En cherchant Dieu dans l'univers, l'homme n'a pu que le chercher en

lui-même, c'est-à-dire en se servant de l'induction personnelle et

directe. Le premier sauvage qui a invoqué une puissance supérieure à la

nature ennemie s'est dit: «Je suis trop faible; appelons un être fort

dans la nuée et dans la foudre pour éclater sur les obstacles de ma

vie.» De là le sentiment de la toute-puissance.

Le premier croyant qui a constaté l'insuffisance des sacrifices s'est

dit qu'il fallait persuader ce Dieu qui ne se laissait point acheter

par des offrandes. Il a cherché dans son coeur la fibre tendre et

suppliante, et il s'est dit, en se sentant adouci, que son Dieu devait

être bon.

Le premier philosophe qui a contemplé ou subi l'injustice du destin

s'est dit à son tour qu'il devait y avoir dans la pensée divine, dans

l'âme de l'univers, quelque refuge contre cette injustice. En se sentant

pénétré d'horreur pour l'injuste, il s'est senti juste, et aussitôt il

a attribué à son Dieu une justice si exacte et si étendue, que les maux

soufferts en cette vie devaient se convertir dans sa main en bienfaits

éternels.

Trouvera-t-on un autre procédé que ces moyens naïfs d'apercevoir la

Divinité? Est-ce la science qui remplacera le sens humain? Mais la

science n'est elle-même qu'une méthode humaine pour chercher la vérité

extra-humaine; ce sont nos sciences exactes qui ont mesuré l'espace

et conçu l'infini. Ce sont nos sciences naturelles qui ont classé

méthodiquement les oeuvres de la nature.

Il s'est trouvé que l'univers donnait pleine confirmation aux sciences

exactes, et que la nature terrestre pouvait se prêter au classement,

Donc, le vrai est au delà de l'homme, mais ne peut être prouvé à l'homme

que par l'homme. Ceux qui font intervenir le miracle, l'interversion des

lois naturelles pour faire apparaître Dieu au sommet de leur extase,

ne peuvent plus être traités sérieusement. Il faut que l'homme trouve

lui-même son Dieu par les moyens qui lui sont propres et qui lui ont

fait trouver tout ce qu'il possède de vrai. Toute conception d'une

abstraction parfaite a son siége dans notre intelligence et sa raison

d'être dans notre coeur.

Pour percevoir l'idéal en dehors de soi, il faut donc le percevoir en

soi. Pour connaître Dieu, l'homme doit se connaître, et mon avis est

qu'il ne l'ignore que parce qu'il s'ignore lui-même.

Certaines études ont conduit tristement quelques-uns à ne reconnaître

en nous que l'âme spécifique, la plupart des autres ont confondu cette

première région de la vie commune à l'espèce avec la seconde, siége de

la vie individuelle. Ce mélange de liberté et de fatalité n'a pu trouver

de solution pratique, puisque la discussion continue sous tous les noms

et sous toutes les formes. Le christianisme a dû expliquer le mal par

l'intervention du diable, et il y a encore des gens qui croient au

diable, la logique de leur croyance exigeant cette bizarre hypothèse.

Pourtant on s'est généralement arrêté à la notion d'une vie instinctive

et d'une vie intellectuelle, et on a fait procéder nos contradictions

intérieures du combat sans issue de ces deux natures. La notion

de l'univers, moulée sur cette notion de nous-mêmes, est restée

problématique, et confond encore de très-grands esprits qui ne

s'expliquent ni son ordre admirable, ni ses désordres effrayants.

Ne pas consentir à ce que l'univers soit ce qu'il est, c'est ne pas

consentir à être ce que nous sommes, et le considérer comme une énigme,

c'est se résoudre à ne jamais déchiffrer celle de notre propre vie.

Pouvons-nous nous arrêter là? Pour ma part, je le voudrais en vain.

J'appelle donc à notre aide une méthode qui fasse entrer l'homme dans la

notion de _trinalité_, applicable à l'univers et à lui. Je crois que ce

n'est certes point assez pour clore la série de nos études. Le vieux

monde a trouvé, dans les profondeurs de sa métaphysique mystérieuse,

ce nombre trois, qui n'est pas dépassé, puisqu'il n'est pas encore

généralement admis. Nos efforts actuels devraient tendre à le faire

comprendre et accepter en attendant mieux. Ce serait un grand pas de

fait.

