A MADAME ERNEST PÉRIGOIS[18]

Deux amoureux sont là guettant la fleur charmante:

Le papillon superbe et la bête rampante;

L'une qui souille tout dans son embrassement,

L'autre qui du pollen s'enivre follement.

Femmes, talents, beautés, contemplez votre image;

Toujours un ennemi s'abreuve de vos fleurs,

Soit qu'il dévore, abject, la tige et le feuillage,

Soit qu'il pille, imprudent, le parfum de vos coeurs!

Nohant, 30 mai 1856

[Note 18: Écrit sur son album, au-dessous d'un dessin d'Alexandre

Manceau représentant une corbeille de fleurs, un escargot et un

papillon.]

VIII

LES BOIS

Dieu! que ne suis-je assise à l'ombre des fortis!

Qui de vous, sans être dévoré de passions tragiques n'a soupiré, comme

la Phèdre de Racine, après l'ombre et le silence des bois? Ce vers,

isolé de toute situation particulière, est comme un cri de l'âme qui

aspire au repos et à la liberté, ou plutôt à ce recueillement profond et

mystérieux qu'on respire sous les grands arbres. Malheureusement, ces

monuments de la nature deviennent chaque jour plus rares devant les

besoins de la civilisation et les exigences de l'industrie. Comme il se

passera encore peut-être des siècles avant que les besoins de la poésie

et les exigences de l'art soient pris en considération par les sociétés,

il est à présumer que le progrès industriel détruira de plus en plus les

plantes séculaires, ou qu'il ne donnera de longtemps à aucune plante

élevée le droit de vivre au delà de l'âge strictement nécessaire à son

exploitation. Déjà la forêt de Fontainebleau a souffert de ces idées

positives, et des provinces entières se sont dépouillées, à la même

époque, de leurs grands chênes et de leurs pins majestueux. Nous savons

tous, autour de nous, des endroits regrettés où, dans notre jeunesse,

nous avons délicieusement rêvé sous des arbres impénétrables au soleil

et à la pluie, et qui ne présentent plus que des sillons ensemencés ou

d'humbles taillis.

Ce n'est pas seulement en France que ces magnifiques ornements de la

terre ont disparu. Dans nos voyages, nous les avons toujours cherchés

et nous sommes convaincus que sur les grandes étendues de pays ils

n'existent plus. On fait très-bien des journées de marche en France,

en Italie et en Espagne, sans rencontrer un seul massif véritablement

important, et, dans les forêts mêmes, il n'est presque plus de

sanctuaires réservés au développement complet de la vie végétale.

Un des plus beaux endroits de la terre serait le golfe de la Spezzia,

sur la côte du Piémont, si les grands arbres n'y manquaient absolument.

Montagnes gracieuses et fières, sol luxuriant de plantes basses,

mouvements de terrain pittoresques, couleur chaude et variée des

terrains mêmes, crêtes neigeuses dans le ciel, horizons maritimes

merveilleusement encadrés, tout y est, excepté un seul arbre imposant.

La montagne et la vallée ne demandent cependant qu'à en produire; mais,

aussitôt qu'un pin vigoureux s'élance au-dessus des taillis jetés en

pente jusqu'au bord des flots, la marine s'en empare, et même le jeune

arbre, à peine grandi, est condamné à aller flotter sur le dos de la

petite chaloupe côtière.

Si, de là, vous suivez l'Apennin jusqu'à Florence, et de Florence

jusqu'à Rome, vous trouvez partout, au sein d'une nature splendide de

formes, sa plus belle parure, la haute végétation, absente par suite de

l'aridité des montagnes, ou supprimée par la main de l'homme, qui ne

respecte que l'olivier, le plus utile, mais le plus laid des arbres,

quand il n'est pas sept ou huit fois centenaire.

