l'humanité future confectionne des sociétés et construit des temples,
l'individu sera libre sous la loi commune, et le mystère sera banni de
l'autel.
Pour cela, il faut que l'homme _sache_ Dieu et l'humanité. On croit à ce
que l'on sait. Ouvrez la porte au savoir. Donnez-lui des instruments,
des laboratoires et la liberté absolue; mais donnez-lui aussi des ailes.
Apprenez-lui que chaque genre de certitude a son domaine, chaque vérité
acquise sa case dans l'intelligence, mais qu'il en est une d'un ordre si
élevé, qu'il faut l'accueillir et la posséder dans la plus haute région
de l'âme pour qu'elle serve de _criterium_ et de corollaire à toutes les
autres.
18 juillet 1868.
.... Tu me demandes ce que j'entends par l'âme _universelle_ de l'homme.
Mon mot est mauvais, je ne le défends pas. Il faudrait toujours prendre
les mots pour ce qu'ils valent; ils sont les empreintes du moment qui
les fait éclore, les symboles qui transmettent à notre esprit nos
impressions passagères, toujours incomplètes. Peu de mots fixent assez
une idée pour mériter d'être conservés toute une semaine. Prends le mien
pour ce que je te le donne, et vois-y l'appel d'une relation à établir
entre l'âme individuelle et l'âme de l'univers.
Tu vas me demander encore où est l'âme de l'univers, si elle est diffuse
ou personnelle. Elle est partout selon moi, comme la matière est
partout; elle est à la fois personnelle et diffuse, elle remplit le fini
et l'infini. Je ne vois point d'obstacle à cette antithèse, puisque
l'âme humaine a ces deux attributs bien distincts et cependant
inséparables. A toute heure, notre esprit, enfermé en apparence dans le
cercle étroit de nos besoins matériels ou de nos impressions passagères,
peut s'élancer vers les sphères de l'infini, non pas seulement par la
rêverie poétique, mais par les calculs précis de la mathématique et les
certitudes idéales de la géométrie. Supposez que l'univers a une âme
comme nous, mais une âme aidée de la connaissance d'elle-même, ce qui
est la connaissance absolue de toutes choses; vous pouvez très-bien lui
attribuer aussi la volonté de maintenir ses propres lois, puisque cette
volonté est toujours en nous à un degré quelconque. Je ne vois rien
là qui dépasse les perceptions de l'esprit humain. Il me semble au
contraire, que cette vision de l'âme de l'univers nous est nécessaire,
qu'elle prend sa source dans ce que nous avons de plus clair dans le
cerveau, la logique, et de plus personnel dans le coeur, la conscience.
Il nous est impossible d'attacher un sens aux mots de _sagesse_,
d'_amour_ et de _justice_, qui résument toute la raison d'être et toute
l'aspiration de notre vie, si nous ne sentons pas planer sur nous une
idéale atmosphère composée de ces trois éléments abstraits, qui nous
pénètre et nous anime. Il n'y a pas que l'air qui alimente nos poumons.
Il y a celui que notre âme respire. Trop subtil pour tomber sous les
sens, cet air divin a une vertu supérieure à nos volitions animales, il
les dompte ou les régularise quand nous ne lui fermons pas nos organes
supérieurs. La chimie ne trouvera jamais ce fluide sacré; raison de
plus pour que le chimiste ne le nie pas. C'est par d'autres moyens,
par d'autres méditations, par d'autres expériences, que le vrai
métaphysicien devra s'en emparer.
Quels peuvent être ces moyens, me diras-tu? Ils sont bien simples et à
la portée de tous, et même il n'y en a qu'un: passer à l'état de santé
morale qui seule permet de saisir la véritable notion du divin. Je
voudrais bien que l'on trouvât à l'âme de l'univers un autre nom que
celui de _Dieu_, si mal porté depuis le temps des Kabires jusqu'à nos
jours. J'aimerais encore mieux celui d'homme, _le grand homme_ (comme
qui dirait la grande personne universelle) de Swedenborg; mais
qu'importe son nom? Elle en changera longtemps encore avant que nous
lui-en ayons trouvé un définitif et convenable.
