, tous ces _dons_ d'une volonté

aussi ardente que sérieuse, n'ont pas assouvi la sainte prodigalité de

cette riche et tendre organisation. Nous le savons ici. Il a été le

meilleur ami de tous ses amis. Rien ne lui coûtait pour les aider, pour

les préserver, pour les consoler. Il était toujours là, lui, dans nos

dangers ou dans nos désastres, sachant, ou conjurer le malheur, ou dire

la parole simple et vraie qui sauve l'affligé en le rattachant à l'amour

des autres. Il était le compagnon toujours prêt et toujours utile, le

confident toujours délicat et sûr, le conseil sage, le secours prompt et

soutenu. Il était, pour tous ceux qui ont eu le bonheur de vivre près de

lui, un élément de leur être, une part de leur âme.

Reçois nos remercîments, toi qui ne voulais jamais être remercié, toi

qui te regardais ingénument comme notre obligé quand tu nous avais fait

du bien! On peut dire de toi que tu as eu le génie de la bonté, comme

d'autres en ont l'instinct. Où que tu sois, dans le monde du mieux

incessant et du développement infini, reçois les bénédictions de

l'impérissable amitié.

VI

FERDINAND PAJOT

La mort de Ferdinand Pajot est un fait des plus douloureux et des

plus regrettables. Ce jeune homme, doué d'une beauté remarquable et

appartenant à une excellente famille, était en outre un homme de coeur

et d'idées généreuses. Nous avons été à même de l'apprécier chaque fois

que nous avons invoqué sa charité pour les pauvres de notre entourage.

Il donnait largement, plus largement peut-être que ses ressources

ne l'autorisaient à le faire, et il donnait avec spontanéité, avec

confiance, avec joie. Il était sincère, indépendant, bon comme un ange.

Marié depuis peu de temps à une charmante jeune femme, il sera regretté

comme il le mérite. Je tiens à lui donner après cette cruelle mort, une

tendre et maternelle bénédiction: Illusion si l'on veut, mais je crois

que nous entrons mieux dans la vie qui suit celle-ci, quand nous y

arrivons escortés de l'estime et de l'affection de ceux que nous venons

de quitter.

VII

PATUREAU-FRANCOEUR

Patureau-Francoeur vient de mourir à la ferme de Saint-Vincent, près de

Gastonville (province de Constantine). Son nom suffit pour ses nombreux

amis, mais il appartient à l'un d'eux de dire au public quel homme était

Patureau-Francoeur.

C'était un simple paysan, un vigneron des faubourgs de Châteauroux. Il

avait appris tout seul à écrire, et il écrivait très remarquablement,

avec ces naïves incorrections qui sont presque des grâces, dans un style

rustique et spontané. Il a publié un excellent traité sur la culture de

la vigne, qu'il avait étudiée et pratiquée toute sa vie en bon ouvrier

et en naturaliste de vocation. Ce petit homme robuste, à grosse tête

ronde, au teint coloré, à l'oeil bleu étincelant et doux, était doué

d'une façon supérieure. Il voyait la nature, il l'observait, il l'aimait

et il la savait. Il avait des enthousiasmes de poëte, il faisait des

vers barbares, incorrects, d'où s'élançaient, comme des fleurs d'un

buisson, des éclairs de génie. Il riait de ses vers, il les disait ou

les chantait une ou deux fois, et n'en parlait plus. Quand il écrivait

sérieusement, c'était pour enseigner. Il a émis dans de nombreux

opuscules d'excellentes idées et des observations ingénieuses et sages

sur la culture propre aux régions de l'Afrique qu'il a longtemps

habitées.

Nouvelles lettres d'un voyageur · 第 13 / 14 段