Voilà donc pourtant où nous en sommes; voilà le résultat de ces

grands moyens d'amélioration, considérés aujourd'hui comme la panacée

universelle. M. d'Aure, qui admet bien les épreuves de courses pour

certains chevaux, voudrait cependant aussi que des primes, des

encouragements fussent accordés à des chevaux qui ne peuvent et ne

doivent pas être achetés comme étalons, et qui sont destinés à entrer

dans la consommation. Cet encouragement serait certainement le meilleur,

car l'éducation donnée à nos chevaux indigènes contribuerait puissamment

à combattre la concurrence étrangère.

Laissons encore parler M. d'Aure:

«Pourquoi, en exigeant quelques preuves d'énergie, ne pas primer aussi

les allures, la construction, le dressage et la bonne condition? Le

cheval une fois soumis à des exercices qui ne serviraient qu'à le mettre

en valeur, une grande concurrence s'établirait alors pour obtenir un

prix, et, si on ne l'obtenait pas, on disposerait, en tout état

de cause, le cheval à une vente facile et avantageuse. Dans cette

hypothèse, il n'est pas douteux qu'une foule de chevaux ne soient

achetés par le consommateur à un prix souvent beaucoup plus élevé que ne

sont vendus annuellement au haras quelques étalons.»

De quelque manière que soit envisagée cette grande question, la création

d'hommes spéciaux est une chose indispensable. Quand bien même nous

enlèverions à l'équitation son importance sous le point de vue

d'économie industrielle, ou sous le point de vue militaire et politique,

elle a encore une valeur immense sous le point de vue artistique.

L'équitation est, en effet, une science et un art. C'est un art pour

celui qui dispose du cheval tout dressé. C'est une science pour le

professeur, qui dresse et l'homme et le cheval. Le professeur a donc

à créer l'instrument et le virtuose: il faut qu'il possède à fond

la physiologie du cheval; faute de quoi, il est exposé à demander

violemment à certains individus ce que leur conformation, des défauts

naturels ou des tares peu apparents leur interdisent de faire avec

spontanéité. L'ignorance de l'éducateur, inattentif à ces imperfections

ou à ces particularités, provoque infailliblement chez des animaux,

peut-être généreux et dociles d'ailleurs, la souffrance, la révolte et

une irritation de caractère qu'eux-mêmes ne peuvent plus gouverner.

Mais comment s'étonnerait-on que l'éducation des bêtes, de ces

instruments passifs et muets de nos indiscrètes volontés, ne fût pas

souvent prise à rebours, lorsque, nous qui avons le raisonnement et la

parole pour nous défendre et nous justifier, nous sommes si mal compris

et si mal menés par les prétendus éducateurs du genre humain? Un bon

cheval, intelligent et fin, est un instrument à perfectionner. Une main

brutale ne saurait en tirer parti; un artiste habile en développe la

délicatesse et la puissance. Dans ce noble et vivifiant exercice,

l'écuyer expérimenté sent qu'il y a là, comme dans tous les arts, un

progrès continuel à faire, une perfection de plus en plus difficile

à atteindre, de plus en plus attrayante à chercher. C'est un champ

illimité pour l'étude et l'observation des instincts et des ressources

de cet admirable instrument, de cet instrument qui vit, qui comprend,

qui répond, qui progresse, qui entend, qui retient, qui devine, qui

raisonne presque; le plus beau, le plus intelligent des animaux qui

peuvent nous rendre un service immédiat en nous consacrant leurs forces.

Ceux qui n'ont aucune notion de cet art du cavalier s'imaginent

que l'équilibre résultant de l'habitude, la force musculaire et

l'intrépidité suffisent. La première de ces qualités est la seule

indispensable. Elle l'est, à la vérité, mais elle est loin de suppléer

à la connaissance des moyens; et, quant à l'emploi de la force et de

l'audace, il est souvent plus dangereux qu'utile. Une femme délicate,

un enfant, peuvent manier un cheval vigoureux s'il est convenablement

dressé, et s'ils ont l'instruction nécessaire. Les qualités naturelles

sont: la prudence, le sang-froid, la patience, l'attention, la

souplesse, l'intelligence des moyens et la délicatesse du toucher, car

ce mot de pratique instrumentale peut très-bien s'appliquer au maniement

de la bouche du cheval; et, tandis que l'ignorance croit n'avoir qu'à

exciter et à braver l'exaspération du coursier, la science constate

qu'il s'agit, au contraire, de calmer cette créature impétueuse, de la

dominer paisiblement, de l'assouplir, de la persuader pour ainsi dire,

et de l'amener ainsi à exécuter toutes les volontés du cavalier avec une

sorte de zèle et de généreux plaisir.