Ce Dieu, puisqu'il faut le désigner par un nom qui est tout aussi
grossier que sublime, n'a pas seulement mis en nous, à l'heure de
notre naissance _spécifique_, une parcelle de sa divinité; il nous
la renouvelle et nous l'augmente quand nous naissons à la vie de
raisonnement individuel. Il nous la concède réellement quand nous
surmontons l'instinct aveugle assez pour mériter d'échapper à sa
tyrannie. Je ne dirai pas avec Laugel qu'il faudra à l'homme de grands
combats et des sacrifices immenses pour arriver à ce perfectionnement.
Il les lui faut aujourd'hui parce qu'il doute. Le jour où il croira,
avec ses _deux âmes_ supérieures, à un idéal bien défini et bien
évident, l'âme inférieure ne réclamera que la part de satisfaction qui
lui est due. L'appétit ne sera plus la fureur, la passion ne sera plus
le crime, la fantaisie ne sera plus le vice. L'âme personnelle, celle
qui est libre de choisir entre le vrai et le faux, recevra--de l'âme
vouée au culte de l'_universel_--une lumière assez frappante pour ne
plus hésiter à la suivre. Le mal a déjà beaucoup diminué à mesure qu'a
diminué l'ignorance, qui peut le nier? Il disparaîtra progressivement à
mesure que rayonnera l'astre intellectuel voilé en nous.
On opposera à cette espérance, je le sais, la brutalité de la nature,
le déchaînement aveugle des désastres extérieurs ruinant à tout instant
l'oeuvre du travail de l'homme, la férocité des animaux qui lui ont fait
si longtemps une guerre sérieuse, le déchaînement des cyclones, les
tremblements de terre, les épidémies foudroyantes, les maladies
incurables, toutes les puissances ennemies que nous ne savons point
encore conjurer ou éviter. Mais l'âme de l'univers a aussi sa dualité
pour ne pas dire sa trinalité. Elle a, comme l'homme, une âme
spécifique, instinctive, fatale, que l'âme libre et personnelle combat,
et que l'âme universelle domine. L'âme spécifique, qui agit aveuglément
dans tout être, peut-être dans toute chose, pousse sans cesse l'univers
matériel vers le trop plein et le trop vivant. De cet excès naissent
les éclatements, le vase trop rempli se brise, la force trop accumulée
déchire ses enveloppes et se détruit elle-même en s'épanchant au dehors.
Une montagne, une contrée, un monde, peuvent tomber en ruine sous les
coups de l'agent indompté. L'âme céleste et personnelle de ce monde
n'est pas détruite pour cela; elle va rejoindre le foyer de la vie
céleste irréductible, et, dans ce foyer de l'infini psychique, elle
se retrempe à la vie universelle, qui s'aperçoit peu des désastres
partiels, ou qui s'en sert avec discernement pour reconstruire des
mondes mieux équilibrés.
Mais les victimes, les millions d'individus plus ou moins intelligents
que frappe un grand cataclysme, les compterons-nous pour rien? Si
nous croyons que quatre-vingts ou cent ans d'existence sont toute
l'aspiration, toute la conquête, toute la destinée de l'homme, ou que,
surpris par la mort violente en état de péché, il ait une éternité
d'inénarrable souffrance à endurer au sortir de la vie, certes Dieu est
injuste, l'âme universelle est idiote et méchante, ou, pour mieux dire,
elle n'existe pas. Nous sommes des chiffres,... pas même! des accidents
qui ne comptent point.
Ceux que domine l'âme spécifique sont bien libres de le croire, mais ils
ne peuvent forcer ceux qui pensent à partager leur découragement. Sur
quelque raisonnement que s'appuie la négation du _moi_ éternel, il ne
dépend pas de nous de nous sentir persuadés. A mesure que nos instincts
se règlent et s'harmonisent doucement avec les instincts supérieurs,
nous entrons dans une lucidité de l'esprit qui est l'état normal auquel
l'homme doit parvenir.
19 juillet.