Je sais fort bien qu'aucune méthode ne peut répondre sans réplique à

toutes les questions que l'homme se pose. La plus grave est celle-ci:

Pourquoi Dieu, qui pouvait tout, n'a-t-il pas tout réglé en vue d'un

idéal auquel l'homme peut arriver d'emblée sans passer par l'âge de

barbarie, et pourquoi cet âge d'ignorance et de bestialité a-t-il encore

tant d'âmes soumises à son empire, même au sein de la civilisation

raffinée de notre temps? Il ne tenait qu'au _Créateur_ de nous faire

plus éducables et de nous initier plus promptement à l'intelligence de

sa loi.

S'il y a un Dieu antérieur à la création, et qu'elle soit son ouvrage,

si l'univers a eu un commencement, si une âme magique a soufflé sur la

matière inerte à un moment donné pour la faire tressaillir et penser,

enfin si le Dieu que l'humanité doit admettre est celui des antiques

théodicées, ces questions resteront à jamais sans réponse.

Mais si, écartant ces poëmes symboliques, nous nous contentons de

comprendre l'âme de l'univers par l'induction rigoureuse, qui est le

seul rapport possible entre elle et nous, nous sommes forcés de croire

qu'il y a un créateur perpétuel sans commencement ni fin dans une

création éternelle et infinie. Si l'univers a commencé, Dieu a commencé

aussi; c'est ce que n'admet aucune métaphysique, aucune philosophie.

L'univers avec ses lois immuables existe par lui-même, il est Dieu, et

Dieu est universel. Dieu est un corps et des âmes. Il faudrait peut-être

dire que dans son unité il a des corps et des âmes à l'infini, car,

dans le fini où nous rampons, nous ignorons le chiffre de nos organes

matériels et intellectuels. «Quel oeil, quel microscope est jamais

descendu dans les profonds abîmes du monde cérébral? Dans ce petit

espace remuent des systèmes plus complexes que les systèmes célestes,

des constellations organiques plus étonnantes que celles qui parsèment

l'infini. Une force unique détermine les formes et les mouvements des

grands corps qui courent dans l'espace; mais ici sont enfermées des

forces sans nombre comme en champ clos, elles s'y marient, s'y épousent,

s'y fécondent, s'y métamorphosent sans relâche....

»L'oeuvre de l'anatomie, toute descriptive, est jusqu'ici demeurée

stérile. Elle peint des tissus, des éléments anatomiques, elle ignore la

dynamique de ces petits édifices moléculaires. Elle reste en face de ces

amas cellulaires comme un oeil ignorant en face des désordres lumineux

du ciel. Elle connaît les caractères d'un livre, elle ignore le sens des

mots[6].»

[Note 6: Laugel, _Problèmes de l'âme_.]

Vous qui proclamez la méthode exclusivement expérimentale, il ne

faudrait peut-être pas tant affirmer qu'elle suffit. Jusqu'à ce jour,

elle ne suffit pas, elle ne sait pas, elle n'a pas trouvé. Tout comme

les études psychiques, vos études ont encore besoin d'un peu de

modestie.

Il existe un très-beau livre, très-peu connu, de notre digne ami M.

Léon Brothier[7], qui répond à bien des propositions et résout bien

des doutes. Il t'a semblé ardu, et pourtant il est charmant dans sa

profondeur, et l'on y sent la bonhomie de la Fontaine, pour ne pas dire

celle de Leibnitz. Il conclut en d'autres termes, tantôt plus savants,

tantôt plus aimables que ceux que j'emploie ici, à la nécessité d'une

triple vue sur le monde des faits et des idées. Je ne suis pas de

force à proclamer qu'il ne se trompe en rien, que, après l'avoir lu

attentivement, je pense par lui et avec lui sur toute chose. Je ne sais,

mais il m'a puissamment aidé à me dégager de la notion de dualité

qui nous étouffe, et j'ose dire que cette notion ne résiste pas à sa

critique.

[Note 7: _Ébauche d'un glossaire du langage philosophique_. Paris,

1853.]

Avant lui, les travaux de Pierre Leroux, de Jean Reynaud et de son école

avaient porté de grands coups aux vieilles méthodes de l'antithèse,

beaucoup d'autres nobles esprits ont cherché à traduire les

trois personnes divines de la théologie par des notions vraiment

philosophiques. Moi, je demande, je cherche une explication plus facile

à vulgariser, et surtout l'abandon de cette vision trinitaire céleste

qui supprime le corps et ne peut pas supprimer Satan. Je ne peux pas me

représenter un Dieu hors du monde, hors de la matière, hors de la vie.