La campagne de Rome, jadis si riche de jardins et de parcs touffus, est

désormais, on le sait, une plaine affreuse où l'oeil ne se repose que

sur des ruines; mais, au sortir de cette campagne romaine, si mal à

propos vantée, quand on a gravi les premières volcaniques des monts

Latins, on trouve, dans les immenses parcs des villas et sur les routes

(celle d'Albano est justement célèbre sous ce rapport), le chêne vert

parvenu à toute son extension formidable. C'est un colosse au feuillage

dur, noir et uniforme, au branchage tortueux et violent, que l'on peut

regarder sans respect, mais qui ne saurait plaire qu'aux premiers jours

du printemps, lorsque la mousse fraîche couvre son écorce jusque sur les

rameaux élevés et lui fait une robe de velours vert tendre qui tranche

sur sa feuillée sombre et terne. Toute la beauté de l'arbre est alors

sur son bois, où le printemps semble s'être glissé mystérieusement à

l'insu de son autre éternelle et lugubre verdure.

Dans cette région, les pins sont véritablement gigantesques. Ils se

dressent fièrement au-dessus de ces chênes verts déjà monstrueux et, les

dépassant de toute la moitié de leur taille, ils forment un second dôme

au-dessus du dôme déjà si noir qu'ils ombragent.

Ces lieux sont magnifiques, car entre toutes ces branches étendues en

parasol ou entre-croisées en réseaux inextricables, la moindre éclaircie

encadre un paysage de montagnes transparentes ou de plaines profondes

terminées par les lignes d'or de l'embouchure du Tibre, qui se

confondent avec la nappe étincelante de la Méditerranée.

Mais, pour chérir exclusivement cette végétation méridionale, il faut

n'avoir pas aimé auparavant celle de nos latitudes plus douces et plus

voilées. Tout est rude sous l'oeil de Rome. Les pâles oliviers y sont

durs encore par leur sèche opposition avec les autres arbres trop noirs.

Les bosquets splendides de buis, de lauriers et de myrtes sont noirs

aussi par leur épaisseur, et leurs âcres parfums sont en harmonie avec

leur inflexible attitude. Le soleil éclate sur toutes ces feuilles

cassantes qui le reçoivent comme autant de miroirs; il glisse ses rayons

crus sous les longues allées ténébreuses et les raie de sillons lumineux

trop arrêtés, parfois bizarres. Il ne faut point être ingrat, cela est

parfois splendide, surtout quand les rayons tombent sur des tapis de

violettes, de cyclamens et d'anémones qui jonchent la terre jusque

dans les coins les plus sauvages, ou sur les ruisseaux cristallins qui

sautent, écument et babillent entre les grosses racines des arbres;

mais, en général, l'oeil, comme la pensée, est en lutte contre la

lumière et contre l'ombre qui, trop vigoureuses toutes deux, se heurtent

plus souvent qu'elles ne se combinent et ne s'associent.

Sans aller si loin, il y a autour de nous, en France, quand on les

cherche et que l'on arrive à les trouver, des aspects d'une beauté toute

différente, il est vrai, mais plus pénétrante et plus délicate que cette

rude beauté du Latium. Aimons l'une et l'autre, et que chaque école

d'artiste y trouve sa volupté. Pour nous, il faudra toujours garder une

secrète préférence pour certains coins de notre patrie. En dehors du

sentiment national, que l'on ne répudie pas à son gré, il est des

jouissances de contemplation que nous n'avons point trouvées ailleurs.

Certains recoins ignorés dans la Creuse et dans l'Indre ont réalisé pour

nous le rêve des forêts vierges. Dans des localités humides et comme

abandonnées, nous avons pénétré sous des ombrages dont l'épaisseur

admirable n'ôtait rien à la transparence et au vague délicieux. Là, tout

aussi bien que dans la forêt fermée de Laricia et sur les roches de

Tivoli, les plantes grimpantes avaient envahi les tiges séculaires et

s'enlaçaient en lianes verdoyantes aux branches des châtaigniers, des

hêtres et des chênes. La mousse tapissait les branches, et la fougère

hérissait de ses touffes découpées le corps des arbres, de la base au

faîte. Dans leur creux, des touffes de trèfle forestier semblaient

s'être réfugiées et sortaient en bouquet de chaque fissure. Les blocs

granitiques, embrassés et dévorés par les racines, étaient soulevés et

comme incrustés dans le flan des arbres. Enfin, ce que j'ai en vain

cherché en Italie, ce que je n'ai remarqué que là, en plein midi, le

soleil, tamisé par le feuillage serré mais diaphane, laissait tomber

sur le sol et sur les fûts puissants des hêtres, des reflets froids et

bleuâtres comme ceux de la lune.