Te définirai-je l'état de santé morale, l'idéal tel que je l'entends? Il
est relatif et se moule forcément sur la vertu la plus pure et la raison
la plus haute qu'un homme puisse atteindre dans le temps et le milieu
où il existe.--Tel saint très-respectable et très-sincère des anciennes
religions ne serait plus aujourd'hui qu'un fou. Le cénobitisme serait
l'égoïsme, la paresse, la lâcheté. Nous savons que la vie complète est
un devoir, qu'on ne peut pas rompre avec l'instinct normal de la vie
spécifique sans rompre avec les lois les plus élémentaires de la vie, et
que l'infraction à une loi de l'univers est une sorte d'impiété toujours
punie par le désordre des facultés supérieures. La mortification de la
chair, par le célibat, le jeûne et les flagellations, était grossière et
charnelle en ce sens qu'elle ne servait qu'à ranimer ses révoltes. En
lui imposant des sacrifices, l'esprit tranquille et fort la mortifie
surabondamment.
Mais les appétits déréglés, vicieux, immondes, sont-ils donc une loi de
l'espèce? Si certains animaux, en se rapprochant de la forme humaine et
du développement de l'encéphale, nous offrent le repoussant spectacle
de la lubricité, de la cruauté, de la gourmandise; si l'homme sauvage
lui-même, aux prises avec l'animalité, s'imprègne des instincts de la
brute, résulte-il de cette confusion de limites entre l'homme et le
singe que l'instinct humain ne soit pas modifiable? Il l'est à un point
qui frappe de surprise et d'admiration, quand on ne voit que la surface
des moeurs civilisées. Le respect d'une convention qui prend sa source
dans le respect de soi et des autres est une victoire bien signalée de
la volonté sur l'instinct.
Si c'est peu que cette décence extérieure qui, sous le nom de
savoir-vivre, voile des abîmes de corruption, c'est déjà quelque chose.
La sainteté pourrait consister dès aujourd'hui à identifier la vie
secrète et cachée à ces apparences de pudeur, de bonté, d'hospitalité,
de raison, qui sont le code de la bonne compagnie. Pourquoi non? Où
est l'obstacle? Pourquoi toute parole aimable ne serait-elle pas
l'expression d'une âme aimante? Pourquoi toute allure de pudeur ne
serait-elle pas la manifestation d'une conscience épurée? Pourquoi
tout simulacre d'obligeance ne prendrait-il pas sa source dans la joie
d'assister son semblable? Pourquoi toute discussion de l'intelligence ne
reposerait-elle pas avant tout sur le désir de s'instruire?
Avoue que, si nous arrivions à marier la politesse parfaite à une
parfaite sincérité, nous serions déjà, sans sortir de nos lois et de nos
usages, montés à un degré supérieur d'excellence et de joie intérieure.
La joie intérieure, voilà un grand mot! C'est le premier des biens,
parce qu'il est le seul qui nous appartienne réellement. Je ne vois pas
que beaucoup de gens s'en préoccupent et le cherchent. La masse court
aux satisfactions de l'instinct: les vicieux s'efforcent d'exaspérer
leurs appétits pour mieux sentir l'intensité de la vie animale; les
ambitieux se vouent à une anxiété incessante qui bannit la joie du
sanctuaire de leur âme; des esprits plus élevés se vouent à des études
dont le but défini n'est souvent que la satisfaction d'une curiosité
spéciale; les coeurs passionnés cherchent leur ivresse et leur expansion
dans l'amour, sans songer à en faire quelque chose de plus noble que
la volonté d'amasser deux orages et de choquer douloureusement deux
courants électriques. Où sont les hommes qui cherchent sincèrement à
se rendre meilleurs sans prétendre à un paradis fait à leur guise, en
acceptant dans l'avenir éternel toutes les éventualités, toutes les
fonctions, toutes les épreuves, quelles qu'elles soient, que l'inconnu
nous réserve? Cette résignation, non mystique ni fanatique, mais
confiante et digne, serait déjà un pas vers la sainteté.
Quelle difficulté insurmontable éprouvons-nous donc à nous placer ainsi
dans le sentiment de l'infini avec une bravoure calme et un modeste
sentiment de nos forces? Où serait la vanité de travailler le _moi_
comme un lapidaire taille et polit une pierre précieuse? La vertu peut
avoir aussi son instinct pour ainsi dire _spécifique_, son besoin ardent
et soutenu d'élever dans l'individu le niveau intellectuel de la race.