Les attributs appréciables de la Divinité, que, par un grand progrès,

nous pourrions classer en trois ordres principaux, n'ont pas de limites

appréciables à l'esprit humain, puisque l'esprit humain ne sait pas

encore la limite de ses propres facultés et s'obstine à ne s'en

attribuer que deux, privées de régulateur et de lien.

Ne va pas croire qu'en donnant le nom de _troisième_ âme, d'âme

supérieure en contact avec l'universel, au troisième ordre encore peu

défini de nos facultés vitales, je sois tenté de croire cette âme

impersonnelle et de l'abîmer en Dieu. Je n'en suis pas là; je pense avec

nos ancêtres de la Gaule que l'homme ne pénétrera jamais dans _Ceugant_,

et je ne les suis pas dans cette notion que Dieu lui-même puisse habiter

l'_absolu_ du druidisme. La fin d'un monde ne me surprend pas, mais

la fin de l'univers n'entre pas dans ma tête. L'existence diffuse,

la disparition du moi, l'extinction de la personne, me paraissent

l'écroulement de la Divinité elle-même.

Mais voici l'heure du bain. Là-bas, sous les trembles, gronde une petite

cascade de diamants qui nous appelle, et qui s'épanche en fuyant dans

l'allée de verdure, sous les gros arbres penchés en forme de ponts, sous

les guirlandes de houblon et de rosiers sauvages. Il y a là de petits

jardins naturels que le courant baigne et qu'un furtif rayon de soleil

caresse; il y a des îles de salicaires et de spirées, des rivages de

scutellaires et des presqu'îles d'épilobes. Une délicieuse fraîcheur

nous attend dans cette oasis, ta fille y baigne ses poupées, et la

vieille laveuse qui tord et bat son linge au bas de l'écluse s'arrête

et sourit en voyant cette enfance et cette joie. Tout est salubre et

charmant dans ce petit coin où j'ai rêvé autrefois d'une _fadette_

et d'un _champi_. Couché dans l'eau et à demi assoupi sous l'ombre

charmeresse, j'ai senti cent fois mon âme instinctive se mettre en

parfait accord avec mon âme réflective, pour savourer et pour rêver.

L'instinct _thermique_ a son siége dans une de nos _âmes_, à ce que

disent les physiologistes. Je ne vois point que ces instincts de la vie

impersonnelle soient aussi impersonnels qu'on le dit. Ils produisent des

effets très-divers selon les individus, et, loin d'être toujours

les ennemis de l'âme personnelle, ils lui procurent souvent, par la

sympathie nerveuse qui unit leurs foyers, un état de santé morale que

l'esprit isolé de la matière ne trouverait pas.

Il y aurait bien des choses encore à dire sur cette âme inférieure,

véritable soutien d'une vie normale, fléau d'une vie corrompue. Je

t'avoue que, si je la traite d'_inférieure_, c'est parce que, en lisant

Laugel, je me suis imprégné à mon insu de sa technologie. Il est

difficile de se préserver de cet entraînement en suivant la pensée d'un

éloquent écrivain; mais, en y réfléchissant, en reprenant possession

de mon moi intérieur, je trouve qu'il a trop vu la face excessive

et repoussante de cette âme qu'il qualifie de _spécifique_. D'abord

est-elle spécifique d'une manière absolue? offre-t-elle à des degrés

identiques les tendances nombreuses de la vitalité? est-elle la même

dans un sujet malade et dans un individu sain? Dans tous les cas, son

rôle n'est pas la satisfaction isolée d'elle-même, puisqu'il lui faut

l'assistance du cerveau, c'est-à-dire de la faculté de comparer, pour

arriver à son entier développement de jouissance. L'amour chez l'homme

distingue la beauté de la laideur en toute chose. Ses appétits

s'aiguisent par la qualité des aliments. L'âme instinctive dans un sujet

normal serait donc la soeur jumelle ou l'épouse irrépudiable de l'âme

personnelle. Cette âme, dite _supérieure_, n'est supérieure que dans

notre appréciation. Elle a besoin du contentement et du consentement de

l'âme instinctive pour être lucide, et, de ce que cette princesse daigne

absorber les fruits de vie que cette paysanne lui cultive, il ne résulte

pas que l'âme universelle maudisse l'une pour bénir l'autre. L'âme

personnelle doit commander, cela est certain; mais nos préjugés sociaux

nous font méconnaître l'égalité qui existe entre ce qui commande et ce

qui obéit en vertu d'une fonction de réciprocité. La plante _obéit_ à

l'insecte quand elle subit l'effet de sa faim; mais, quand l'insecte

féconde la plante en transportant sa poussière séminale de fleur en

fleur, il _sert_ la plante.