Qu'on nous permette encore un mot sur la question d'art. Il y a dans

l'équitation, comme dans tout, une bonne et une mauvaise manière, ou

plutôt il y a cent mauvaises manières et une seule bonne, celle que la

logique gouverne. Cependant l'erreur prévaut souvent, et la logique

proteste en vain. Certain professeur, naguère au pinacle, et qui n'a

pas craint de soumettre sa méthode, incarnée en sa personne, aux

applaudissements et aux sifflets d'une salle de spectacle, avait obtenu

des résultats en apparence merveilleux, tout en ressuscitant et en

exagérant des procédés à la mode sous Louis XIII. Le cheval réduit à

l'état de machine entre ses mains et entre ses jambes, entièrement

dénaturé, raidi là où la nature l'avait fait souple, brisé là où il

devait être ferme, déformé en réalité et comme crispé dans une attitude

contrainte et bizarre, exécutait, comme une mécanique à ressorts, tous

les mouvements que l'écuyer, espèce d'homme à ressorts aussi, lui

imprimait au grand ébahissement des spectateurs. Cela était fort

curieux, en effet, et ce puéril travail, considéré comme étude de

fantaisie, pouvait fort bien défrayer le spectacle de Franconi parmi les

diverses exhibitions de chevaux savants.

Jusque-là, rien de mieux: M. Baucher méritait les applaudissements pour

avoir montré un si remarquable asservissement des facultés du cheval aux

volontés de l'homme. Malheureusement le public s'imagina que c'était

là de l'équitation, et qu'un spécimen de l'exagération à laquelle

on pouvait parvenir en ce genre était la vraie, la seule base de

l'éducation hippique. Des hommes réputés spéciaux se le laissèrent

persuader par l'engouement, et l'inventeur du système finit par le

croire lui-même en se voyant pris au sérieux.

C'est donc d'une mauvaise manière, de la pire de toutes peut-être, que

ces hommes prétendus compétents se sont récemment enthousiasmés aux

dépens et dommages de l'État. Cette incroyable erreur ne signale que

trop la décadence où sont tombés aujourd'hui l'art de l'équitation et

la science de l'hippiatrique; car ces choses qu'on a voulu désunir

sont indissolublement solidaires l'une de l'autre. Avant de dresser un

cheval, il faut savoir: 1° ce que c'est que le cheval en général; 2° ce

qu'est en particulier l'individu soumis à l'éducation. Nous avons dit

comment la connaissance de l'individu était indispensable lorsqu'on ne

voulait pas s'exposer à lui demander autre chose que ce qu'il pouvait

exécuter. Quant au cheval en général, nous disons que c'est un être

énergique, irritable, généreux, par conséquent. On pourrait presque

dire de lui, que c'est, après l'homme, un être libre, puisqu'il est

susceptible d'abjurer la liberté naturelle de l'état sauvage et d'aimer

non-seulement la domesticité, mais l'éducation. Aimer est le mot, et les

poëtes n'ont fait ni métaphore ni paradoxe en dépeignant son ardeur

dans le combat et son orgueil dans l'arène du tournoi. Autant un cheval

courroucé par une éducation abrutissante se montre colère, vindicatif et

perfide, autant celui qui n'a jamais éprouvé que de bons traitements et

que l'on instruit avec logique, patience et clarté, répond aux leçons

avec zèle et attrait.