Pour peu que l'on s'y essaie, on découvre en soi une docilité que l'on
ne se connaissait pas, de même que l'esprit généreux qui entreprend un
grand et noble travail est tout surpris de sentir en lui un nouveau
lui-même qui s'éveille, se révèle et semble dicter ses lois à l'ancien.
C'est la troisième âme, c'est ce que les artistes inspirés appellent
l'_autre_, celle qui chante quand le compositeur écoute et qui vibre
quand le virtuose improvise. C'est celle qui jette brûlante sur la toile
du maître l'impression qu'il a cru recevoir froidement. C'est celle qui
pense quand la main écrit et qui fait quelquefois qu'on exprime _au
delà_ de ce que l'on songeait à exprimer. Enfin c'est elle qui n'ergote
pas, qui n'a plus besoin de raisonner, mais qui peut et qui veut; elle
est là, agissante à notre insu le plus souvent, cherchant à nous élever
vers le foyer de la science infinie; mais nous ne la connaissons pas,
nous avons peur d'elle. Nous croyons qu'elle usera trop vite les
ressorts de notre frêle machine. L'instinct de la conservation nous
empêche de la suivre sur les cimes. C'est une peur lâche, résultat de
notre ignorance, car c'est elle qui est la vie irréductible, et, si son
embrassement nous donnait la mort, ce serait une mort bien douce, bien
enviable et bien féconde, le réveil dans la lumière!
Mais ne nous livrons pas trop à l'enthousiasme sans contrôle. N'oublions
pas qu'il s'agit de rendre la vérité accessible même aux esprits froids,
pourvu qu'ils soient épris de la vérité.
L'analyse complète de l'homme, _âmes et corps_, nous conduirait
certainement à une notion complète de la Divinité, _corps et âmes_.--En
distinguant en nous trois étages de facultés, nous nous rendrions compte
des trois étages de puissance de la vie universelle. Nous ne sortirons
d'aucun problème par la notion de dualité, puisque toute dualité
représente deux contraires. Ce que je dis là est aussi vieux que le
monde pensant. C'est l'éternel symbole. D'où vient qu'il n'a reçu aucune
application scientifique qui puisse se traduire en philosophie certaine
pour les lois de la vie morale et les actes de la vie pratique? Les
explications des trinités théologiques sont des figures confuses mal
comprises ou mal définies par les hommes du passé. La définition que je
te propose ne vaut peut-être pas mieux. La technologie vulgaire, dont
il n'est pas permis à mon humilité de se dégager, est encore
très-insuffisante pour résumer une vision plus ou moins nouvelle du
vieux thème de l'humanité. A des conceptions vraiment neuves il faudra
certes un langage nouveau.
Mais, quelque mal exprimée que soit ma définition, elle ne m'apparaît
pas comme un vain songe que le réveil dissipe. J'ai besoin d'un Dieu,
non pour satisfaire mon égoïsme ou consoler ma faiblesse, mais pour
croire à l'humanité dépositaire d'un feu sacré plus pur que celui auquel
elle se chauffe. Jamais on ne me fera comprendre que le cruel, l'injuste
et le farouche soient des lois sans cause, sans but et sans correctif
dans l'univers. La compensation que le malheureux demande à Dieu dans
une vie meilleure est une réclamation toute personnelle que Dieu
pourrait fort bien ne pas écouter, si elle n'était le cri énergique
et déchirant de l'humanité entière. Nulle théorie sérieuse n'a encore
présenté le sentiment et le besoin de la justice comme une illusion. Le
moment où l'homme renoncerait à posséder cet idéal marquerait la fin de
sa race et le ferait redescendre à l'animalité, dont il est peut-être
issu. S'il existe une doctrine qui envisage ce résultat comme digne
d'être poursuivi, je lui refuse tout au moins d'avoir pour guide la
_raison_, puissance si hautement invoquée par les sceptiques.
Non, il n'y a pas de raison véritable sans sagesse; c'est par la sagesse
seule que la raison, s'élevant à l'état de vertu, devient respectable.