Tel est à peu près l'échange entre l'esprit et l'instinct. Ils se

nourrissent et se fécondent mutuellement. Si l'esprit se plaint

amèrement de la bête, c'est peut-être parce que la bête a aussi à se

plaindre de l'esprit.

Mais ce n'est pas mon état de tant philosopher, et je demande que ceux

qui savent m'instruisent. Si j'ai lieu d'être reconnaissant envers

quelques-uns, je suis impatienté contre plusieurs autres qui pourraient

nous enseigner (ce n'est pas le talent qui leur manque), et qui ne nous

apprennent rien.

Vivons par toutes nos âmes, mais vivons en gens de bien, et, comme

l'éphémère dans le rayon éternel, buvons le plus possible de chaleur et

de lumière. En avions-nous donc trop, hélas! pour que l'on cherche à

nous en ôter?

MÉLANGES

I

UNE VISITE AUX CATACOMBES

...Terra parens...

Ce qui nous frappa le plus en visitant les Catacombes, ce fut une source

qu'on appelle le «puits de la Samaritaine».

Nous avions erré entre deux longues murailles d'ossements, nous nous

étions arrêtés devant des autels d'ossements, nous avions foulé aux

pieds de la poussière d'ossements. L'ordre, le silence et le repos

de ces lieux solennels ne nous avaient inspiré que des pensées de

résignation philosophique. Rien d'affreux, selon moi, dans la face

décharnée de l'homme. Ce grand front impassible, ces grands yeux vides,

cette couleur sombre aux reflets de marbre, ont quelque chose d'austère

et de majestueux qui commande même à la destruction. Il semble que ces

têtes inanimées aient retenu quelque chose de la pensée et qu'elles

défient la mort d'effacer le sceau divin imprimé sur elles. Une

observation qui nous frappa et nous réconcilia beaucoup avec l'humanité,

fut de trouver un infiniment petit nombre de crânes disgraciés. La

monstruosité des organes de l'instinct ou l'atrophie des protubérances

de l'intelligence et de la moralité ne se présentent que chez quelques

individus, et des masses imposantes de crânes bien conformés attestent,

par des signes sacrés, l'harmonie intellectuelle et morale qui réunit et

anima des millions d'hommes.

Quand nous eûmes quitté la ville des Morts, nous descendîmes encore plus

bas et nous suivîmes la raie noire tracée sur le banc de roc calcaire

qui forme le plafond des galeries. Cette raie sert à diriger les pas de

l'homme dans les détours inextricables qui occupent huit ou neuf lieues

d'étendue souterraine. Au bas d'un bel escalier, taillé régulièrement

dans le roc, nous trouvâmes une source limpide incrustée comme un

diamant sans facettes dans un cercle de pierre froide et blanche; cette

eau, dont le souffle de l'air extérieur n'a jamais ridé la surface, est

tellement transparente et immobile, qu'on la prendrait pour un bloc de

cristal de roche. Qu'elle est belle, et comme elle semble rêveuse dans

son impassible repos! Triste et douce nymphe assise aux portes de

l'Érèbe, vous avez pleuré sur des dépouilles amies; mais, dans le

silence de ces lieux glacés, vos larmes se sont répandues dans votre

urne de pierre, et maintenant on dirait une large goutte de l'onde du

Léthé.

Aucun être vivant ne se meut sur cette onde ni dans son sein; le jour ne

s'y est jamais reflété, jamais le soleil ne l'a réchauffée d'un regard

d'amour, aucun brin d'herbe ne s'est penché sur elle, bercé par une

brise voluptueuse; nulle fleur ne l'a couronnée, nulle étoile n'y a

réfléchi son image frémissante. Ainsi, votre voix s'est éteinte, et les

larves plaintives qui cherchent votre coupe pour s'y désaltérer, ne sont

point averties par l'appel d'un murmure tendre et mélancolique. Elles

s'embrassent dans les ténèbres, mais sans se reconnaître, car votre

miroir ne renvoie aucune parcelle de lumière; et vous aussi, immortelle,

vous êtes morte, et votre onde est un spectre.