En résumé, les arbres à feuillage persistant ont plus d'audace et

d'étrangeté dans leur attitude; mais ils manquent tout à fait de cette

finesse de tons et de cette grâce de contours qui caractérisent les

essences forestières de nos climats. Les cyprès monumentaux de la villa

Mandragone, à Frascati, ont, à coup sûr, un grand caractère; mais ces

plantes à centuple tige, réunies en faisceau comme des colonnettes

sarrasines, ressemblent trop à de l'architecture. Ils sont si noirs

qu'ils font tache dans l'ensemble. La brise ne les caresse point, la

tempête seule les émeut. Aussi, quand, aux approches du Clitumne et

de l'Arno, on revoit les peupliers et les saules, on croit reprendre

possession de l'air et de la vie. En Provence, on se croit encore un

peu trop en Italie et pas assez en France; mais, quand on gagne nos

provinces du Centre, moins riches de grands mouvements du sol, on est

dédommagé par l'abondance et la tranquille majesté de la végétation. Les

noyers énormes des bords de la Creuse sont mille fois plus beaux que

les beaux orangers de Majorque, et il semble que, dans la variété

harmonieuse de nos arbres indigènes, les tilleuls, les érables, les

trembles, les aunes, les charmes, les cormiers, les frênes, etc., il y

ait quelque chose qui ressemble à l'intelligence étendue et profonde des

artistes féconds, comparée au génie étroit et orgueilleux des poëtes

monocordes.

Quant à la beauté des lignes, si vantée par les amants exclusifs de la

nature méridionale, nous l'avons goûtée aussi, mais sans pouvoir la

trouver supérieure à celle de nos forêts de France. Il y a, dans l'effet

magistral de nos grandes avenues, des masses plus harmonieusement

disposées et vraiment mieux dessinées par la structure des arbres qui

les composent. Enfin, nous nous résumerons en disant que l'éternelle

verdure des climats chauds est inséparable d'une éternelle monotonie,

non-seulement de couleur, mais de formes dures qui excluent la grâce

touchante et peut-être la véritable majesté.

IX

L'ILE DE LA RÉUNION[19]

Sous ce titre beaucoup trop modeste, un homme éminemment observateur et

doué de connaissances spéciales en plus d'un genre, rassemble une foule

de notions très-complètes sur cette intéressante colonie française qui,

d'un volcan perdu au sein des mers lointaines, s'est fait longtemps un

nid tranquille et délicieux.

[Note 19: Par Louis Maillard.]

Bien que déchue de sa sauvage beauté primitive, l'île de la Réunion

offre encore pour l'avenir des ressources immenses, si on sait les

mettre à profit. Grâce à ses formes coniques et à la grande élévation de

ses principaux centres, elle se prête à toutes les productions, depuis

celles de la zone torride jusqu'à celles de nos Alpes. Donc, rien

de plus varié que la flore de cette échelle de température; mais le

caractère le plus curieux de l'île, caractère qui y a été général

autrefois et qui s'y trouve localisé aujourd'hui, c'est cet état

perpétuel de création ignescente, propre aux îles volcaniques, et nulle

part mieux appréciable aux études spéciales.

Le volcan qui couronne notre colonie de ses banderoles de flamme ou de

fumée vomit toujours, à des intervalles assez rapprochés, des torrents

de lave et de cendre qui, sur une notable étendue de sa surface (un

dixième environ), changent sa configuration. Des tremblements de terre

ont fait surgir sur les hauteurs des masses rocheuses, débris des

anciennes éruptions que d'autres cataclysmes avaient engloutis.