Il s'agit donc de faire de cet être intelligent un être instruit, et,

pour cela, il ne faudrait pas oublier qu'on s'adresse à une sorte

d'intelligence et non à une sorte de machine construite de main d'homme

et qu'il soit donné à l'homme de modifier dans son essence. La main de

Dieu a passé par là, elle a imprimé à cette race d'êtres un cachet de

beauté et des aptitudes particulières que l'homme, appelé à gouverner

les créatures secondaires, ne peut fausser sans contrarier et gâter

l'oeuvre de la nature; c'est là une loi inviolable dans tous nos arts,

dans tous nos travaux, dans toutes nos inventions. Le cheval est fait

pour se porter en avant, pour aspirer l'air avec liberté, pour gagner en

grâce, en force, en souplesse, à mesure qu'on règle ses allures; mais

régler, c'est développer. Cela est vrai pour la bête et pour l'homme.

La science vraie de l'écuyer consiste donc, en deux mots, à rendre sa

monture docile en augmentant son énergie.

Nous ne pouvions rendre compte d'une brochure qui est le résumé rapide

des travaux précédents et de l'expérience de toute la vie de l'auteur,

sans résumer de notre côté ses principes sur l'équitation. M. d'Aure est

un praticien sérieux qui a étudié sa spécialité sous ses rapports les

plus profonds. Il a porté dans ses études et dans sa pratique une

véritable ferveur d'artiste, des convictions fondées, la persévérance et

le désintéressement qui caractérisent ceux qui sentent vivement l'utile,

le beau et le vrai de leur vocation.

Dans un excellent traité sur _l'industrie chevaline_, écrit avec une

clarté remarquable, et rempli de vues historiques ingénieuses et

intéressantes, M. d'Aure a vu en grand et traité en maître cette

question de l'amélioration des races que nous résumerions, nous,

communistes, dans les termes suivants: «Socialisation d'un des

instruments du travail de l'homme.» On ne niera pas que le cheval

ne soit un de ces instruments de travail qu'aucune machine n'est de

longtemps appelée à remplacer absolument. Il est heureux sans doute que

le génie de l'industrie arrive de plus en plus à substituer les machines

à l'emploi abusif qui a été fait et qui se fait encore des forces

vitales. Mais, tandis qu'on se préoccupe aujourd'hui de supprimer par

les machines la dépense qu'exige l'entretien de ces forces vitales, on

ne s'aperçoit pas qu'on les laisse se détériorer et se perdre, lorsque,

pour longtemps encore, on en a un besoin essentiel. On oublie que, pour

des siècles encore, le cheval sera indispensable au travail humain, au

service des armées, à l'agriculture, aux transports de fardeaux, aux

voyages, etc.; et, lorsque cette noble espèce ne sera plus dans les

mains de nos descendants que ce qu'elle doit être en effet, c'est-à-dire

un moyen de plaisir, et son éducation perfectionnée une pratique d'art

accessible à tous, nous aurons été forcés d'épuiser encore bien des

générations de ces laborieux animaux, avant d'arriver à supprimer

l'excès de leur travail. Ne dirait-on pas, à voir l'état de décadence

où l'on a laissé tomber la production chevaline, que nous sommes à la

veille d'entrer dans cet Eldorado de machines, où tout se fera à l'aide

de la vapeur, depuis le transport des cathédrales jusqu'à l'office du

barbier?

Quel est donc le résultat social qu'il faudrait atteindre pour

réhabiliter l'industrie chevaline, à peu près perdue depuis la

révolution et particulièrement depuis 1830? Encourager la production,

renouveler et conserver nos belles races indigènes, qui, dans peu

d'années, auront entièrement disparu si on n'y prend garde; donner aux

cultivateurs et aux éleveurs de chevaux les moyens de faire de bons

élèves; enfin créer, comme on l'a déjà dit, une classe d'éducateurs

spéciaux, sans laquelle le producteur ne peut donner au cheval la valeur

d'un instrument complet, mis en état de service et de durée; sans

laquelle aussi le consommateur ne saura jamais entretenir les ressources

de sa monture. Nous en avons dit assez au commencement de cet article

pour prouver que, sans l'éducation, le cheval est d'un mauvais service,

et qu'entre les mains d'un bon éducateur et d'un bon cavalier, sa valeur

augmente, ses forces se décuplent et se conservent. Il y aurait une sage

économie générale à répandre ces connaissances dans notre peuple.

Les riches n'y songent guère, ils ne se contentent pas de se servir

exclusivement de chevaux anglais, il leur faut des cochers et des

jockeys d'outre-Manche. Il est vrai qu'on trouverait difficilement

aujourd'hui chez nous _des hommes de cheval_ entendus. A qui la faute?