Larmes de la terre, vous semblez n'être point l'expression de la

douleur, mais celle d'une joie terrible, silencieuse, implacable.

Cavernes éplorées, retenez-vous donc votre proie avec délices, pour ne

la rendre jamais à la chaleur du soleil? Mais non! on est frappé d'un

autre sentiment en parcourant à la lueur des torches les funèbres

galeries des carrières qui ont fourni à la capitale ses matériaux de

construction. La ville souterraine a livré ses entrailles au monde des

vivants, et, en retour, la cité vivante a donné ses ossements à la terre

dont elle est sortie. Les bras qui creusèrent le roc reposent maintenant

sous les cryptes profondes qu'ils baignèrent de leurs sueurs. L'éternel

suintement des parois glacées retombe en larmes intarissables sur les

débris humains. Cybèle en pleurs presse ses enfants morts sur son sein

glacé, tandis que ses fortes épaules supportent avec patience le fardeau

des tours, le vol des chars et le trépignement des armées, les iniquités

et les grandeurs de l'homme, le brigand qui se glisse dans l'ombre et

le juste qui marche à la lumière du jour. Mère infatigable, inépuisable

nourrice, elle donne la vie à ceux-ci, le repos à ceux-là; elle alimente

et protège, elle livre ses mamelles fécondes à ceux qui s'éveillent,

elle ouvre ses flancs pleins d'amour et de pitié à ceux qui s'endorment.

Homme d'un jour, pourquoi tant d'effroi à l'approche du soir? Enfant

poltron, pourquoi tressaillir en pénétrant sous les voûtes du tombeau?

Ne dormiras-tu pas en paix sous l'aisselle de ta mère? Et ces montagnes

d'ossements ne te feront-elles pas une place assez large pour t'asseoir

dans l'oubli, suprême asile de la douleur? Si tu n'es que poussière,

vois comme la poussière est paisible, vois comme la cendre humaine

aspire à se mêler à la cendre régénératrice du monde! Pleures-tu sur

le vieux chêne abattu dans l'orage, sur le feuillage desséché du jeune

palmier que le vent embrasé du sud a touché de son aile? Non, car tu

vois la souche antique reverdir au premier souffle du printemps, et le

pollen du jeune palmier, porté par le même vent de mort qui frappa la

tige, donner la semence de vie au calice de l'arbre voisin. Soulève sans

horreur ce vieux crâne dont la pesanteur accuse la fatigue d'une longue

vie. A quelques pieds au-dessus du sépulcre où ce cadavre d'aïeul est

enfoui, de beaux enfants grandissent et folâtrent dans quelque jardin

paré des plus belles fleurs de la saison. Encore quelques années, et

cette génération nouvelle viendra se coucher sur les membres affaissés

de ses pères. Et pour tous, la paix du tombeau sera profonde, et

toujours la caverne humide travaillera à la dissolution de ses

squelettes.

Bouche immense, avide, incessamment occupée à broyer la poussière

humaine, à communier pour ainsi dire avec sa propre substance, afin de

reconstituer la vie, de la retremper dans ses sources inconnues et de

la reproduire à sa surface, faisant sortir ainsi le mouvement du repos,

l'harmonie du silence, l'espérance de la désolation. Vie et mort,

indissoluble fraternité, union sublime, pourquoi représenteriez-vous

pour l'homme le désir et l'effroi, la jouissance et l'horreur? Loi

divine, mystère ineffable, quand même tu ne te révélerais que par

l'auguste et merveilleux spectacle de la matière assoupie et de la

matière renaissante, tu serais encore Dieu, esprit, lumière et bienfait.

II

DE LA LANGUE D'OC

ET

DE LA LANGUE D'OIL

A M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DE _l'Éclaireur de l'Indre._

Monsieur,

J'ai entendu dire par certains savants que la diversité des langues

venait de la différence des climats. Ils soutiennent que, si le

norvégien est rude et guttural, et le toscan musical et doux, cela

provient de, ce que, en Norvège, les eaux et les vents grondent et

mugissent, tandis qu'en Italie, ils font entendre un murmure mélodieux.

Cette théorie sur la diversité des langues, basée sur l'onomatopée, ne

me va pas. Je m'en tiens à la tour de Babel. La confusion des langues

doit être de droit divin. Cette explication me plaît parce qu'elle est

beaucoup moins savante et beaucoup moins embrouillée. Ne voit-on pas,

d'ailleurs, le miracle se continuer de nos jours? Plus les sociétés

vieillissent, moins les hommes s'entendent, moins ils se comprennent. Et

n'a-t-on pas remarqué qu'une foule de dialectes naissaient d'une même

langue, au sein d'une même nation?