Ailleurs, ces monuments naturels, anciennement produits, s'effondrent et

rentrent dans l'abîme. De profondes ravines se creusent et des torrents

s'y précipitent, des vallées se soulèvent ou s'aplanissent sous des lits

de sable et de cendre bientôt recouverts d'un nouvel humus, des remparts

rocheux s'écroulent ou se dressent. La fertilité, poursuivie par ces

ravages, se déplace, monte ou descend, abandonne les forêts saisies

sur pied par la lave et s'en va créer des pâturages dans les régions

redevenues calmes.

D'autre part, la mer, refoulée par les coulées volcaniques, voit des

caps nouveaux étendre leurs bras dans ses ondes et former des anses

paisibles là où, la veille, elle battait la côte avec énergie; mais,

toujours agissante, elle aussi, elle va ronger plus loin,--par son

action saline encore plus que par ses vagues,--les pores des anciennes

falaises. Elle y creuse des cavernes étranges, jusqu'à ce que la roche,

désagrégée, s'écroule et montre à vif ses arêtes de basalte et les

couches superposées des diverses éruptions. Au fond de son lit, l'Océan

ne travaille pas moins à se débarrasser des masses de galets et de

débris de toutes formes et de toutes dimensions que les torrents lui

déversent. Il les soulève, les roule, les porte sur un point de la côte

où il les reprend pour les amonceler ou les répandre encore. Ailleurs,

il se bâtit des digues de corail et des bancs de madrépores aussi

solides que les remparts de lave, si bien que ces deux forces

gigantesques, la mer et le volcan, l'eau et le feu, toujours en lutte,

pétrissent pour ainsi dire le dur relief de l'île comme une cire molle

soumise à leur caprice; mais ici le caprice ne consiste que dans

l'étreinte corps à corps de deux lois également fatales, logiques par

conséquent, car ce que nous appelons fatalité est la logique même, et

l'homme qui les observe arrive à saisir leur puissance d'impulsion et

à camper en toute sécurité sur cette terre mobile, si souvent remaniée

dans les âges anciens, et qui change encore manifestement de forme et

d'emploi sur une partie de sa surface.

Pour nous, cette île enchantée, passablement terrible, a toujours été

un type des plus intéressants. Nos fréquents rapports avec M. Maillard

durant les dix dernières années de son séjour à la Réunion, nous avaient

initié à une partie de sa flore, de sa faune et de ses particularités

géologiques. Plus anciennement encore, un autre ami, spécialement

botaniste, après un séjour de quelques années dans ces parages, nous

avait rapporté de précieux échantillons et des souvenirs pleins de

poésie. Ce fut le rêve de notre jeunesse d'aller voir les _grands

brûlés_ et les fraîches ravines de Bourbon. Quand l'âge des projets

est passé, c'est un vif plaisir que de se promener dans son rêve

rétrospectif avec un excellent guide, et ce guide, à qui rien n'est

resté étranger durant vingt-six ans d'explorations aventureuses et de

travaux assidus, c'est l'auteur des notes que nous avons sous les yeux.

Ingénieur colonial à la Réunion, M. Maillard s'est trouvé là, en

présence de la mer et du volcan, le représentant d'une troisième force,

le travail humain aux prises avec les impétueuses et implacables forces

d'expansion de la nature. Le temps n'est plus où le Dieu hébreu défiait

Job de dire à la mer: «Tu n'iras pas plus loin!» Le vrai Dieu, qui veut

que l'homme aille toujours plus loin, lui a permis de posséder la nature

en quelque sorte, en s'y faisant place et en luttant avec elle de

persévérance. Des jetées hardies et des travaux sous-marins bien

calculés, ouvrent aux navires les passes les plus dangereuses et

défendent aux flots d'envahir les grèves où l'homme s'établit. Quand

les torrents des montagnes emportent les ponts jetés sur leurs abîmes,

l'homme s'attaque au torrent lui-même, lui creuse un autre lit, et

l'oblige à se détourner. Les débris incandescents des volcans ravagent

en vain ses cultures: il les transporte ailleurs, et il attend. Il sait

que ces déserts redeviendront fertiles, il sait aussi quels abris ces

gigantesques vomissements refroidis offriront à sa demeure, à son

troupeau, à son verger, et, de cette nature terrible, de ces cratères

éteints, il se fait une forteresse et un jardin.