Pour prouver la nécessité de ces mesures, il suffit de montrer le

désordre, l'incurie, et tous les fâcheux résultats de la concurrence

aveugle et inintelligente, l'absence d'encouragements bien entendus,

de dépenses utiles, d'initiative éclairée, et de vues sociales et

patriotiques de la part de l'État.

Nous ne prétendons pas que M. d'Aure ait songé à accuser, de notre point

de vue, le régime de la concurrence et à invoquer les solutions sociales

qui nous préoccupent; mais, par la force rigoureuse de la logique qui

est au fond de toutes les questions approfondies, ses démonstrations

arrivent à prouver la nécessité de l'initiative sociale dans la question

qu'il traite. Si l'on apportait sur toutes les spécialités possibles des

travaux aussi complets et des calculs aussi certains, tous ces travaux

d'analyse aboutiraient à la même conclusion synthétique: à savoir, que

la concurrence est destructive de toute industrie, de tout progrès, de

toute richesse nationale, et qu'il faut, pour régler la production et la

consommation, que la sagesse et la prévoyance de l'État interviennent,

règlent et dirigent.

V

LA BERTHENOUX

C'est un hameau entre Linières et Issoudun, sur la route de

communication qui côtoie le plateau de la vallée Noire. Une très-jolie

église gothique et un vieux château, jadis abbaye fortifiée, aujourd'hui

ferme importante, embellissent cette bourgade, située d'ailleurs dans un

paysage agréable; c'est là que se tient annuellement, dans une prairie

d'environ cent boisselées (plus de six hectares), une des foires les

plus importantes du centre de la France. On évalue de douze à treize

mille têtes le bétail qui s'y est présenté cette année: quatre cents

paires de boeufs de travail, trois cents génisses et taureaux, denrée

que l'on désigne communément dans le pays sous le nom de _jeunesse_ (un

métayer se fait entendre on ne peut mieux quand il vous dit qu'il va

_mener sa jeunesse_ en foire pour s'en défaire); trois cents vaches,

douze cents chevaux, quatre mille bêtes à laine, trois cents chèvres, et

une centaine d'ânes. Ajoutez à cela ces animaux que le paysan méticuleux

ne nomme pas sans dire: _sauf votre respect_, c'est-à-dire trois mille

porcs, qui ont un champ de foire particulier de quatre-vingts boisselées

d'étendue, et vous aurez la moyenne d'un des grands marchés de bestiaux

du Berry.

Les marchands forains et les éleveurs s'y rendent de la Creuse, du

Nivernais, du Limousin, et même de l'Auvergne. Les chevaux, comme on a

vu, n'y sont pas en grand nombre, et ils sont rarement beaux. Les vaches

laitières sont encore moins nombreuses et plus mauvaises; on ne vend les

belles vaches que quand elles ne peuvent plus faire d'élèves. Ces élèves

sont la richesse du pays. Ils deviennent de grands boeufs de labour

qui travaillent chez nous une terre grasse et forte, _bien terrible_ à

soulever. Quant à la _jeunesse_ qu'on a de reste, après que le choix des

boeufs de travail est fait, elle est enlevée en masse par les Marchois,

qui l'engraissent ou la brocantent. Quelques bouchers d'Orléans viennent

aussi s'approvisionner à la foire de la Berthenoux. Une belle paire de

boeufs assortis se vend aujourd'hui, six cents francs; la _taurinaille_

ou la _jeunesse_ quatre-vingts francs par tête; les chevaux cent trente,

les vaches cent vingt, les moutons trente, les brebis vingt-cinq, les

porcs vingt-cinq, les ânes vingt-cinq, les chèvres dix, les chevreaux,

de quinze à trente sous.

Les principales affaires se traitent entre Berrichons et Marchois. Les

premiers ont une réputation de simplicité dont ils se servent avec

beaucoup de finesse. Les seconds ont une réputation de duplicité qui les

fait échouer souvent devant la méfiance des Berrichons.