La langue de notre pays de France, la langue romane, presque aussi

harmonieuse que celle des Grecs, au dire des connaisseurs, avait comme

elle différents dialectes. Les deux principaux étaient le _provençal_ et

le _français_ proprement dit, autrement la langue d'_oc_ et la langue

d'_oil_.

Vous ne voyez peut-être pas encore où je veux en venir, monsieur le

rédacteur. Un peu de patience, s'il vous plaît, nous arriverons.

Le premier de ces dialectes était répandu dans le Midi; le second dans

le Nord. Mais où commençait le pays de la langue d'_oc_, où finissait

celui de la langue d'_oil_? Les uns disent que c'était la Loire qui

formait la ligne de démarcation. Cela est vrai à partir de sa source

jusqu'aux montagnes de l'Auvergne. De là, la frontière qui divisait

les deux pays, se dirigeant à travers les montagnes de la Marche,

aboutissait, en suivant une ligne droite, au pertuis d'Antioche.

Nous y voilà, monsieur le rédacteur. Les poëtes du pays de la langue

d'_oc_ s'appelaient _troubadours_; on nommait _trouvères_ ceux de la

langue d'_oil_. Ainsi, à partir de la province de la Marche jusqu'à la

frontière du nord, _français_, proprement dit, et _trouvères_ c'est le

pays de Rabelais, de Paul-Louis Courier et de Blaise Bonnin; à partir,

au contraire, de la même province jusqu'aux rives de la Durance,

dialecte provençal et _troubadours, troubadours_ purs; nos braves

voisins de la Marche peuvent seuls revendiquer les deux qualités; car,

pour le dire en passant, c'est au milieu de leur pays qu'était assise la

noble forteresse de Croizan. C'était là, au confluent de la Creuse et de

la Sedelle, que passait la ligne séparative des deux dialectes.

Vous savez mieux que moi, monsieur le rédacteur, qu'on a beaucoup et

savamment écrit sur les _troubadours_ et les _trouvères_. Mais il nous

importe, à nous qui habitons le pays de la langue d'_oil_, de prouver

que les seconds l'emportaient sur les premiers.

Je m'en réfère au jugement d'un homme compétent sur la matière, à celui

de M. de Marchangy, écrivain monarchique et religieux s'il en fut. Il

dit que les _troubadours_ ont excité une admiration que le faible mérite

de leurs compositions ne peut suffisamment justifier. Il ajoute que les

_trouvères_, «moins connus et plus dignes de l'être, ont fait briller

une imagination riche et variée dans ses jeux, et ont laissé des

ouvrages où n'ont pas dédaigné de puiser Boccace, l'Arioste, la Fontaine

et Molière».

Admettons cependant qu'un _troubadour_ puisse lutter contre un

_trouvère_ avec quelque espoir de succès; du moins faudra-t-il qu'ils

écrivent chacun dans leur langue; mais qu'un habitant du pays des

trouvères s'avise de composer en dialecte provençal, ou qu'un troubadour

pur sang, un _indigène des régions Lémoricques_ se permette d'écrire

dans le langage de Rabelais, nous verrons, ma foi, de belle besogne!

Si vous rencontrez jamais un infortuné _troubadour_ qui veuille entrer

en lutte avec notre ami Blaise Bonnin, et s'évertuer à parler notre

patois berrichon, citez-lui, je vous prie, le chapitre VI du livre II de

_Pantagruel_.

C'est une petite leçon que Rabelais donnait aux écoliers de son temps,

et dont ceux du nôtre feront bien de profiter.

Si ce passage ne dégrise pas le malencontreux orateur, il faudra

désespérer de sa raison.

CHAPITRE VI

_Comment Pantagruel rencontra ung Limosin qui contrefaisoit le languaige

françoys._

«Quelque jour, je ne sçay quand, Pantagruel se pourmenoit après souper

avecques ses compaignons, par la porte d'ond l'on va à Paris: là

rencontra ung escholier tout joliet, qui venoit par icelluy chemin; et,

après qu'ils se feurent saluez, luy demanda:

»--Mon amy, d'ond viens-tu à ceste heure?

Nouvelles lettres d'un voyageur · 第 9 / 14 段