»L'escholier lui respondist:

»--De l'alme, inclyte et celebre academie que l'on vocite Lutece[8].

»--Qu'est-ce à dire? dist Pantagruel à ung de ses gens.

»--C'est, respondist-il, de Paris.

»--Tu viens doncques de Paris? dit-il. Et à quoi passez-vous le temps,

vous aultres messieurs estudians audict Paris?

»Respondist l'escholier:

»--Nous transfretons la Sequane au dilucule et crepuscule: nous

deambulons par les compites et quadeivies de l'urbe, nous despumons

la verbocination latiale; et, comme versimiles amorabonds, captons la

benevolence de l'omnijuge, omniforme et omnigene sexe feminin[9]...

[Note 8: «De la belle, remarquable et célèbre académie que l'on

appelle Paris.»]

[Note 9: «Nous passons la Seine soir et matin. Nous nous promenons

sur les places et dans les carrefours de la ville. Nous parlons la

langue latine; et, comme vrais amoureux, nous captons la bienveillance

du sexe féminin, le juge suprême, possesseur de toutes les formes et le

générateur Universel.»]

»A quoi Pantagruel dist:

»--Que diable de languaige est cecy? par Dieu tu es quelque hereticque.

»--Seignor, non, dist l'escholier, car libentissimement des ce qu'il

illuccese quelque minutule lesche du jour, je demigre en quelqu'ung de

ces tant bien architectez moustiers: et là, me irrorant de belle eau

lustrale, grignotte d'un transon de quelque missique precation de nos

sacrificules, et submirmillant mes precules horaires, eslue et absterge

mon anime des es inquinamens nocturnes. Je revere les olympicoles. Je

venere latrialement le supernel astripotent. Je dilige et redame mes

proximes. Je serre les prescripz decalogicques; et, selon la facultatule

de mes vires, n'en discede la late unguicule. Bien est veriforme qu'à

cause que Mammone ne supergurgite goutte en mes locules. Je suis quelque

peu rare et lent à supereroger les elecmosynes à ces egenes queritans

leur stipe hostiatement[10].

[Note 10: «Non, seigneur, dit l'écolier; car, dès que brille le

moindre rayon de jour, je me rends de grand coeur dans quelqu'une de nos

belles cathédrales, et, là, m'arrosant de belle eau lustrale, je

chante un morceau des prières de nos offices. Et, parcourant mon livre

d'heures, je lave et purifie mon âme de ses souillures nocturnes. Je

révère les anges, je révère avec un culte particulier l'Éternel qui

régit les astres. J'aime et je chéris mon prochain. J'observe les

préceptes du Décalogue; et, selon la puissance de mes forces, je ne

m'en écarte de la longueur de l'ongle; il est bien vrai que le dieu des

richesses ne verse une goutte dans mes coffres, et c'est à cause de cela

que je suis quelque peu rare et lent à faire l'aumône à ces pauvres qui

vont demander aux portes.»]

»--Eh bren, bren, dist Pantagruel, qu'est-ce que veult dire ce fol? Je

croi qu'il nous forge ici quelque languaige diabolique, et qu'il nous

charme comme enchanteur!

»A quoi dist ung de ses gens:

»--Seigneur, sans doubte, ce galant veult contrefaire la langue des

Parisians; mais il ne faict qu'escorcher le latin et cuide ainsi

pindariser; et luy semble bien qu'il est quelque grand orateur en

françoys, parce qu'il dédaigne l'usance commune de parler.

»A quoy dist Pantagruel:

»--Est-il vrai?

»L'escholier respondist:

»--Signor messire, mon genie n'est point apte nate à ce que dist ce

flagitiose nebulon, pour escorier la cuticule de votre vernacule

gallicque; mais viceversement je gnave opere, et par veles et par rames

je me entite de le locupleter par la redundance latinicome[11].

»--Par Dieu! dist Pantagruel, je vous apprendray à parler. Mais devant,

respond moi, d'ond es-tu?

»A quoy dist l'escholier:

»--L'origine primere de mes aves et ataves feut indigene des régions

Limoricques, où requiesce le corpore de l'agiotate sainct Martial[12].

»--J'entends bien, dist Pantagruel: Tu es Limosin pour tout potaige; et

tu veulx ici contrefaire le Parisian. Or viens ça que je te donne un

tour de pigne.