En ouvrant des routes dans la lave, en dessinant des jetées à la

côte, en explorant lui-même les profondeurs sous-marines à l'aide

du scaphandre, en étudiant les habitudes de l'atmosphère et ses

perturbations violentes, M. Louis Maillard a pu observer cette nature

tropicale sous tous ses aspects. Ses notes embrassent donc tout ce

qui constitue l'existence de la colonie: topographie, hydrographie,

météorologie, géologie, botanique, zoologie, agriculture, industrie,

administration, histoire, législation, finances, statistique, arts,

coutumes, biographie, travaux publics, etc. Toutes ces recherches,

sobrement et clairement exposées, appuyées des indications et

témoignages des hommes les plus sérieux et les plus compétents de la

colonie, sont venues demander l'aide de la science aux illustrations

de la mère patrie. M. Maillard a eu de la sorte le généreux plaisir

d'offrir à notre Muséum, ainsi qu'à des personnages éminents dans

la science, des collections et des spécimens précieux, rares, ou

entièrement nouveaux en histoire naturelle, et, en retour, il a eu

l'honneur de pouvoir joindre à sa publication une annexe de notes

descriptives et classificatives, signées Verreaux, Michelin,

Guichenot, Milne-Edwards, Guénée, Deyrolle, H. Lucas, Signoret, de

Sélys-Longchamps, Sichel, Bigot, Duchartre. L'illustre et respectable

docteur Camille Montagne et son savant associé M. Millardet se sont

chargés de décrire les algues et toute la cryptogamie. Aux travaux zélés

et consciencieux de M. Maillard se rattache donc une suite de travaux

extrêmement précieux et intéressants, non-seulement pour l'île de la

Réunion, mais aussi pour le progrès des sciences naturelles, auxquelles

les recherches des voyageurs et des amateurs dévoués apportent chaque

jour leur contingent éminemment utile. Celui de M. Louis Maillard est

considérable. Il a rapporté, en fait de zoologie et de botanique, les

types d'une famille nouvelle (parmi les crustacés) de plusieurs genres,

et de plus de cent cinquante espèces jusqu'ici non décrites.[20] Il

a donc bien mérité de la science, et son ouvrage intéresse tous les

adeptes.

Mais une autre utilité incontestable de cet ouvrage, c'est d'avoir

signalé sans ménagement à l'attention du gouvernement et de la société

tout entière, la nécessité d'organiser, sur des bases sévères et

intelligentes, le régime de la propriété et le système de l'exploitation

territoriale dans notre colonie, aujourd'hui dévastée et menacée de

ruine par suite du déboisement. Tout le monde lira avec intérêt les

réflexions de M. Maillard sur les inconvénients de la culture trop

développée de la canne à sucre, sur l'abandon de la culture du café,

du girofle et d'autres plantes utiles qui préservaient le sol en le

retenant sur les pentes et en lui conservant l'humidité nécessaire. Le

défrichement aveugle, qui est la conséquence du _chacun pour soi_, a

fait disparaître entièrement les arbres magnifiques dont les essences

précieuses couronnaient l'île et la protégeaient à la fois contre la

sécheresse et contre les inondations. Quand les terribles cyclones

dévastaient ces belles forêts, leurs débris imposants servaient encore

longtemps de digues à la fureur des ouragans et protégeaient les jeunes

pousses destinées à remplacer les anciennes.

[Note 20: Ce chiffre sera peut-être dépassé, le travail le plus

important, la conchyliologie, n'étant pas encore terminé.]