La sagesse entraîne et réclame impérieusement la justice, et, s'il n'y a
ni justice ni sagesse dans l'âme de l'univers, il n'y en a jamais eu, il
n'y en aura jamais dans celle de l'homme. Que devient la morale,
devant laquelle pourtant toutes les écoles s'inclinent et toutes les
discussions cessent, si l'homme ne peut puiser à une source certaine les
premières conditions de la moralité?
Il existe donc dans l'univers une pensée souveraine faite de lumière et
d'équité. Si les faits extérieurs simulent de temps à autre, par des
désastres partiels, l'indifférence d'un destin inexorable, ne nous
arrêtons pas à ces apparences indignes de troubler une philosophie
sérieuse. Il est bien certain que la plupart des maux inhérents à notre
espèce, maladies, passions, guerres, égarements, sont notre propre
ouvrage, c'est-à-dire le résultat de l'élan déréglé ou de l'aveugle
inertie de l'âme spécifique. Cette âme impersonnelle, ce moteur aveugle
que les uns respectent trop, que les autres ne respectent pas assez,
est chez nous un agent de destruction tout aussi bien qu'un agent de
conservation. Chose frappante, et qui témoigne de la nécessité de la
troisième âme, l'instinct de l'homme est inférieur à celui des animaux.
Les animaux ont le discernement des aliments salutaires ou nuisibles, la
prévision jamais en défaut des besoins de la vie et des influences de
l'atmosphère pour eux et pour leur progéniture. Aucun vice particulier,
aucun excès de nourriture, aucune ivresse d'amour ne fait oublier à une
pauvre petite femelle de papillon qui va mourir après sa ponte de se
dépouiller le ventre de son duvet pour envelopper et tenir chaudement
ses oeufs destinés à passer l'hiver avant d'éclore. Il semble, devant
une multitude de faits observés, que l'animal ait deux âmes aussi,
l'instinctive et celle qui raisonne. Peut-être devrait-on oser
l'affirmer, puisqu'à toute heure la prévoyance, le dévouement, le
discernement et la modération de la bête semblent faire la critique
de nos aveuglements et de nos excès. Avec l'hypothèse des trois âmes,
l'animal, doué des deux premières, s'explique et cesse d'être un
problème insoluble. La troisième âme complète l'homme: «Il n'est, a dit
Pascal, ni ange ni bête.» Pascal est resté garrotté ici par la notion de
dualité. L'homme est bête, homme et ange. .
_La plante, placée à l'étage inférieur, a sans doute l'âme inconsciente,
spécifique._ Ainsi seraient expliqués les deux royaumes de la vie,
improprement nommés règnes de la nature.
L'homme a donc à se préoccuper des trois supports de son existence
normale, dirai-je latente? Non, le monde caché s'ouvre peu à peu et
beaucoup ont pénétré dans la troisième sphère, croyant n'être que dans
la seconde.
L'homme, parvenu à l'apogée de ses facultés, saura conjurer les fléaux
matériels. Quand il accuse l'âme de l'univers de frapper son âme par
le déchirement des morts prématurées, c'est lui-même, c'est son espèce
qu'il devrait accuser de paresse et d'ignorance. Loin de se décourager
d'invoquer la grande âme, il devrait s'élever de plus en plus vers elle
pour sortir des ténèbres. En l'interrogeant dans la portion de lui-même
qu'elle habite plus spécialement, il trouverait une réponse nette qui
serait le remède à sa douleur. Cette réponse que l'on traite de vague
espérance, c'est la perpétuité du _moi_, qui ordonne d'entrevoir une
meilleure existence pour les chers innocents que nous pleurons. Nous le
connaissons, nous l'avons bu ensemble, ce calice, le plus amer qui soit
versé dans la vie de famille. J'ose dire que la douleur de l'aïeule, qui
sent dans ses entrailles et dans sa pensée la douleur du fils et de la
fille en même temps que la sienne propre, est la plus cruelle épreuve de
son existence. La blessure faite à l'instinct et à la réflexion ne se
ferme pas. C'est alors qu'il faut monter au sanctuaire de la croyance
qui est celui de la raison supérieure; c'est alors qu'il faut soumettre
les notions de justice personnelle aux notions de justice universelle.