»Lors le print à la gorge, lui disant:

»--Tu escorches le latin; par sainct Jean, je te ferai escorcher le

regnard, car je t'escorcheray tout vif.

[Note 11: «Seigneur messire, mon génie n'est pas apte à faire ce que

dit ce mauvais fripon, je ne suis pas né pour écorcher la pellicule

de votre français vulgaire, au contraire je mets tout mon soin, et,

à l'aide de la voile et de la rame, je m'efforce de l'enrichir par

l'imitation latine.»]

[Note 12: «L'origine première de mes aïeux et quadris aïeux fut

indigène des régions Lémoriques, où repose le corps du très-saint

Martial.»]

»Lors commença le paoure Limosin à dire:

»--Vee dicon gentilastre! hau! sainct Marsault, adjouda mu! Hau! hau!

laissas a quo au nom de Dious, et ne me touquas gron[13].

»A quoy, dist Pantagruel:

»--A ceste heure, parles-tu naturellement.

»Et ainsi le laissa; car le paoure Limosin conchioit toutes ses

chausses, qui estoyent faictes à queue de merluz, et non à plain fonds,

dont dit Pantagruel:

»--Au diable soit le mascherabe[14]!

»Et le laissa. Mais ce luy fut un tel remordz toute sa vie, et tant feut

altéré, qu'il disoit souvent que Pantagruel le tenoit à la gorge. Et,

après quelques années, mourut de la mort Roland, ce faisant la vengeance

divine, et nous demonstrant ce que dict le philosophe, et Aule-Gelle,

qu'il nous convient parler selon le languaige usité. Et, comme disait

Octavia Auguste, qu'il fault eviter les mots espaves[15] en pareille

diligence que les patrons de navire evitent lers rochiers de mer.»

[Note 13: «Eh! dites donc, mon gentilhomme... O saint Martial

secourez-moi! oh! oh! laissez-moi, au nom de Dieu, ne me touchez pas.»]

[Note 14: «Mangeur de raves.»]

[Note 15: «Inusités.»]

Je vous demande mille pardons, monsieur le rédacteur, d'avoir interrompu

vos travaux; mais vous m'excuserez. J'aime la jeunesse et je ne désire

rien tant que de la voir suivre la bonne voie en littérature comme en

toute chose. Je crois qu'il est inutile d'en dire davantage.

A bon entendeur, salut.

Agréez mes salutations cordiales.

III

LA PRINCESSE

ANNA CZARTORYSKA

Il y a en France environ cinq mille cinq cents émigrés polonais. De ce

nombre, cinq cents vivent sans subsides, des débris de leur fortune.

Trois mille travaillent, et, sans distinction de rang, comme, hélas!

sans distinction de forces physiques, se livrent aux professions les

plus pénibles. Les proscrits ne se plaignent pas et ne demandent rien.

Loin de se croire humiliés, ils portent noblement la misère qui est le

partage des durs travaux. Ils remuent la terre sur les grandes routes,

ils font mouvoir des machines dans les manufactures. Les fils des

compagnons de Jean Sobieski ne sont plus soldats, ils sont ouvriers pour

ne pas être mendiants sur une terre étrangère. Quatre cent cinquante

autres émigrés suivent l'enseignement de nos savants dans différentes

écoles.

Mais il reste environ onze cents personnes, vieillards, femmes et

enfants, accablées par les infirmités, la misère et le désespoir. Le

temps, loin d'adoucir cet amer regret de la patrie, semble avoir rendu

plus profond encore le découragement des victimes. Le chiffre des

exilés morts en 1832 est de onze seulement, et cette année il s'élève

à soixante-quatorze. A mesure que les rangs s'éclaircissent, la misère

augmente, car l'abattement moral, l'épuisement des forces sont le

partage des chefs de famille, des mères chargées d'enfants. Des

orphelins restent sans ressources, des vieillards sans consolation, des

jeunes filles sans conseil et sans appui.