La vente du bétail est, chez nous, une sorte de bourse en plein air,

dont les péripéties et les assauts sont les grandes émotions de la

vie du cultivateur. C'est là que le paysan, le maquignon, le fermier,

déploient les ressources d'une éloquence pleine de tropes et de

métaphores inouïes. Nous entendions un jour, à propos d'un lot de porcs,

le marchandeur s'écrier:

--Si je les paie vingt-trois francs pièce, j'aime mieux que les

trente-six cochons me passent à travers le corps!

Et même nous altérons le texte; il disait _le cadavre_, et encore

prononçait-il _calabre_, ce qui rendait son idée beaucoup plus claire

pour les oreilles environnantes.

Il y a d'autres formules de serment ou de protestation non moins

étranges:

--Je veux que la patte du diable me serve de crucifix à mon dernier

jour, si je mens.--Que cette paire de boeufs me serve de poison..., etc.

Ces luttes d'énergumènes durent quelquefois du matin jusqu'à la nuit.

Enfin, après avoir attaqué et défendu pied à pied, sou par sou, la

dernière pièce de cinq francs, on conclut le marché par des poignées de

main qui, pour valoir signature, sont d'une telle vigueur que les yeux

en sortent de la tête; mais discours, serments et accolades sont perdus

dans la rumeur et la confusion environnantes; tandis que vingt musettes

braillent à qui mieux mieux du haut des tréteaux, les propos des buveurs

sous la ramée, les chansons de table, les cris des charlatans et des

montreurs de curiosités _à l'esprit-de-vin_, l'antienne des mendiants,

le grincement des vielles, le mugissement des animaux, forment un

charivari à briser la cervelle la plus aguerrie. Il y a mille tableaux

pittoresques à saisir, mille types bien accusés à observer.

Quelquefois la chose devient superbe et, en même temps, effrayante:

c'est quand la panique prend dans le campement des animaux à cornes.

_La jeunesse_ est particulièrement quinteuse, et parfois un taureau

s'épouvante ou se fâche, on ne sait pourquoi, au milieu de cinq ou six

cents autres, qui, au même instant, saisis de vertige, rompent leurs

liens, renversent leurs conducteurs, et s'élancent comme une houle

rugissante au milieu du champ de foire. La peur gagne bêtes et gens

de proche en proche, et on a vu cette multitude d'hommes et d'animaux

présenter des scènes de terreur et de désordre vraiment épouvantables.

Une mouche était l'auteur de tout ce mal.

La foire de la Berthenoux a lieu tous les ans le 8 et le 9 septembre.

Elle commence par la vente des bêtes à laine, et finit par celle des

boeufs. Il s'y fait pour un million d'affaires, en moyenne.

VI

LES JARDINS EN ITALIE

Depuis cent ans, les voyageurs en Italie ont jeté sur le papier et semé

sur leur route beaucoup de malédictions contre le mauvais goût des

_villégiatures_[17]. Le président de Brosses était, lui, un homme de

goût, et nul, dans son temps, n'a mieux apprécié le beau classique,

nul ne s'est plus gaiement moqué du rococo italien et des grotesques

modernes mêlés partout aux élégances de la statuaire antique. Sur la foi

de ce spirituel voyageur, bon nombre de touristes se croient obligés,

encore aujourd'hui, de mépriser ces fantaisies de l'autre siècle avec

une rigueur un peu pédantesque.

[Note 17: Un de nos amis n'aime pas cette expression, qui était

familière à Érasme. Nous le prions toutefois de considérer que c'est ici

le mot propre et qu'il ne serait même pas remplacé par une périphrase.

On entend par _villégiature_ à la fois le plaisir dont on jouit dans

les maisons de campagne italiennes, la temps que l'on y passe, et, par

extension, ces villas elles-mêmes avec leurs dépendances.]

Tout est mode dans l'appréciation que l'on a du passé comme dans les

créations où le présent s'essaie, et, après avoir bien crié, sous

l'Empire et la Restauration, contre les chinoiseries du temps de Louis

XV, nous voilà aussi dégoûtés du grec et du romain que du gothique de la

Restauration! C'est que tout cela était du faux antique et du faux moyen

âge, et que toute froide et infidèle imitation est stérile dans les

arts. Mais, en général, les artistes ont fait ce progrès réel de ne

pas s'engouer exclusivement d'une époque donnée, et de s'identifier

complaisamment au génie ou à la fantaisie de tous les temps. La

complaisance de l'esprit est toujours une chose fort sage et bien

entendue, car on se prive de beaucoup de jouissances en décrétant qu'un

seul genre de jouissance est admissible à la raison.