Aujourd'hui, rien n'entrave plus les déluges qui pèlent le sol et

l'entraînent à la mer, tandis que dans les temps secs, les sources,

privées d'ombre, tarissent et que l'aridité se propage. Si la France

ne daigne pas intervenir, ou si les colons ne se rendent pas aux plus

simples calculs de la prévoyance, on peut prédire la ruine et l'abandon

prochains de cette perle des mers que les anciens navigateurs saluèrent

du nom d'_Éden_, et qui, épuisée et mutilée par la main de l'homme,

secouera son joug et rentrera dans le domaine de Dieu. C'est une leçon

qu'il tient en réserve, en France aussi bien qu'ailleurs, pour les

populations qui méconnaissent les lois de l'équilibre providentiel, et

abusent de leurs droits sur la terre. A l'homme sans doute est dévolue

la mission d'explorer et d'exploiter; mais l'intelligence lui a été

départie pour épargner à propos, prévoir l'avenir, et chercher dans la

nature même le préservatif de son existence. Les forêts lui avaient été

données comme réservoirs inépuisables de la fécondité du sol et

comme remparts contre les crises atmosphériques. Il a violé tous les

sanctuaires. Plus aveugle et plus ignorant que ses ancêtres, il a

porté la hache jusqu'au plus épais de la forêt sacrée. En Amérique, il

s'acharne avec fureur contre le monde primitif qui lui livre un sol

admirablement nourri et préservé depuis les premiers âges de la

végétation. L'oeuvre de dévastation s'accomplit. Nous aurons du blé, du

sucre et du coton jusqu'à ce que la terre fatiguée se révolte et jusqu'à

ce que le climat nous refuse la vie.

X

CONCHYLIOLOGIE

DE L'ILE DE LA RÉUNION[21]

Dans un précédent article, nous avons appelé l'attention du monde savant

et du monde instruit sur un ouvrage, intéressant à tous les points de

vue[22], science, industrie, moeurs, agriculture, histoire naturelle,

etc. Il manquait à cette publication une annexe importante dont nous

n'avons pas nommé l'auteur, et dont nous n'avions pas encore pu prendre

connaissance. Ce travail nous est communiqué aujourd'hui, et nous

voulons réparer une omission qui laisserait incomplète l'utilité des

notes si précieuses de M. Maillard, d'autant plus qu'ici il ne s'agit

plus seulement de compléter la description de notre belle colonie, mais

bien d'apporter des matériaux au grand édifice de la science naturelle

en général. C'est le savant M. Deshayes, illustré par d'immenses travaux

sur cette matière, qui s'est chargé de la conchyliologie, ou, pour mieux

dire, de la malacologie relative aux trouvailles et découvertes de M.

Maillard. Cette annexe forme donc un travail du plus grand intérêt, et

l'on peut dire qu'elle est un monument acquis à la science dans une de

ses branches les plus ardues.

[Note 21: Par M. Deshayes.]

[Note 22: _Notes sur l'île de la Réunion_, par Louis Maillard.]

Beaucoup de personnes dans le monde se doutent peu du rôle immense que

jouent les mollusques dans l'économie de notre planète. On s'en pénètre

en lisant les pages par lesquelles M. Deshayes ouvre l'étude spéciale

dont nous nous occupons ici. La conscience et la modestie, conditions

essentielles du vrai savoir, obligent ce grand explorateur à nous dire

que la connaissance de vingt mille espèces provenant de toutes les

régions du monde n'est rien encore, et que de trop grands espaces sont

encore trop peu connus pour qu'il soit possible d'entreprendre un

travail d'ensemble satisfaisant. Si un pareil chiffre et celui qu'on

nous fait entrevoir nous étonnent, reportons-nous au noble et poétique

livre de M. Michelet, _la Mer_, et notre imagination au moins se

représentera la puissante fécondité qui se produit au sein des eaux, et

qui n'a aucun point de comparaison avec ce qui se passe sur la terre.

Nouvelles lettres d'un voyageur · 第 12 / 14 段