Au milieu de ses désastres et de sa détresse, l'émigration a reçu du

ciel le secours et la protection d'un ange. La princesse Czartoryska,

femme du noble prince Czartoryski, qui fut à la tête de la révolution

polonaise, a consacré sa vie au soulagement de tant d'infortunes. Cette

femme, qui eut une existence royale, vit aujourd'hui à Paris avec sa

famille, dans une médiocrité voisine de la pauvreté. C'est quelque chose

de solennel et de vénérable que cet intérieur modeste et résigné. Cette

famille n'a qu'un regret, celui de n'avoir pas assez de pain pour

nourrir tous les pauvres proscrits, et nous savons qu'elle se refuse les

plus modiques jouissances du bien-être domestique, pour subvenir aux

frais incessants d'une patriotique charité.

Qu'on me permette donc d'entrer dans quelques détails sur cette femme,

dont le nom se placera un jour, dans l'histoire de l'émigration

polonaise, à côté de Claudine Potoçka et de Szczanieçka.

Ceci est bien aussi intéressant qu'un feuilleton de théâtre ou qu'une

nouvelle de revue; ce sera une scène d'analyse de moeurs si l'on veut,

aussi poétique à narrer simplement que le serait une création de

l'art. Si quelque grand talent d'écrivain s'y consacrait, la postérité

donnerait peut-être tous nos romans prétendus intimes pour ce tableau

historique de la vie d'une princesse au XIXe siècle.

Compagne dévouée d'un digne époux, mère de trois beaux enfants, frêle

et délicate comme une Parisienne, quel moyen pouvait-elle trouver de

se consacrer à la révolution polonaise sans manquer aux devoirs de la

famille? Pouvait-elle armer et commander un régiment comme la belle

Plater et tant d'autres héroïnes du vieux sang sarmatique? Pouvait-elle,

comme Claudine Potoçka, se faire cénobite et partager son dernier

morceau de pain avec un soldat? Non; mais elle trouva un moyen tout

féminin de se rendre utile et de donner plus que son pain, plus que son

sang. Elle donna son temps, sa pensée et son intelligence, le travail

de ses mains; mais quel travail! C'est à elle qu'il appartenait de

réhabiliter à nos yeux les ouvrages de l'aiguille trop méprisés en

ces temps-ci par quelques femmes philosophes, trop appréciés par la

coquetterie égoïste de quelques autres.

Jamais, avant d'avoir vu ces merveilleux ouvrages, nous n'eussions pensé

qu'une broderie pût être une oeuvre d'art, une création poétique; et

pourtant, si on y songe bien, ne faudrait-il pas dans le rêve d'une vie

complète faire intervenir la pensée poétique, le sentiment de l'art, ce

quelque chose qui échappe à l'analyse, mais dont l'absence fait souffrir

toutes les organisations choisies, et qu'on appelle _goût_; mot vague

encore, parce qu'il est jusqu'ici le résultat d'un sens individuel, et

souvent très-excentrique, partant très-opposé à la _mode_, qui est la

création vulgaire des masses.

Dans le perfectionnement que doivent subir toutes choses, et les arts

particulièrement, il y aura certes un encouragement à donner aux oeuvres

de pur goût; elles n'auront pas, si vous voulez, une utilité positive,

immédiate; mais, comme l'avenir nous rendra certainement moins positifs,

nous arriverons à comprendre que l'élégance et l'harmonie sont

nécessaires aux objets qui nous entourent, et que le sentiment

d'harmonie sociale, religieux, politique même, doit entrer en nous

par les yeux, comme la bonne musique nous arrive à l'esprit par les

oreilles, comme la conviction de la vérité nous est transmise par le

charme de l'éloquence, comme la beauté de l'ordre universel nous est

révélée à chaque pas par le moindre détail des beautés ou des grâces

d'un paysage. Le grand artiste de la création nous a donné un assez

vaste atelier pour nous porter à l'étude du beau.