Si Dieu a pris cette âme qui était le plus pur de nous-mêmes, c'est
qu'il la voulait heureuse, disent les chrétiens. Disons mieux, Dieu n'a
pas pris cette âme: c'est notre science humaine, c'est notre puissance
spécifique qui n'ont pas su la retenir; mais Dieu l'a reçue, elle est
aussi bien sauvée et vivante dans son sein, cette petite parcelle de sa
divinité, que l'âme plus complexe d'un monde qui se brise. Elle n'y est
pas perdue et diffuse dans le grand tout, elle a revêtu les insignes de
la vie, d'une vie supérieure immanquablement; elle respire, elle agit,
elle aime, elle se souvient!
Dans le refuge de la seconde âme, celle qui résonne et choisit, nous
trouvons encore des éléments de force et de guérison relative; celle-ci,
c'est l'âme sociale où le sentiment parle au sentiment. Il nous reste
toujours, si nous sommes dans le juste et l'humain, quelqu'un à chérir
sur la terre. A la consolation de cet être, n'y en eût-il qu'un seul,
nous devons notre courage, et, si nous ne le devons à aucun individu, si
nous sommes sans famille et séparés de nos amis, nous le devons à tous
nos semblables, l'idée de solidarité et de fraternité étant commune à
l'âme sociale et à l'âme métaphysique.
Mais voici l'aube! Pendant que je te résume l'objet, assez flottant
jusqu'ici, de quelques-uns de nos entretiens, tu poursuis avec une
énergie soutenue des études spéciales, où ta pensée rencontre souvent la
préoccupation de ce _moi_ divin interrogeant les mystérieuses fonctions
de la vie instinctive. Je vais aller éteindre ta lampe, à moins que
je n'aille avec toi voir coucher les étoiles rouges et bleues dans la
pâleur de l'horizon. Les oiseaux ne chantent pas encore, nos enfants
dorment. Leur adorable mère s'est retirée de bonne heure, s'arrachant
avec courage aux enjouements de la veillée, pour assister au réveil de
ses petits anges. Un silence solennel plane sur cette chaude nuit. La
matière repose, et pourtant ton chien rêve de chasse ou de combats. La
_plusie_ argentée voltige autour des fenêtres d'où s'échappe un rayon
de lumière. La chouette, qui semble portée par l'air immobile et muet,
glisse discrètement sous les branches. Tout un monde nyctalope s'agite
autour de nous sans bruit. Nous éprouvons la sensation d'un bien-être
diffus dans toute la nature estivale.... Est-ce l'âme spécifique qui
répercute seule en nous ce mélange de calme suprême et d'activité
mystérieuse répandus dans les dernières ombres? Il y a quelque chose de
plus; notre âme personnelle observe et compare, notre âme divine perçoit
et savoure.
Bonsoir, je veux dire bonjour, car un rayon rose monte là-bas derrière
les vieux noyers. Endormons-nous comme nous nous réveillerons, en nous
aimant!
22 juillet.
Tu n'en as pas assez? tu veux un résumé de cette doctrine? Oh! je ne
donne pas ce titre pompeux à ma notion personnelle de l'univers, toute
notion de ce genre est trop forcément incomplète pour s'affirmer comme
une découverte; c'est un essai de méthode, et rien de plus. L'homme
n'en est pas encore à posséder autre chose qu'un instrument de travail
intellectuel que chacun tâche d'adapter à son cerveau, comme l'ouvrier
mécontent des instruments imparfaits qu'il trouve dans le commerce
cherche à s'en fabriquer un qui réponde à la conformation de sa main. Il
y a une vérité d'ensemble, corollaire de toutes les vérités de détail.
Personne ne peut nier cette proposition sans une défiance qui va
jusqu'au mépris de la vérité.
Pour parvenir à la possession de cette vérité suprême, l'homme doit
s'exciter, se perfectionner, se rendre apte à la saisir et à l'élucider;
c'est toute une éducation qu'il doit acquérir et s'imposer à travers
des angoisses et des difficultés qui exerceront et décupleront sa force
morale. La plupart des méthodes qu'il a inventées sont restées sans
résultat général, et les plus belles, les plus ingénieuses, n'ont
pas toujours été les plus efficaces; elles n'ont pas réussi à élever
l'esprit humain plus haut que l'antithèse, qui est une impasse.