Parmi ces fantaisies du commencement du dernier siècle que

stigmatisaient déjà les puristes venus de France trente ou quarante ans

plus tard, il en est effectivement de fort laides dans leur détail: mais

l'ensemble en est presque toujours agréable, coquet et amusant pour

les yeux. C'est dans leurs jardins surtout que les seigneurs italiens

déployaient ces richesses d'invention puériles que l'on ne voit pourtant

pas disparaître sans regret:

Les grandes girandes, immenses constructions de lave, de mosaïque et de

ciment, qui, du haut d'une montagne, font descendre en mille cascades

tournantes et jaillissantes les eaux d'un torrent jusqu'au seuil d'un

manoir;

Les grandes cours intérieures, sortes de musées de campagne, où, à côté

d'une vasque sortie des villas de Tibère, grimace un triton du temps de

Louis XIV, et où la madone sourit dans sa chapelle entourée de faunes et

de dryades mythologiques;

Le labyrinthe d'escaliers splendides dans le goût de Watteau, qui

semblent destinés à quelque cérémonie de peuples triomphants, et qui

conduisent à une maisonnette étonnée et honteuse de son gigantesque

piédestal, ou tout bonnement à une plate-bande de tulipes très-communes;

Les tapis de parterre, ouvrage de patience, qui consiste à dessiner sur

le papier le pavé d'une vaste cour ou sur les immenses terrasses d'un

jardin, des arabesques, des dessins de tenture, et surtout des armoiries

de famille, avec des compartiments de fleurs, de plantes basses, de

marbre, de faïence, d'ardoise et de brique;

Les concerts hydrauliques, où des personnages en pierre et en bronze

jouent de divers instruments mus par les eaux des girandes;

Enfin les grottes de coquillages, les châteaux sarrasins en ruine, les

jardiniers de granit, et mille autres drôleries qui font rire par la

pensée qu'elles ont fait rire de bonne foi une génération plus naïve que

la nôtre.

Les plus belles girandes de la campagne de Rome sont à Frascati, dans

les jardins de la villa Aldobrandini. Ces jardins ont été dessinés et

ornés par Fontana, dans les flancs d'une montagne admirablement plantée

et arrosée d'eaux vives. Dans un coin du parc, on s'est imaginé de

creuser le roc en forme de mascaron, et de faire de la bouche de ce

Polyphème une caverne où plusieurs personnes peuvent se mettre à l'abri.

Les branches pendantes et les plantes parasites se sont chargées d'orner

de barbe et de sourcils cette face fantastique reflétée dans un bassin.

A la Rufinella (ou villa Tusculana), une autre fantaisie échappe au

crayon par son étendue; c'est une rapide montée d'un kilomètre de

chemin, plantée d'inscriptions monumentales en buis taillé. Et, chose

étrange, sur cette terre papale dans la liste de cent noms illustres,

choisis avec amour, on voit ceux de Voltaire et de Rousseau verdoyer

sur la montagne, entretenus et tondus avec le même soin que ceux des

écrivains orthodoxes et des poëtes sacrés. Je soupçonne que cette

galerie herbagère a été composée par Lucien Bonaparte, autrefois

propriétaire de la villa. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle a été

respectée par les jésuites, possesseurs, après lui, de cette résidence

pittoresque, et qu'elle l'est encore par la reine de Sardaigne,

aujourd'hui propriétaire.

En résumé, la vétusté de ces décorations princières, et l'état

d'abandon où on les voit maintenant, leur prête un grand charme, et,

de bouffonnes, toutes ces allégories, toutes ces surprises, toutes ces

gaietés d'un autre temps, sont devenues mélancoliques et quasi austères.

Le lierre embrasse souvent d'informes débris que l'on pourrait attribuer

à des âges plus reculés; les racines des arbres centenaires soulèvent

les marbres, et partout les eaux cristallines, restées seules vivantes

et actives, s'échappent de leur prison de pierre pour chanter leur

éternelle jeunesse sur ces ruines qu'un jour a vues naître et passer.

VII

Nouvelles lettres d'un voyageur · 第 11 / 14 段