D'où vient donc que des générations entières passent au milieu du temple

universel sans apprendre à construire un seul édifice qui ne soit

grossier et disproportionné, tandis que d'autres générations se sont

tellement préoccupées du beau extérieur, qu'elles nous ont transmis les

objets les plus futiles, empreints d'une invention exquise ou d'une

correction méticuleuse? C'est que l'humanité n'a pu se développer par

tous les côtés à la fois. Incomplète encore et ne suffisant pas à

l'énorme gestation de son travail interne, elle a dû négliger l'art

lorsqu'elle existait par la guerre, de même qu'elle a dû négliger la

politique lorsqu'elle s'est laissée absorber par le luxe et le goût. On

a conclu jusqu'ici, comme Jean-Jacques-Rousseau, que l'esprit humain

était à jamais condamné à perdre d'un côté ce qu'il acquérait de

l'autre. Mais c'est une erreur que repoussent les esprits sérieux. Ne

sentent-ils pas déjà en eux la perfectibilité se manifester par les

besoins du coeur et de l'intelligence, qui ne peuvent se réaliser

tout d'un coup, mais dont la présence dans le cerveau humain est une

souffrance, un appel, une protestation contre _le fini_ des choses

passées, un garant de l'infini des choses futures?

Sans aller trop loin, nous pouvons jeter les yeux autour de nous et

remarquer combien, depuis quelques années seulement, le goût a gagné

sous plusieurs rapports. L'inconstance effrénée de la mode est une

preuve évidente du besoin que le goût des masses éprouve de se former et

de s'éclairer avant de se fixer. Il ne se fixera sans doute jamais d'une

manière absolue, mais il se posera du moins des bases plus durables, et,

à mesure que le génie des artistes innovera, le goût du public est prêt

à le contenir dans sa bizarrerie ou à le protéger dans son élan. Déjà ce

que nous appelions il y a quelques années l'_épicier_ commence à perdre

de ses principes absolus de stagnation, déjà il cherche à se meubler

_moyen âge_, _renaissance_, et, quand il a de l'argent, son tapissier

lui insuffle un peu de goût. Ces essais de retour vers le passé ne

sont point une marche rétrograde; c'est en étudiant, en comprenant les

produits antérieurs de l'art, qu'on pourra apprendre à les juger, à les

corriger, à les perfectionner. Qu'on ne s'inquiète pas de nous voir

encore copier dans les arts l'architecture ou l'ameublement de nos

pères; chaque instant de la vie sociale donnera bien assez de caractère

à ce qui ressortira de ces essais de reproduction.

Il faut donc encourager le goût même dans les plus petites choses, et

compter pour l'avenir sur une _nouvelle renaissance_; elle sortira de

nos erreurs mêmes, et il n'y aura pas une bévue de nos architectes ou de

nos décorateurs qui ne serve de base à de meilleures notions. Il faut ne

point mépriser comme futiles le sentiment de la grâce et le mouvement

de l'esprit, manifestés dans un tapis, dans une tenture, dans l'étoffe

d'une robe, dans la peinture d'un éventail. Nos meubles sont déjà

devenus plus moelleux et plus confortables; on en viendra à leur donner

l'élégance qui leur manque. Une éducation plus exquise apportera dans

les ornements de toute espèce l'harmonie et le charme, qui sont encore

étouffés sous la transition bien nécessaire de l'économie et de

l'utilité. Dans ces choses de détail, les femmes seront nos maîtres,

n'en doutons pas, et, loin de les en détourner, cultivons en elles ce

tact et cette finesse de perception qui ne leur ont pas été donnés pour

rien par la nature.

Reconnaissons-le donc, il y a du génie dans le goût, et jusqu'ici le

goût est peut-être encore tout le génie de la femme. Autant nous avons

souffert quelquefois de voir de jeunes personnes pâlir et s'atrophier

sur la minutieuse exécution d'une fleur de broderie dessinée lourdement

par un ouvrier sans intelligence, autant nous avons admiré ce qu'il y a

de poésie dans le travail d'une femme qui crée elle-même ses dessins,

qui raisonne les proportions de l'ornement et qui sent l'harmonie des

couleurs. Celle qui nous a le plus frappé dans ce talent, où l'âme met

sa poésie et le caractère sa persévérance, c'est la princesse Anna

Czartoryska. Cette jeune femme aux mains patientes, à l'âme forte,

à l'esprit exquis, passe sa vie auprès de sa mère, charitable et

laborieuse comme elle, penchée sur un métier ou debout sur un

marchepied, créant avec la rapidité d'une fée des enroulements

hiéroglyphiques d'or, d'argent ou de soie, sur des étoffes pesantes ou

des trames déliées, semant des fleurs riches et solides sur des toiles

d'araignée, peignant des arabesques d'azur et de pourpre sur le bois,

sur le satin, sur le velours et nuançant avec la patience de la femme,

et jetant avec l'inspiration de l'artiste, des dessins toujours

nouveaux, des richesses toujours inattendues du bout de ses jolis

doigts, du fond de son ingénieuse pensée, du fond de son coeur surtout.

Oui, c'est son coeur qui travaille, car c'est lui qui la soutient dans

cette desséchante fatigue d'une vie sédentaire, où le cerveau brille, où

le sang glace. Il n'y a pas une de ces fleurs qui ne soit éclose

sous l'influence d'un sentiment généreux et qu'une larme de ferveur

patriotique n'ait arrosée.

Qui nous dira le mystère sacré de ces pensées, tandis que, courbée sur

son ouvrage, tremblante de fièvre, attentive pourtant au moindre cri, au

moindre geste de ses enfants, elle poursuivait d'un air calme et dans

une apparente immobilité le poëme intérieur de sa vie? Chacun de ces

fantastiques ornements qu'elle a tracés sur l'or et la soie renferme le

secret d'une longue rêverie; l'immolation de sa vie entière est là.

C'est ainsi que, chaque année, elle rassemble tous les travaux qu'elle

a terminés pour les vendre elle-même aux belles dames oisives du grand

monde. Elle ne leur fait payer ni son travail, ni sa peine, ni sa pensée

créatrice: elle compte tout cela presque pour rien, et, pourvu qu'on

achète autour d'elle mille petits objets que la sympathie d'autres

femmes généreuses apporte à son atelier, elle est heureuse d'achalander

la vente des objets de pur caprice par la valeur réelle de ses belles

productions. Aussi les acheteurs ne lui manqueront pas cette année plus

que les autres, et le monde élégant de Paris viendra en foule, nous

l'espérons, se disputer ces charmants ouvrages, création d'une artiste,

reliques d'une sainte.

IV

UTILITÉ

D'UNE

ÉCOLE NORMALE D'ÉQUITATION [16]

Nous ne savons pas si un artiste doit s'excuser auprès du public d'avoir

compris, par hasard, un beau matin, comme on dit, l'importance d'une

question toute spéciale, et sur laquelle les pédants du métier

pourraient bien l'accuser d'incompétence. Cependant, si la logique

naturelle n'est pas un critérium applicable à tous les jugements

humains, le public lui-même, qui n'est pas spécialement renseigné sur

toutes les matières possibles, risque fort d'être regardé comme le

plus incompétent de tous les juges; et comme il n'est guère disposé à

souffrir qu'on le récuse, comme, après tout, il n'est point de questions

générales, de quelque nature qu'elles soient, qui ne lui soient soumises

en dernier ressort, il faut bien que, entre lui et les travailleurs

spéciaux, la critique remplisse son rôle et serve d'intermédiaire.

[Note 16: Par le comte d'Aure. In-8°, 1815.]

Ceci, à propos d'une courte brochure que vient d'écrire M. le vicomte

d'Aure, et qui est le résumé de deux remarquables ouvrages précédemment

publiés, le _Traité d'équitation_ et le _Traité sur l'industrie

chevaline_. A ceux qui ont suivi ces travaux et lu ces ouvrages,

l'importance du sujet est suffisamment démontrée, soit qu'ils s'occupent

de l'équitation comme art ou comme science, soit qu'ils l'envisagent

sous son aspect militaire et politique, soit, enfin, qu'ils la

considèrent sous le rapport de l'économie industrielle.

Cette brochure a pour but de faire comprendre au gouvernement

l'indispensable utilité d'une école normale d'équitation. C'est au

moyen d'une institution de ce genre que l'on créera des hommes spéciaux

destinés à répandre le goût du cheval et les connaissances équestres

dans les populations. Il s'agit de revenir à ce que l'on faisait

autrefois, c'est-à-dire former des hommes en état de dresser et de

mettre en valeur nos chevaux de luxe, et des consommateurs en état de

s'en servir. A quoi ont abouti toutes les dépenses du gouvernement pour

régénérer nos races de luxe, le jour où il n'a pas compris que la chose

essentielle pour leur assurer la vogue était de créer des hommes en

état d'en tirer parti? Mais laissons parler M. d'Aure, sur les courses,

considérées aujourd'hui comme le seul et unique moyen de régénération:

«On ne peut pas mettre en doute que les courses ne soient à présent

plutôt une question de jeu qu'une amélioration de race; il suffit, pour

être édifié à cet égard, de voir comment les choses se passent aussi

bien en Angleterre qu'en France.

»Le cheval de course est un dé sur lequel un joueur vient placer un

enjeu considérable; peu importe ce que deviendra plus tard le cheval;

ce à quoi l'on s'attache, c'est à lui faire subir une préparation; les

mettant dans le cas de concourir de bonne heure, et avec le plus de

chances possible de vitesse. Si, en agissant ainsi le joueur peut y

trouver son compte, l'amélioration de l'espèce doit-elle y trouver le

sien? Je ne le pense pas. Du reste, tous les hommes sensés et spéciaux

de l'Angleterre reconnaissent que l'adoption d'un pareil système apporte

la dégénérescence de leurs races; ils s'aperçoivent que des sujets,

soumis dès l'âge de deux ans à une préparation donnant une énergie

factice et prématurée, sont ruinés pour la plupart, et retirent ainsi à

la production une foule de sujets qui eussent été précieux s'ils avaient

été élevés dans de meilleures conditions.

»N'en est-il pas de même, chez nous? Que deviennent la plupart de ces

chevaux de noble origine, élevés d'abord avec tant de frais? Défleuris,

estropiés, altérés dans leur santé par l'entraînement, ils sortent de

l'hippodrome souvent pour être vendus à vil prix, et le produit de cette

vente doit servir de dédommagement aux frais énormes faits pour leur

éducation. Avec de semblables résultats, bien rares en exceptions,

le jeu devient une conséquence; ne faut-il pas se couvrir des frais

exorbitants de l'entraînement et de toutes les chances défavorables qui

en émanent, et chercher, dans le hasard, des chances pouvant devenir

plus propices; aussi, en France comme en Angleterre, le motif réel,

essentiel des courses, a-t-il été effacé: ce n'est plus qu'un vaste

champ d'agiotage subventionné chez nous par l'État.

»Après avoir fait naître une situation aussi aventureuse dans une

industrie ne demandant, au contraire, que de la suite et du positif,

quels avantages en a retirés l'État? quel a été le prix des sacrifices

faits pour soutenir une pareille institution? Dans le nombre

incalculable de chevaux tarés et estropiés par les exercices prématurés,

il a trouvé, depuis quatorze ans, à acheter, à des prix souvent trop

élevés, une cinquantaine d'étalons dont la plupart ont encore des

qualités fort contestables comme reproducteurs. Cependant, si l'on fait

le relevé des fonds versés par l'État depuis quatorze ans, les villes

ayant des hippodromes, le roi, les princes et les sociétés, on pourrait

évaluer à plusieurs millions les fonds employés à encourager une

industrie, cause de ruine pour beaucoup de gens et n'ayant servi qu'à

détériorer une race appelée à jeter des germes d'amélioration dans nos

espèces...»

Et plus loin:

«Si tout le mérite du cheval était dans la vitesse, cette préoccupation

serait excusable; mais à quoi sert le meilleur coureur, quand il ne

joint pas à cette qualité une bonne construction et de belles allures?

Repoussé pour la reproduction, ne trouvant pas même d'emploi chez celui

qui l'élève, il ne sert qu'à engager des paris et à compromettre ainsi

la fortune de celui auquel il appartient.

»Rien ne pourrait mieux faire naître le doute, qu'un mode amenant

d'aussi tristes résultats. En tout état de cause, à quoi sert d'obtenir

un degré de plus grande vitesse parmi les individus d'une même race et

tous soumis aux mêmes conditions? seront-ils pour cela plus de pur sang?

»Si la lutte s'établissait entre des chevaux d'espèce différente, et que

deux systèmes fussent en présence, je comprendrais fort bien alors les

luttes à outrance pour faire prévaloir un de ces deux systèmes; mais ici

tout le monde est d'accord; et l'on tient si fortement à l'être, que,

dans les concours, on n'admet pas un cheval dont l'origine ne soit bien

constatée, tant on craint de réveiller la controverse, si un cheval dont

l'origine serait douteuse était vainqueur.»

Nouvelles lettres d'un voyageur · 第 10 / 14 段